Le citoyen solidaire Cédric Herrou contre le préfet, les justes jugés par les pantins

Ce lundi 22 octobre, le citoyen solidaire Cédric Herrou a encore été envoyé au tribunal, cette fois-ci par le préfet du département, pour « injure grave », car Cédric avait comparé sur Facebook la politique migratoire qu’il applique à la déportation des Juifs. La Roya et Nice continuent donc de résister à une politique migratoire hélas similaire à celle de l'extrême-droite de Salvini. Récit.

Le Lundi 22 octobre au matin, je suis affalé, lunettes teintées posées sur le nez, éteint, sur un fauteuil du Train des Merveilles qui, dans les Alpes-Maritimes, relie la vallée de la Roya à Nice. La veille, c’était la fête de la brebis à la Brigue, un petit village de l’arrière-pays, où l’on se retrouve chaque année, urbains et ruraux, pour une journée de fête au milieu des montagnes et des moutons. La fanfare nous a fait danser jusque tard dans la nuit sous le chapiteau, et je suis un peu fatigué. Un lendemain classique de fête de village. Un moment de chaleur, de solidarité et de convivialité, bien représentatif de cet esprit si particulier qui règne dans la Roya, la vallée désobéissante.

Tandis que je somnole doucement en regardant défiler le paysage, j’entends qu’un groupe est monté dans la rame à la gare de Breil. Au bout de quelques minutes, une voix s’exclame : « et bien, regardez qui se cache ! » C’est Marion qui vient de m’apercevoir en train d’agoniser. Il y a en effet là toute la bande des DTC (pour : Défends Ta Citoyenneté), l’association lancée l’an dernier par Cédric Herrou, l’agriculteur devenu figure médiatique de la défense des droits des migrants, et tenu pour un douteux mélange du Mollah Omar et du diable en personne par bon nombre d’élus et de hauts-fonctionnaires locaux, de toutes tendances. Les objectifs de DTC sont la défense concrète des réfugiés au moyen d'actions en justice, leur accueil sur le terrain de Cédric, l’accompagnement des demandeurs d'asile…. Soit du boulot au quotidien pour les bénévoles vivants dans le « camping » de Breil –d’autant qu’il faut aussi s’occuper des poules.

La troupe DTC est actuellement constituée de Cédric, Marion, de trois jeunes et sympathiques bénévoles, et de quatre réfugiés vivant au camp, et venus pour assister au procès. Je m’assois avec la bande, et nous discutons. Une dizaine de minutes plus tard, comme c’est de coutume sur cette ligne, des policiers, fouillant toute la rame, débarquent. Ils filent directement vers les migrants, Noirs, et leurs demandent leurs papiers. Cédric, aussitôt : « C’est un délit de faciès manifeste. Pourquoi vous ne nous demandez pas nos papiers, à nous ? C’est parce que nous sommes blancs ? Vous les contrôlez parce qu’ils sont noirs. C’est illégal ». Le brave fonctionnaire lui dit que non, mais non, quelle idée, ce n’est pas ça du tout, et lui fait alors, penaud, cette remarque que l’humoriste le plus déjanté n’aurait sans doute même pas pensé à inclure dans un sketch :  

-Ils ne sont pas si noirs que ça… 

« Vous voulez dire qu’ils sont plutôt café au lait ? » Dans notre groupe, l’hilarité est générale. Les flics s’éloignent assez rapidement, sans demander leur reste[i].

Le train continue sa route vers Nice, et j’en viens, après cette longue introduction, à ce qui fait l’objet de ce papier. Car nous nous rendons tous au même endroit : le Palais de Justice de Nice, pour assister au procès (ni le premier, ni, sans doute, le dernier) de Cédric. Pas, cette fois-ci, pour avoir transporté, aidé, nourri ou hébergé des réfugiés. Son délit est bien plus grave, et je demande aux âmes sensibles de s’abstenir de prendre connaissance du méfait dont s’est rendu coupable, avec ses complices, le sinistre terroriste qui a fait d’une vallée paisible une zone de non-droit dédiée au crime, où même Bernard de la Villardière, pourtant habitué des favelas et des banlieues chaudes, ne se rend qu’en tremblant de tous ses membres.

Voici les faits. L’incident a eu lieu sur Facebook. A la mi-juin de cette année, la SCNF, pourtant habituée à obligeamment prêter ses rames pour transporter des réfugiés, même mineurs (le syndicat local de cheminots s’est plaint d’être associé à une telle abomination), annonce qu’elle refuse désormais de faire transiter gratuitement les migrants pris en charge à Breil-sur-Roya vers le centre d’accueil de Nice. Cédric propose alors sur sa page Facebook, je cite : « Peut-être que le préfet des Alpes-Maritimes pourrait s’inspirer des accords avec la SNCF pendant la deuxième guerre mondiale pour le transport des Juifs pour gérer le transport des demandes d’asile ? »

Stupeur et consternation. Le préfet en question, M. Leclerc, un homme manifestement humaniste et sensible déjà harcelé par la justice et miné par sa quadruple condamnation par le tribunal administratif de Nice pour « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d’asile », ne pouvait supporter un pareil camouflet, et décide de porter plainte pour « injure grave à un fonctionnaire ».    

Nous arrivons à Nice. Après un petit crochet chez moi pour une douche et un café, je rejoins les autres à la place du Palais de Justice. Manon, l’une des bénévoles de DTC, est en train de rédiger des pancartes, et je lui file un coup de main. Elle est en train d’écrire, sur une planche de carton, « quand le préfet boude, les solidaires se serrent les coudes ». Je lui suggère d’ajouter : « et quand la police fait des fouilles, on se serre les c... » (les coudes également, donc). Cette affiche aura beaucoup de succès.  

Il y a pas mal de monde. Partout, des banderoles, des chants, des groupes qui discutent sur la place et sur les marches du P.J., désormais protégées par une deuxième rangée de barrière, afin d’éviter que les gens, comme c’est de coutume ici, viennent s’y assoir, le soir, pour y boire des bières (on raconte, à Nice, que le maire, M. Estrosi, a bénéficié d’un déstockage massif de barrières de sécurité, puisqu’il en a disposé dans toute la ville).

Vers 13h30, tout le monde est invité à se rendre dans le tribunal, car le procès va commencer. Une longue file patiente à l’entrée. Après les contrôles de sécurité de rigueur, Manon et moi parvenons à l’intérieur. Et là, déception : la salle est pleine, nous prévient-on. Il faut dire que, si les soutiens de Cédric sont nombreux, le préfet n’est pas en reste, étant accompagné de la quasi-totalité des hauts fonctionnaires de la ville, venus, en costard-cravate et sur leurs heures de travail (à moins qu’ils n’aient posé un RTT ?), soutenir M. Leclerc. La lutte des classes, en somme : gauchistes échevelés contres élites encravatées. Ou, plus tristement, les citoyens, contre ceux sensés les représenter. Même le préfet de région est là, il est vrai pour une affaire à côté de laquelle le procès Libyen passerai presque pour une aimable querelle de voisinage : nous parlons tout de même, je le rappelle (et quel que soit son degré de pertinence), d’une remarque acerbe faite sur Facebook.  

Nous ressortons donc, déçus. N’importe : ici, en attendant la fin du procès, il va falloir animer la place. Mon ami J., débarquant avec sa sono et son micro, vient nous aider à passer de la musique (du Gogol Bordello, de la pop érythréenne…), à chanter, et à crier blagues et slogans, dans la joie et la bonne humeur, des heures durant. Quelques intervenants se succèdent également. L’un d’eux insiste sur le coût du dispositif policier déployé dans la vallée, et notamment autour de la propriété de Cédric. Des centaines de fonctionnaires des forces de l’ordre qui se succèdent chaque jour, et qui nous coûtent, comme dirait notre président, « un pognon de dingue » -bien plus, dans les faits, que celui que coûterait l’accueil juste et humain des réfugiés. Mais allez expliquer ça à des politiques et des hauts-fonctionnaires obnubilés jusqu’à l’absurde par le nombre de reconduites à la frontière, quitte à demander (ou à fermer les yeux devant ces pratiques) à la Police Aux Frontières (PAF), la chose a été prouvée par les collectifs, de falsifier les dates de naissances afin de rendre les adolescents majeurs, ou encore de produire des faux, documents pré-remplis dans lesquels les migrants, sans aide d’un traducteur, manifestent leur envie pressante de « retourner en Italie » (pays qui s'est d'ailleurs très récemment plaint de cette méthode)…  

Quitte, également, à faire perdre son temps, toute une après-midi durant, et avec nos impôts, à un tribunal à la simple fin de panser le petit égo meurtri du préfet en charge de coordonner l’inhumain.  

Vers 17 heures, après plusieurs heures d’attente tranquille, ça y est : on nous signale la sortie imminente du Palais de Justice. Nous nous disposons en deux rangées sur les marches. Les encravatés sortent les premiers, dans l’indifférence générale, puis viennent Cédric, ses avocats (Me Zia Oloumi et Me Sabrina Goldman) et ses soutiens, acclamés par la foule (moins nombreuse qu’en début d’après-midi, certes) au cri de : « de l’air, de l’air, ouvrez les frontières ! »

Les potes ayant assisté au procès nous font le compte-rendu. « C’était n’importe quoi », nous disent-ils.

Cédric a reconnu bien volontiers, tout en l’assumant parfaitement, que sa remarque était une provocation, destinée à attirer l’attention des pouvoirs publics sur la situation dramatique, du côté de la frontière franco-italienne comme ailleurs, des réfugiés. Je rappelle que nous parlons de personnes fragiles, fuyant la pauvreté, la dictature et la guerre, ayant souvent connu l’enfer libyen, et qu’il y a eu, du côté de chez nous aussi, de nombreux morts, dans les montagnes (sans compter ceux ayant sombré en Méditerranée). Me Oloumi, quant à lui, a rappelé la quadruple condamnation du préfet, et souligné que Cédric, comme tous les autres solidaires, servait de fait les valeurs de la République et de l’État de droit. Me Goldman, vice-présidente de la Licra, s’étonne, de son côté, que l’appareil d’État en vienne à un tel procès, "infondé", et, suprême ironie, rend hommage au préfet des Alpes-Maritimes Jean Chaigneau, qui a ordonné en 1943 la régularisation de tous les Juifs du département, en hébergeant pas ailleurs dans ses propres appartements de la préfecture, et qui fut donc déporté lui aussi. A cet homme, personne n’aurait osé lui faire la moindre remarque désobligeante, pour la simple et bonne raison qu’il était un juste. Peut-être est-ce sans doute seulement ça, le meilleur moyen de ne pas se sentir insulté : avoir sa conscience sereine, et pouvoir se regarder dans la glace sans frémir. Les justes ne craignent aucune insulte.

Le préfet, rapporte Nice Matin, se sera quant à lui défendu par ces mots (lus par la partie civile) : "Si j'ai déposé plainte, pour la première fois de ma vie, ce n'est pas pour sauver mon honneur personnel, qui importe peu, mais pour ne pas laisser dire qu'un préfet ne respecte pas la loi (il a pourtant été condamné), et pour l"honneur des policiers et des gendarmes qui oeuvrent avec tant de courage sous ma direction (leur irrespect des droits des demandeurs d'asile a été constaté par les collectifs présents sur place, ainsi que par deux députés venus visiter les locaux de la PAF)". Suit une mention de la mémoire des déportés. 

La procureur, qui a eu la main un peu lourde, demande 5000 euros d’amende (cela pouvait monter jusqu’à 12 000). Délibéré en décembre. Ça n’est donc pas encore terminé, mais la journée, elle, touche à sa fin, et nous, réfugiés de première, deuxième ou troisième génération, allons fêter ça dans un bar voisin –parce que ça, notre amitié, notre bonne humeur et notre joie de vivre, aucun procès, aucune pression policière ne pourra jamais nous l’enlever.

Concluons. Pour bien comprendre ce procès, sans doute faut-il en revenir au contexte. En début juillet de cette année, le Conseil Constitutionnel, dans sa décision 2018-717/718, à propos des cas Herrou et Mannoni, condamnés en appel à des peines de prison avec sursis pour leur aide apportée à des réfugiés (leur avocate avait saisi le conseil à propos d’une Question prioritaire de Constitutionnalité, QPR), a cassé ce verdict, et fait de la fraternité, plus qu’un objectif, un « principe constitutionnel », comme la liberté et l'égalité. Elle a donc estimé, noir sur blanc, et quoiqu’en disent les élus REM, FN et LR du 06 et le gouvernement, que l’aide au séjour et à la circulation d’une personne en situation irrégulière ne pouvait être considérée comme un délit. De quoi, même si les choses sont un peu plus compliquées que ça[ii], donner une véritable bouffée d’air aux citoyens solidaires de tout le pays.  

Alors, privés d’une de leurs attaques favorites, les adversaires des solidaires (qui disposent, eux, de toutes les armes de l’État policier) font comme ils peuvent pour maintenir la pression. Et, ici, ils continuent à multiplier les petits procès ineptes, quitte à donner du travail supplémentaire à une justice qu’ils privatisent, et dont ils s’imaginent qu’elle n’a sans doute que ça à faire : ainsi, par exemple, en plus de celui de Cédric (encore arrêté, il y a deux semaines, à la gare SCNF de Nice, mais il s'agissait d'une erreur due au fait que sa "fiche de police n'était pas à jour"), une bénévole de DTC risque un procès pour « outrage », simplement pour avoir signalé à un policier, lors d’un contrôle de réfugiés, que les propos qu’il tenait paraissaient racistes (espérons que cela ne donnera pas lieu à poursuite).   

Nous verrons si la justice décide de donner suite à la petite bouderie de notre préfet, qui semble singulièrement manquer de tendresse, pour réclamer autant d’amour –ce qui le rend, finalement, bien plus humain que la politique qu’il mène. Le signal positif envoyé par le Conseil Constitutionnel nous donne de bonnes raisons d’espérer, mais les élus de tous niveaux semblent quant à eux incapables de prendre conscience de l’horreur profonde que constitue la politique migratoire qu’ils appliquent. Macron, devenu muet depuis l’affaire Benalla, ne parle même plus du sujet, les circulaires Collomb sont toujours d’actualité et, de l’autre côté de la frontière, Salvini ne fait pas mieux. Il est d’ailleurs truculent de constater qu’un gouvernement d’extrême-droite applique strictement la même politique qu’un président qui tâche de se faire passer pour l’ennemi des populismes européens…

En septembre 1973, voici le texte que le militant révolutionnaire Allemand pour les droits des homosexuels (et de tous les opprimés) Rolf Pohle a lu comme défense durant son procès,  citant les paroles d’une chanson du groupe de rock psychédélique Ton Steine Scherben (je traduis le poème depuis l’anglais, lui-même traduit depuis l’allemand) :

J’ai de nombreux pères

Et j’ai de nombreuses mères.

Et j’ai de nombreuses sœurs

Et j’ai de nombreux frères.

Mes frères sont noirs

Et mes mères sont jaunes.

Et mes pères sont rouges

Et mes sœurs sont pâles.

 

Et j’ai plus de dix mille ans.

Et mon nom est

HUMAIN.

 

Et je vis d’air,

Et je vis de pain,

Et je vis d’amour.

Et ayant deux yeux,

Je peux tout voir,

Et ayant deux oreilles,

Je peux tout comprendre.

 

Et nous avons un ennemi,

qui nous vole nos jours.

Il vit de notre travail,

Et il vit de notre pouvoir.

Et il a deux yeux,

Mais il ne veut pas voir,

Et il a deux oreilles,

Mais il ne veut pas entendre. 

 

Et il a plus de dix mille ans.

Et il a

DE NOMBREUX NOMS.

 

Et je sais

Que nous nous battrons

Et je sais

Que nous gagnerons

Et je sais

Que nous vivrons.

Et nous nous aimerons

Les uns les autres.

 

Et la planète terre

Nous appartiendra à tous

Et tout le monde

Aura ce dont il a besoin.

 

Et cela

ne prendra pas encore dix mille années.

Car ce temps

Va prendre fin.

Oui, leur temps va prendre fin. Je ne vois pas de meilleure conclusion. Salutation à tous les citoyens solidaires,

Salut & Fraternité,

M.D. 

PS : comme je le signale, je n'étais pas présent au procès, et me fonde donc sur le compte-rendu fait par les amis, mais aussi sur les articles de l'AFP (repris par la plupart des journaux) et de Nice-Matin. 

 

[i] Pour ceux qui voudraient visionner ce grand moment de l’humour contemporain, la scène a été filmée par portable, et postée sur Facebook.  

[ii] Voir notamment ce post de blog de Paul Cassia : https://blogs.mediapart.fr/paul-cassia/blog/080718/ce-qui-restera-du-delit-de-solidarite

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