Jacques Attali s'est trompé d'appréciation sur le télétravail

Le monde fait-il preuve de lucidité, dans un contexte aussi riche en opportunités numériques déclencheur de compétitivité, en voulant systématiquement conserver les mêmes types d organisation sociétales qu’au 19e siècle ?

Interrogé par le quotidien belge l’Echo en début juillet, Monsieur Attali soutient que le télétravail est un piège dangereux devant le constat que « lorsque les entreprises mettent très durablement en télétravail leurs collaborateurs, soit ces derniers sont virés, soit ils s’en vont d’eux-mêmes ». Il ajoute « Une entreprise ne peut pas durer si elle n’est pas capable de créer un projet commun. Mais pour cela, il faut absolument une présence sur place ».

Je ne partage pas son avis pour plusieurs raisons.

L’argument relatif  au risque de séparation entre l’employeur et l’employé est une vue de l’esprit, peu recevable surtout  dans le contexte actuel de crise économique et sanitaire  marqué par des taux de chômage élevés (l’OIT projette dans son scénario pessimiste plus de 340 millions de perte d’emplois au cours du dernier trimestre de 2020) et la forte propension des entreprises à cibler une ressource humaine de qualité (le programme ERASMUS de l’Union Européenne en injectant plus de 200 millions d’euro supplémentaires dans le renforcement des compétences en numérique peut être cité en exemple). Aussi, une présence à plein temps dans l’entreprise ne garantit pas systématiquement la  productivité,  surtout dans un contexte de logique administrative d’organisation du travail et d’absence de gestion axée sur les résultats comme c’est le cas dans de nombreux pays francophones.

Les questions liées au télétravail sont complexes puisqu’elles sont au cœur de plusieurs problématiques: économiques, financières,  sociales, environnementales, sécuritaires et sanitaires. Monsieur Attali ne semble pas avoir posé les bonnes questions. Le monde fait en effet face à des  taux de croissance démographiques élevés (La population mondiale devrait atteindre 11,2 milliards vers 2100, selon les prévisions et les statistiques démographiques des Nations Unies contre 7 milliards actuellement) ., des villes en  élargissement constant vers des banlieues  de plus en plus loin des centres urbains (Plus de la moitié de la population mondiale vit en ville ; d’ici 2045, le nombre de citadins devrait atteindre 6 milliards selon la Banque Mondiale) ; cette situation implique des besoins en termes d’infrastructures notamment de transport de plus en plus importants et  non satisfaits du fait d’une grosse pression sur les ressources disponibles (1 500 milliards de dollars sont annuellement exigés dans le monde pour la construction des infrastructures, selon l’économiste en Chef de la Banque Mondiale Justin Yifu Lin).

Selon les estimations de la Banque Mondiale, un milliard de personnes vivant dans des pays à faible revenu n’a pas encore accès à des routes praticables par tous les temps. Aussi dans de nombreuses villes, les embouteillages font perdre beaucoup de temps et nuisent à la prospérité. Jusqu’à 1 point de PIB pour un pays comme le Sénégal ! La cherté du transport érode aussi le revenu disponible des populations pauvres  du monde.

Face à une telle situation, la mobilité urbaine devient un enjeu majeur et le télétravail est incontestablement une solution à explorer.

Les avantages du télétravail sont très nombreux. Ce mode de travail  peut en  effet améliorer la mobilité en diminuant le nombre d’usagers de la route et semble pourvoir permettre un meilleur contrôle de l’émission des gaz carboniques. C’est un facteur favorisant en termes de santé en considérant que les travailleurs concernés sont moins stressés et plus épanouis. Il peut aussi augmenter la productivité du travail grâce à un meilleur épanouissement  psychologique et familial. Il contribue à améliorer la sécurité routière dans un contexte où, chaque année, dans le monde plus de  50 millions de personnes sont blessées et plus de 1,25 million tuées sur les routes, dont 90 % dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.

Le télétravail est aussi un facteur potentiel de compétitivité pour les entreprises  qui peuvent diminuer leurs charges d’exploitation en matières et fournitures grâce à un meilleur recours à la digitalisation sans compter des économies possibles en frais de transport, en dépenses de santé etc…Bien entendu son impact  sur la cohésion sociale et sur l’éducation des enfants peut  être utile pour la collectivité.

Monsieur Attali semble dans son raisonnement avoir occulté ces paramètres importants. Sa thèse souffre aussi d’une absence criarde de conceptualisation faisant fi de paramètres importants comme les spécificités culturelles sociales et  économiques qui peuvent être  différentes selon les pays.

Bien entendu, la mise en œuvre d’une telle stratégie requiert quelques pré requis : une culture de responsabilité face à un environnement social parfois très pesant surtout en Afrique,  la nécessaire  promotion d’une  culture digitale efficiente grâce à des actions de formation et un investissement plus accru dans les NTICS et les dispositifs de surveillance (caméra etc..), l’adoption d’une nouvelle législation du travail et une approche novatrice dans la relation employeurs-employés fondée sur la confiance, le contrôle à distance et la mesure des progrès accomplis.

En conclusion, Monsieur Jacques Attali semble n’avoir pas compris que derrière la réflexion en cours sur le télétravail se profile une triple problématique  : (i) quelle organisation sociétale optimale du travail est capable de garantir la productivité et la compétitivité des sociétés humaines ? (ii) comment  démocratiser les processus de prise de décision par l’instauration d’un système de gestion par objectif, des mécanismes de déconcentration juridique des pouvoirs et de décentralisation géographique des activités ? (iii) comment opérer des arbitrages efficients entre des programmes coûteux de financement d’infrastructures classiques et une tendance  obligatoire à la digitalisation ?

Le monde fait-il preuve de lucidité, dans un contexte aussi riche en opportunités numériques déclencheur de compétitivité, en voulant systématiquement  conserver les mêmes types d organisation sociétales qu’au 19e siècle ? J’anticipe pour ma part une humanité plus virtuelle, moins mobile, plus individualiste où certains métiers comme ceux de constructeurs de moyens de transport devraient connaître de profondes mutations.

 

Magaye GAYE

Economiste

00 221 77 245 07 58

gmcconseils@gmail.com

Auteur du livre « Afrique : abandonner les solutions occidentales et repenser le développement autrement »

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