Comment devenir milliardaire comme Xavier Niel

Les arnaqueurs vous le diront, il n’y a pas de petite ni de grande arnaque. Il n’y a que de bonnes arnaques.

 

 

images-1

 Les arnaqueurs vous le diront, il n’y a pas de petite ni de grande arnaque. Il n’y a que de bonnes arnaques. Prenez les petites arnaques, aussi petites qu’une goutte d’eau. Comme tout, c’est une question d’échelle. Si vous en avez beaucoup, elles ruissellent jusqu’à former un filet, puis un ruisseau qui croisera d’autres ruisseaux. Ils donneront une rivière qui avec d’autres rivières alimentera un fleuve qui débouchera sur un océan. Et vous serez milliardaire. 

Free, qui vous aime, vous propose de sécuriser votre vie. Avec internet et tous ses dangers, mieux vaux être bien armé! Grâce à Free et son option dite « Internet Plus », vos transactions sont sécurisées, moyennant une petite contribution de quatre euros quatre-vingt dix-neuf centimes par semaine. Une goutte d’eau dans vos relevés bancaires. 

Free vous aime décidément beaucoup et tient absolument à vous faciliter la vie. Juste pour vous, cette option dite « Internet Plus » vous est gracieusement proposée dans les « conditions générales » de votre contrat. Vous savez le truc que pratiquement personne ne lit vraiment, et certainement pas dans le détail. Si au terme de trois mois après le démarrage du contrat, vous avez omis de refuser l’option, vous êtes automatiquement abonné au service payant. La sécurité a son prix et pas besoin de l’utiliser pour la payer. Même si vous n’achetez absolument jamais rien sur internet, vous êtes quand même protégé d’une éventuelle cyber-attaque de Dark Vidor sur les transactions que vous ne passez pas.  On ne sait jamais, mieux vaut être prudent. Elle est pas belle la vie? À qui on dit merci?

Cela peut durer un moment. Combien de français.es vérifient réellement leur relevé bancaire? Pour celles et ceux qui le font, combien le font à un niveau de détail où on distingue les quatre euro quatre-vingt-dix-neuf centimes pour se prémunir de Dark Vidor des quatre euros et quelques que vous avez claqué à la boulangerie? Ce serait d’ailleurs très instructif de recueillir quelques données statistiques sur le taux d’utilisation réel de ce service pour lequel Free pompe de l’argent toutes les semaines à nombre de ses abonnés et de les croiser avec celles des désabonnements au-dit service. Cela donnerait une idée de l’ampleur et de la rentabilité du système, de sa part dans les résultats de Free. Tu colles par devers eux à tes clients des services qu’ils n’utilisent pas, normalement, c’est d’une rentabilité rêvée, vous ne croyez-pas? 

Grâce à la récurrence hebdomadaire de la douloureuse ponctionnée mensuellement sur votre compte par Free, vous finissez par vous en apercevoir. Evidemment, vous voulez une explication. Commence alors le parcours du combattant face à un redoutable adversaire: le service d’assistance client de Free. Depuis longtemps, il tient le haut du pavé en la matière. Année après année, il est le plus mal noté. Chez Free, on aime la performance, on s’attache à la maintenir. On aime la convivialité aussi, c’est pourquoi il vous faudra parler à plusieurs conseillers pour remonter à la source de la fuite. Et comme on vous aime particulièrement, on aime vous parler longtemps. Surtout quand vous appelez depuis un téléphone mobile dont le numéro est chez un autre opérateur. Là, c’est Jackpot!. Il n’y a pas de petite arnaque, comme il n’y a pas de petit profit, car, comme chacun.e sait, les gouttelettes finissent par former des gouttes, qui à leur tour…

Quand vous finissez par obtenir l’explication et comprendre ce que vous devez faire pour fermer le robinet, démarre alors un nouvel enfer: le site internet. Après vous êtes paumés dix fois entre liens inactifs et pages absconses conçus par des ingénieurs pour des ingénieurs, vous finirez par rappeler la hotline qui ne manquera pas de se foutre de votre gueule, « comme d’hab». Magnanime et miraculeusement efficace, elle finira par vous donner la clé pour retrouver votre chemin et mettre fin à la tonte hebdomadaire de votre porte-monnaie.

En matière de production de gouttelettes pour gagner les cacahuètes qui finissent par faire de vous un euro milliardaire, Free, c’est les artistes de la chose. Leur créativité est sans limite. Ils en ont fait un modèle économique. On casse les prix pour attirer le chaland et prendre des parts de marché. Puis on refourgue en douce via le contrat des clauses donnant lieu au paiement de suppléments ou d’options pour régler des problèmes que vous n’avez pas. Cerise sur le gâteau, sortir du système, car c’en est un, est une galère sans nom. Premières victimes, celles et ceux qui privilégient le prix dans leur décision d’achat, alias les pauvres, les jeunes et les retraités, ces deux derniers étant souvent synonymes du premier.

N’accablons pas trop Free, la concurrence ne vaut guère mieux et n’est pas en reste pour vous faire les poches. Qui n’a pas eu la mauvaise surprise d’une facture-massue à l’issue d’un voyage à l’étranger? La concurrence est juste moins douée. Et puis, la téléphonie n’a pas le monopole de ces pratiques commerciales limite. Rendons à César ce qui appartient à César, ce sont les compagnies d’assurance qui ont inventé le contrat de dix pages écrit en tout petits caractères, comportant de multiples sous-conditions qui font qu’à l’arrivée, vous n’êtes couvert que pour les risques que vous ne courez pas. Ces contrats, modèle du genre de comment « j’encaisse un maximum et décaisse un minimum », sont même leur contribution majeure à l’Histoire du Capitalisme et de l’Humanité.

La pratique du « premiers mois gratuits puis vous n’aurez qu’à vous désabonner », associée à d’autres équivalentes, sont tellement courantes qu’elles ne nous choquent plus. C’est même devenu une sorte de jeu du chat et de la souris entre les marques et les consommatrices et consommateurs Nous naviguons entre cynisme et fatalisme. Nous les subissons. Et nous les acceptons. Tant pis pour l’éthique et la morale. À quoi bon accabler Free puisque la concurrence a les mêmes pratiques commerciales? 

On a souvent l’impression que quand l’État doit arbitrer entre l’intérêt des grandes entreprises et celui des citoyen.nes, la balance penche plus rarement du côté de ces derniers. La faute aux lobbys industriels et financiers, mais aussi à la porosité entre les hautes sphères publiques et les hautes sphères privées. Tout ce beau monde passe de l’un à l’autre et se renvoie allègrement l’ascenseur. Tout ce petit monde se connait depuis la maternelle, puisque la crème grandit entre elle. Des dynasties de X, énarques, normaliens, centraliens se forment et se lient par le sexe, le pouvoir et l’argent, assurants ainsi leur descendance. « Tout être vivant ne dépense pas plus d’énergie que nécessaire à sa survie et sa reproduction », dixit Fernand Braudel. Après, c’est une question d’échelle. La leur est élevée.

Dans le monde nouveau de la « macronie », imposer la transparence en renforçant les moyens de contrôle de l’État pour que la sanction du marché joue grâce à la bonne information des acteurs devrait être un mantra. Et ce ne serait pas de trop dans un monde où l’industrie du Tabac et ses décennies de déni fait figure de modèle, notamment pour les grands empoisonneurs de l’industrie agro-chimique, Monsanto en tête.

Dans un monde idéal, y compris néo-libéral, la sanction suprême est celle qu’infligent les consommatrices et les consommateurs, qui sont aussi des citoyennes et citoyens. Une mauvaise réputation de qualité de services ou celle de pratiques limites, coûte de la valeur. On perd des client.es. Encore faut-il qu’elles et ils en soit informé.es par une source fiable et indépendante, telle que les grandes associations de consommateurs ou les services de l’État. Ces derniers ont une mission complémentaire à celle de la surveillance de la concurrence et de la répression des fraudes qui est l’inspection du travail. Les deux sont indissociables et les deux perdent des effectifs à tour de bras, alors que leur mission de défense de l’intérêt général et de celui des particuliers devrait conduire à les renforcer. 

Hélas, on fait l’inverse. Peu importe. La solution ne viendra pas de l’État, mais de vous et moi, de nous, la société civile. Les signaux faibles se renforcent. Circuits courts, consommateurs qui élaborent le cahier des charges des produits transformés qu’ils veulent manger et choisissent les producteurs, recyclage, troc, économie circulaire, entreprises B Corp qui intègrent leur responsabilité sociale et environnementale dans leur  management et résultats, sont autant de signes qu’un profond mouvement est d’ores et déjà engagé. Il est irréversible, car l’enjeu de sa bataille ne peut déboucher que sur la victoire ou la mort. Sa bataille s’appelle l’écologie.

La bataille de l’écologie dépend du sort d’une autre bataille, la bataille du consumérisme. Et celle-là, elle n’est pas gagnée! Au train où va la croissance démographique de la planète et la décroissance de ses ressources, il est à craindre que cela finisse mal. L’histoire de l’Humanité nous a appris que quand nous sommes trop nombreux à devoir nous partager trop peu, cela peut vite déraper dans un bain de sang.

À ses débuts, la logique du capitalisme était de produire pour répondre à des besoins. Mieux vivre, mieux manger, mieux s’habiller, mieux se déplacer, mieux tout, étaient les objectifs de la production. Avec l’avènement de la société de consommation, les choses se sont inversées. Le besoin du consommateur est une variable d’ajustement de ce que l’on veut produire. On ne produit plus pour répondre à un besoin, on crée un besoin pour répondre à un produit. C’est la logique d’Apple. C’est la puissance du marketing et de la publicité qui parviennent à vous vendre plus qu’un produit, à vous vendre de l’amour, du rêve, du désir, une histoire, une identité, une communauté, et tant de choses encore. 

Mais, pour tout cela, tout ce que ces grandes marques savent si bien nous vendre, l’amour, le rêve, le désir, une histoire, une identité, une communauté, sur le fond, avons-nous vraiment besoin d’elles? Ne sommes nous pas capables, ensemble, tous ensemble, de nous le fournir, de le produire, de le partager, de l’échanger, de nous le donner, de se le donner? Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux? Soixante-huit? 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.