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Billet de blog 10 juin 2022

« Papa, on va pouvoir se payer quoi à bouffer cet été ? »

Que du bon, les enfants, bio, riche, sain et avec du goût ! (...) Dans la famille, c’est une drôle de mésaventure qui nous a amené à modifier notre façon de faire les courses.

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Que du bon, les enfants, bio, riche, sain et avec du goût ! 

Avec l’explosion du prix des hydrocarbures, la sale bouffe devient tellement cher qu’il faudrait être idiot pour ne pas s’en passer, ne serait-ce que pour le bien de votre santé. Autant prendre son contre-pied en privilégiant son inverse, circuit-court, sans aucun intrant chimique, engrais, fongicides, pesticides, insecticides et autres, constitués de dérivés du pétrole. Ces molécules polluent si massivement la nature, donc notre corps, puisque de la nature nous faisons partie, au point que même sans consommer de la sale bouffe, on en retrouvera malgré tout la trace dans notre sang et nos urines.

Le talent de l’industrie agro-alimentaire est de faire croire aux pauvres qu’ils peuvent s’offrir des produits de riches à un prix de pauvre. Evidemment, y’a arnaque, avec de la matière première dégradée au point qu’elle n’est pas vraiment ce qu’elle prétend, truffée d’exhausteur de goût, d’arôme, de colorant, emballée dans un marketing adéquat pour nous faire passer des vessies pour des lanternes.

Quand vous étiez plus jeunes, en père de famille parisien toujours débordé qui élève ses enfants en garde alternée, il m’arrivait de vous acheter des produits transformés, notamment des lasagnes d’une grande marque de surgelés, jusqu’au jour où des escrocs en bande organisée ont remplacé le boeuf par du cheval à l’origine douteuse, potentiellement chargé d’un produit vétérinaire dangereux pour la santé. C’est alors que j’ai découvert qu’au « Pur Boeuf » étalé en gros sur l’emballage, il manque un mot : « viande ». Ce sont des graisses avec des restes de bouts de chair, du collagène, des os broyés, certes tous « pur boeuf », mais sans grand rapport avec ce qu’affiche l’appétissante photo du packaging. 

Pour les produits non-transformés vendus par la grande distribution, ce n’est guère mieux. Avez-vous déjà acheté en grande surface des fraises qui ne soient pas un truc spongieux, sans odeur, ni saveur ? Ou des tomates dignes de ce nom ? Avec l’agro-industrie, les fruits et légumes produits par les pays occidentaux ont perdu en moyenne la moitié de leur valeur nutritive par rapport à ce qu’elle était dans les années 50. Il faut avoir dégusté une vraie viande rouge nourrie en pâturage pour comprendre que celle issue de l’élevage intensif n’est qu’un vague ersatz. Quant au poulet industriel, qui réduit plus que de raison à la cuisson, ce n’est que de l’eau, des protéines et des fibres que l’on pourrait tout aussi bien vous vendre en poudre lyophilisée ou en barre à croquer, si vous acceptiez de l’acheter sous cette forme. L’industrie agro-alimentaire y ajouterait probablement les os broyés qui finissent aujourd’hui à la poubelle, elle qui aime si peu gâcher, alors que le gâchis est un pilier de son modèle économique. La moitié de ce qu’elle produit finit aux ordures, il faut donc optimiser à la fois la matière première et la tricherie sur la marchandise pour préserver la marge bénéficiaire.

Avec le confinement Covid, les français se sont mis à cuisiner, en privilégiant des produits de base de qualité, autrement dit bio et en circuit court. Quitte à se mettre derrière les fourneaux, autant s’assurer que le résultat soit à la hauteur de l’effort fourni. Pour l’industrie alimentaire, il y a là grand danger, qui s’inscrit dans un mouvement de fond, puisque depuis quelques années, les jeunes générations ont recours à des applis pour vérifier le contenu de ce qu’on leur vend. L’ampleur de la démarche de ses nouveaux consommateurs est mesuré par l’apparition dans la grande distribution de rayons où le client peut acheter en vrac, bio et circuit-court. Pour l’instant, la grande distribution doit en partie son salut aux marges obscènes que s’offrent les grandes enseignes spécialisées bio, qui font du bio un produit pour les bourgeois.

Fort heureusement, de nouveaux acteurs pratiquants des prix raisonnables apparaissent. À Paris, nous avons « Nature en Ville », spécialisé dans les fruits et légumes. « Bio » n’est pas nécessairement synonyme de « Bon », chez eux, c’est le cas. Grâce à une nouvelle génération de commerçants militants, en banlieue et en province, les petites épiceries bios en circuit court se multiplient comme des petits pains, avec des marges raisonnables qui leur permettent d’être accessibles au plus grand nombre. Cela demande toutefois d’adapter son comportement en achetant moins et mieux, et en cuisinant soi-même.  

Dans la famille, c’est une drôle de mésaventure qui nous a amené à modifier notre façon de faire les courses. À l’époque, dans les années 90, Isma n’était pas né, maman et moi étions encore ensemble. Nous formions un jeune ménage parisien à peine trentenaire, dont la vie quotidienne était une cavalcade permanente. Entre le boulot, qui plus est militant, une vie sociale plus que chargée avec nos multiples potes et les fêtes qui vont avec, deux petites filles à élever, c’était un rythme infernal. Tous les 15 jours, j’empruntais une voiture aux amis pour aller remplir à ras-bord un caddie dans une grande surface aux abords de Paris, en alternant entre deux enseignes, l’une à Porte de Bagnolet, l’autre à Porte de Montreuil, en fonction des promos que me rapportait radio tam-tam et le téléphone arabe. J’avais remarqué que nous jetions facilement à peu près un quart de ce que nous achetions, j’essayais donc de rationaliser mes achats en jaugeant au mieux les multiples opérations commerciales visant à vous faire acheter plus que ce que vous avez besoin. Une fois, j’ai rempli notre gros frigidaire-congélateur à ras-la-gueule, tant et si bien que dans la nuit, c’est devenu un four ! Toutes les courses de la veille étaient foutues, même le beurre avait totalement fondu. Obligé de balancer à la poubelle l’équivalent de 200 à 300 euros de nourriture, j’étais dégoûté au point de décider de changer de modèle de consommation, en allant faire les courses dans le quartier tous les deux ou trois jours et au marché le dimanche, ainsi qu’à cuisiner beaucoup plus. Le tout était un vrai effort. À l’épreuve et en ne jetant quasiment plus rien, le budget bouffe est resté équivalent à ce qu’il était qu’auparavant. Pour la famille, la prochaine étape est la limitation, voire l’élimination, des protéines animales, comme l’ont déjà fait 40% des sportifs de haut niveau. Après une blessure, la fibre musculaire se reconstitue plus rapidement et plus solidement avec des protéines végétales, le bouche-à-oreille a répandu le retour d’expérience. À terme et généralisé, ce sera peut-être la fin des élevages intensifs, dont l’univers concentrationnaire n’a rien à envier aux camps de la mort.  

Ce que nous révèle l’explosion du prix des hydrocarbures et de tout ce qui en découle, c’est que l’agro-industrie est de l’agro-chimie. Un champs de culture confié à l’agriculture productiviste fonctionne quelque part comme un laboratoire de chimie : on élimine tout ce qui n’a rien à y faire, autrement dit qui ne contribue pas à l’augmentation du rendement, selon un principe simple, ce qui n’y participe pas ou que l’on ne maîtrise pas, pourrait potentiellement le faire baisser. Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi, donc je te tue. À coups de fongicide, d’insecticide, de pesticide, de désherbant, on détruit la biodiversité pour ne conserver que l’indispensable à la production, pour avoir ensuite recours à des engrais et autres fertilisants, puisque ce que l’on a zigouillé est essentiel à la fertilité de la terre. C’est un cercle infernal. Quelque part, l’agro-industrie sent que son chant du cygne cogne à sa porte. À l’heure de l’engagement massif de la société dans la lutte contre le réchauffement climatique et de son corollaire, celle du sauvetage de la biodiversité, on ne voit pas comment ce modèle génocidaire pourrait perdurer. Cela craque dans ses propres rangs, avec des agriculteurs qui découvrent que leur santé est la première victime de ce modèle complètement fou. La dissémination tout azimut de perturbateurs endocriniens se traduit par une explosion du nombre de fillettes d’à peine 6 ans qui voient leur seins poussés, et de garçons avec un micro-pénis. La part des enfants d’agriculteur est surreprésentés dans ces inquiétantes statistiques. 

L’agro-industrie, dont le modèle économique repose sur l’agro-chimie indispensable pour standardiser ce qu’elle produit et assurer ainsi sa rentabilité, essaie de nous vendre un mythe : elle serait la seule à même d’assurer la survie de l’humanité en lui fournissant la quantité de nourriture dont elle a besoin. La bonne blague ! D’abord, si nourrir toute l’humanité était l’objectif de l’agro-industrie, cela fait longtemps que ça se saurait. L’agro-industrie n’est pas conçue pour nourrir, mais pour faire du profit. Les seules personnes qu’elle engraisse, ce sont ses actionnaires. Le pire ennemi de la sale bouffe, c’est la bonne bouffe qu’elle s’emploie à éradiquer à travers le monde. C’est ce qu’elle a fait avec la petite paysannerie des pays africains en y déversant massivement ses surplus, à des prix tellement bas que la production locale a le plus grand mal à y survivre. 

C’est ce quoi à elle s’emploie en Europe en entravant coûte que coûte le développement de l’agriculture biologique. Ses lobbies à Bruxelles profitent de la crise ukrainienne pour remettre en cause l’objectif de l’Union européenne visant à convertir au biologique 25% des terres agricoles de son territoire. Pour réaliser ses sombres desseins, elle dispose d’un idiot fort utile en la personne de notre président de la république. Il a récemment déclaré qu’il fallait revoir à la baisse ce noble objectif européen, pendant que son gouvernement sabre les aides aux agriculteurs qui souhaitent entamer une transition vers l’agriculture biologique. Sa première visite post premier confinement a été pour une entreprise agro-industrielle qui produit 10% des « tomates » françaises, où il a déclaré avec un sourire entendu « on ne va quand même pas compter sur l’agriculture biologique pour nous nourrir ». Peu importe que les études scientifiques disent l’inverse. Les rendements ne seraient évidemment pas les mêmes, mais quel sens il y’a-t-il à surproduire de la sale bouffe à la valeur nutritive appauvrie, surchargée de molécules chimiques dangereuses pour la santé, dont la moitié finie à la décharge ? Au passage, c’est un bel exemple de « cynisme de classe », puisque pour ce qui le concerne, ça fait belle lurette que le président mange exclusivement bon et sain. Il proclame que nous devons assurer « notre souveraineté alimentaire nationale pour nourrir la planète », grâce à une agro-chimie dépendante d’un pétrole dont nous sommes dépourvus. Sa logique baroque échappe au bon sens, ce doit être parce qu’il lui est supérieurement intelligent. Victime de son peu de considération pour les français, il ignore que la première souveraineté alimentaire qui nous importe n’est pas plus celle de la Nation que celle de la planète, mais la notre, personnelle et familiale. Si notre Tartuffe de président était à la hauteur des enjeux du siècle, il aurait mis en tête de son programme présidentiel la création d’atelier scolaire pour apprendre aux enfants à cuisiner, complété avec une initiation à la culture de fruits et légumes, y compris en milieu urbain. De fait, il a choisi son camp, celui des empoisonneurs de l’eau, de l’air, de la terre, de nos artères, pour faire de l’argent.

Malik Lounès, juin 2022

Les épisodes précédents :

Épisode 1, « Papa, va-t-on vers la guerre nucléaire ? »

https://bisedemalik.wordpress.com/2022/03/06/papa-va-t-on-vers-la-guerre-nucleaire/

Épisode 2, « Papa, il va-t-on se cailler les miches cet hiver ? »

https://bisedemalik.wordpress.com/2022/03/29/papa-va-t-on-se-cailler-les-miches-lhiver-prochain/

Épisode 3, « Papa, il se passe quoi si l’on s’abstient dimanche prochain ? »

https://bisedemalik.wordpress.com/2022/04/22/papa-il-se-passe-quoi-si-lon-sabstient-dimanche-prochain/

Épisode 4, « Papa, c’est quoi la gauche ? »

https://bisedemalik.wordpress.com/2022/06/03/papa-cest-quoi-la-gauche/

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