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Billet de blog 4 janv. 2022

Roulons ensemble à l'amitié, l'amour, la joie !

Noémie, vingt-trois ans, rayonnante, arrive sur un tricycle pour adulte flambant neuf, suivie de sa tante sur un vélo plus classique. Noémie est autiste, et ravie de sa balade. Cette fois-ci, elle n’est pas tombée, pas d’écorchure.

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« Tu vois, ce qui compte, c’est la convivialité ! », proclame Henri Deguettes, 84 ans, bon pied, bon œil, bénévole à Saint-Maur (Val de Marne) pour APF France handicap et « La Cocinelle », association de loisirs et de sports partagés.  

Le lien entre ces deux associations dans lesquelles Henri s’active ? Un kit qui permet de relier un vélo et un fauteuil roulant, pour en faire un vélo-fauteuil : la roue avant est démontée et remplacée par un système qui arrime la fourche au fauteuil.   

Henri a découvert le vélo-fauteuil en 2018. Il décide d’en fabriquer un avec le Cyclorecyclé, une association saint-maurienne voisine d’autoréparation et revente de vélos d’occasion. Il s’est inspiré d’un modèle normand, le guidon HCP conçu par Henri-Claude Poisson, un bricoleur de la Manche. Notre Henri de Saint-Maur a bien essayé de trouver des systèmes équivalents sur internet, mais ils sont plus chers et moins pratiques que le HCP, dont les roulettes sont, par exemple, fixées à l’avant du fauteuil en étant légèrement soulevées, ce qui évite de buter sur les trottoirs, comme c’est le cas avec les modèles courants. Des collectes ont été lancées par des comités de quartier pour acheter vélos et kits, que le Cyclorecyclé a monté sur des fauteuils fournis par APF France handicap, et voilà l’antenne de l’association à Saint-Maur et la Coccinelle dotées de quatre vélo-fauteuils.   

Il a fallu régler quelques problèmes juridiques, comme définir l’attelage vélo-fauteuil pour trouver un assureur qui couvre l’engin et son usage : des balades tous les samedis après-midi en bord de Marne. Les participants, personnes en situation de handicap et leurs accompagnateurs, se retrouvent sur le terre-plein gazonné de la Maison de la Nature, propriété de la ville de Saint-Maur, dont le portail ouvre directement sur la piste cyclable. Ce samedi-là, ils sont une dizaine à l’avoir empruntée pour une belle promenade ensoleillée de près de deux heures. Henri, équipé d’un masque transparent permettant de lire sur les lèvres, attend leur retour en compagnie de quelques chaises autour d’une table pliante sur laquelle est dressée une petite collation avec gâteaux, jus de fruits, thés, cafés, histoire de se requinquer. Henri ne reste pas inoccupé pour autant. Il accueille les cyclistes qui défilent, et le confondent avec l’atelier du Cyclorecyclé voisin, sur lequel il les réoriente, tout en leur glissant quelques mots sur les vélo-fauteuils. On ne sait jamais, ce pourrait être bienvenu pour une personne de leur entourage, ou ils pourraient étoffer la troupe de cyclistes accompagnateurs, bien que cela ne s’improvise pas.   

La conduite du vélo-fauteuil est simple, dès lors qu’il embarque un passager. À vide, l’attelage a tendance à partir dans tous les sens. Il faut le lester avec un poids suffisant, jusqu’à ce qu’on acquière assez de maitrise pour s’en passer. Il faut surtout apprendre quelques règles de discipline collective pour rouler en groupe. Être plusieurs sur une piste cyclable sécurisée est un énorme avantage pour des personnes en situation de handicap. Les vélo-fauteuils ne s’adressent pas uniquement aux personnes qui ont des problèmes aux jambes. Ainsi, l’association accueille des groupes d’enfants épileptiques ou autistes pour des sorties qui leur permettent de sortir de leur isolement. Dans le groupe de ce samedi, il y a Anthony, la vingtaine, qui voit à peine. Sa maman qui l’attend en tenant compagnie à Henri, explique que rouler en groupe lui permet de mieux se repérer sur la piste cyclable, et de bénéficier des informations et conseils de ses compagnons de balade. L’entraide, voilà le maître-mot qui caractérise l’ambiance sympathique et accueillante des retrouvailles autour du vélo le samedi, en bord de Marne.  

Noémie, vingt-trois ans, rayonnante, arrive sur un tricycle pour adulte flambant neuf, suivie de sa tante sur un vélo plus classique. Noémie est autiste, et ravie de sa balade. Cette fois-ci, elle n’est pas tombée, pas d’écorchure. La stabilité du tricycle, la sécurité d’une piste cyclable large et bien bordée et la voix de sa tante qui l’accompagne la rassurent. Avec un grand sourire, elle découpe avec gourmandise le gâteau mis à disposition, et le partage. Les masques tombent le temps de déguster une tranche du gâteau et de boire un thé ; les distances sont respectées, sans rien enlever à la convivialité.  

Un couple se présente, dans la soixantaine bien avancée. L’homme, pas très grand, a l’allure sportive et alerte. Sa femme utilise une canne. Elle perd la vue. Elle a besoin de faire du sport, et le couple a songé au vélo. Manifestement, monsieur est pratiquant. Faire du vélo en tandem ne les tente pas trop, ils cherchent une solution, et viennent se renseigner. Aussitôt, Henri leur présente le tricycle ; la maman d’Anthony leur en explique tous les avantages, notamment sur une piste cyclable. Enfin, la tante de Noémie prend le relais, et invite la dame à s’asseoir sur le tricycle. Un peu hésitante, elle s’installe sur la selle sans trop de mal, mais elle a un problème avec son bras gauche. Et elle aurait besoin que le guidon soit plus penché vers elle. 

Henri lui explique que dans ce cas, il faut acheter le tricycle dans une entreprise spécialisée, qui adaptera le guidon à son bras. Il lui déconseille vivement de se fournir dans un magasin de sport généraliste, en lui racontant la mésaventure arrivée à une de ses connaissances, une personne de très petite taille qui voulait s’équiper d’un vélo électrique. Elle s’est rendue dans une grande enseigne spécialisée dans le sport, fort connue et appréciée des consommateurs. On lui a vendu un vélo pour enfant, totalement inadapté à son poids et sa silhouette, inutilisable. « Pour les personnes en situation de handicap, tout est cher et rien n’est adapté ! », conclut Henri.  

Le tricycle appartient à Noémie. Henri aimerait en proposer, mais il n’en n’a pas. Il y a une forte demande, et un gros souci, le prix. Un peu plus de 2 000 euros, « de quoi faire quatre vélo-fauteuils ! » s’exclame Henri. Cela le fait râler, car il sait que les tricycles combleraient un manque entre vélo et vélo-fauteuil, et qu’il pourrait emmener des groupes mêlant les trois. Pris à sa propre saine colère, il jure qu’il va se débrouiller pour trouver des tricycles à 1 000€, et en équiper l’association.  

« Les voilà, ils arrivent ! », le cri précède les quatre vélo-fauteuils entourés d’une petite nuée de vélos. Il y a là Léonel, co-animateur avec Henri de l’association, d’habitude en fauteuil électrique, deux personnes très âgées qui n’auraient pas pu faire une telle promenade par leur propres moyens, et leur fille, Anthony, bien entendu, et d’autres personnes en vélo, souffrants d’un handicap, ou pas.  

Tout ce beau monde se retrouve autour de la table avec sa collation, tout en respectant les distanciations. Les visages sont souriants et détendus, légèrement marqués par le grand bol d’air qu’ils viennent de prendre. Leurs narines en frémissent encore légèrement. Les participants « pédaleurs », accompagnateurs, promeneurs, sont joyeux et contents.   

Henri affirme que les samedis pluvieux et venteux sont les plus chaleureux. Une chose est sûre, ce qui compte, c’est la convivialité. 

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