Présidentielle 2022, dynamiter pour gagner

Macron a tout dévoilé. Sa stratégie, sa tactique, son programme, et surtout la manoeuvre inédite qui doit lui permettre d’être réélu en 2022, qu’il a en fait enclenché.

Le Président sortant a tout dévoilé. Sa stratégie, sa tactique, son programme, et surtout la manoeuvre inédite qui doit lui permettre d’être réélu, qu’il a en fait enclenché. Elle est faite d’un double mouvement pour à la fois cisailler ses adversaires afin qu’ils s’écharpent sur la fracture qu’il a créé, tout en polarisant autour de lui pour s’assurer au premier tour le socle électoral nécessaire pour être qualifié au second tour. C’est le résultat qu’il attend de la batterie de mesures annoncées dans son allocution télévisée, officiellement plus motivées par la montée en puissance en France du variant Delta du Covid que par sa réélection. 

Pour tous ceux qui approchent de près ou de loin une personne âgée ou fragile, jusqu’aux bénévoles qui oeuvrent dans le handicap, mais aussi pour les salariés des grandes surfaces et centres commerciaux, de la restauration et de bien d’autres professions, le Président est allé très loin, au point de rendre la vaccination quasiment obligatoire pour des millions de français, sauf à faire le choix de perdre son boulot. Par les temps qui courent, ce n’est pas vraiment conseillé. Pour celles et ceux qui le subissent, qu’ils soient prêts à se faire vacciner ou pas, ce chantage est d’une grande violence. Il fait mal à leur dignité. 

Le calcul est simple. Emmanuel Macron se voit comme le candidat naturel des électrices et électeurs intelligents, éclairés, raisonnables, ce qui correspond pour lui aux classes moyennes et supérieures. Il fait un double pari, ces électeurs sont massivement pour la vaccination et constituent son vivier électoral naturel, qui va de la Gauche gangrenée par le néolibéralisme économique jusqu’à la Droite libérale classique. À l’inverse, les « anti-vax » sont censés se retrouver essentiellement chez les extrêmes, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, mais aussi chez les écolos, où ils côtoient des gens qui eux sont pour la vaccination massive de la population. 

Avec un peu d’habileté pour stimuler cet antagonisme, tout ce beau monde devrait s’écharper entre soi sur la question, laissant ainsi le champs libre au Président sortant pour dérouler tranquillement sa campagne sur les autres sujets. Sur le front du Covid, quoiqu’il arrive, il joue gagnant-gagnant. Si la pandémie repart, ce sera la faute de ses opposants qui auront entravé le déploiement de la vaccination. Si la pandémie est jugulée, ce sera grâce à « ses mesures fortes et courageuses ». Qui peut rêver mieux ?

Ce plan machiavélique, apparemment aussi bien réglé que du papier à musique, peut-il marcher ? Rien n’est moins sûr. Il y a une règle de base dans une élection présidentielle : rien ne se passe jamais comme prévu. La manoeuvre n’a qu’un seul but, poursuivre une politique néolibérale dont les français ne veulent plus, et le reste du monde aussi. Emmanuel Macron est un homme du passé. Son logiciel date des années 80. Il est obsolète face aux défis nouveaux que l’Humanité doit relever, qui sont l’urgence climatique et l’extinction massive du vivant qui menacent la biodiversité. Dans son allocution, il a présenté l’écologie et l’économie comme les deux piliers de son projet. C’est la preuve qu’il n’a rien compris. Au troisième millénaire, l’écologie n’est pas une politique parmi d’autres, mais la matrice de toutes autres. 

Exciter les antagonismes passionnels dans un pays qui connaît une profonde crise démocratique est extrêmement dangereux. Les institutions de la 5ème République sont dans un lent processus d’implosion qui compromettent sa capacité à réguler les conflits pour éviter d’aller à l’explosion. La duplicité qui revient à rendre obligatoire la vaccination sans pour autant l’assumer pour mieux attiser la division chez ses concurrents politiques, pourrait être très mal vécue par certaines catégories. Prenez les aides à domicile qui s’occupent des personnes âgées dépendantes, ou malades, ou handicapés, et parfois les trois à la fois. Lors du premier confinement, on les a envoyés au front sans armes, ni munitions, pas de masques, pas de gants, pas de lunettes, pas de blouses jetables, rien. Et voilà qu’on leur dit aujourd’hui, « c’est le vaccin ou la porte » ! Vous seriez une aide à domicile, ne sentiriez pas monter en vous une légitime colère devant tant de cynisme et de mépris ? Si les démissions sont massives dans un secteur qui peine déjà à recruter, le gouvernement va se retrouver dans une drôle de difficulté.

Enfin, Emmanuel Macron fonde sa politique sur des préjugés sociologiques dignes du Café du commerce. Ce n’est pas parce que l’on est ouvrier ou secrétaire que l’on n’est pas intelligent, ni cultivé. De même, des bourgeois qui se retrouvent sur la paille au RSA, ex-cadres socialement déclassés, il y en a des bataillons entiers. On en a vu beaucoup lors du mouvement des « Gilets Jaunes ». Les poncifs de Macron sur le goût de l’effort pour améliorer sa condition sociale, qui revient à faire des chômeurs les premiers responsables de leur situation, comme s’il suffisait de traverser la rue pour trouver du boulot, glissent sur eux comme l’eau sur la plume du canard. Beaucoup ont l’impression d’être pris pour des cons. À force, cela aussi est source de colère.

Il reste une inconnue. Les adversaires du Président vont-ils tous tomber dans le panneau ? Il y a les extrêmes et les écolos, dont on peut penser qu’ils vont avoir du mal à s’en dépatouiller, mais aussi la Gauche et la Droite classique, qui chassent sur les mêmes terres que le Président sortant, et qui sont à priori moins exposés au piège tendu. Nous en avons eu un petit échantillon avec Anne Hidalgo, invitée de la radio leader sur la tranche matinale au lendemain de l’allocution du Président de la République. Quand celui-ci prend la main sur votre terrain, vous êtes à la remorque. Et quand vous n’êtes pas capable de dépasser vos propres contradictions, vous êtes à la ramasse.

La veille, le coeur de l’appareil socialiste et ses plus grands élus se sont réunis pour faire d’Anne Hidalgo leur candidate naturelle à l’élection présidentielle. L’heure est au retour aux fondamentaux socialistes, l’exaltation de la « valeur travail » pour reconquérir les classes populaires fragilisées par la crise et le chômage. En clair, l’écologie est une nécessité, mais le social prime. Le classicisme peut vite virer au conformisme. Dans une situation historique inédite pour l’Humanité, partager une planète-village que l’on est en train de détruire, ce n’est pas vraiment la meilleure façon d’élaborer de nouvelles solutions. De l’audace et des idées seraient plus indiquées. Si vous n’en n’avez pas, vous avez vite fait de vous faire piéger par votre propre inconscient. 

C’est ce qui est arrivé à Anne Hidalgo. Ce n’est pas les exemples qui manquent, mais on n’en retiendra qu’un particulièrement parlant, celui de la drogue. Elle aurait pu exposer ce que serait sa politique en matière de lutte contre la toxicomanie et pour la sécurité publique, si elle était Présidente de la République. Elle aurait pu proposer que le cannabis soit traité comme une autre drogue infiniment plus dangereuse pour la santé, l’alcool en l’occurence, pour faire d’une pierre, deux coups. Libérer les forces de Police d’une mission impossible, réprimer un marché de consommation de masse, pour qu’elles se consacrent à des tâches pour lesquelles son action peut être efficace. Et remplir les caisses de l’État grâce aux taxes que procureraient une vente légale du cannabis, et ses retombées économiques indirectes, comme la création d’emplois qui financent la protection sociale. Au lieu de cela, elle a raconté sa guéguerre de bout de trottoir avec le Préfet de Police. 

Cela fait des années que le Parti Socialiste cultive le vide de sa pensée. Celles et ceux qui prétendent l’incarner en subissent la vacuité. Venue à l’antenne comme putative candidate à la présidentielle, Anne Hidalgo s’est naturellement retrouvée dans les habits de la Maire de Paris. C’est ballot.

La veille de l’allocution du Président de la République, une nouvelle candidate à l’élection présidentielle s’est déclarée, Delphine Batho. Elle va concourir à la primaire qui désignera le candidat écologiste lors d’un vote en septembre prochain. Elle a choisi deux axes à sa campagne, la décroissance et la fin du présidentialisme. En clair, elle s’attaque à deux totems de la vie politique française. Autant vous dire qu’elle n’a pas fait dans la dentelle. Elle y est allée tambours battants, au son du canon. Dans son remarquable discours d’annonce de sa candidature*, elle a mis en pièce le mythe de la croissance. 

Si elle arrive à faire entendre sa voix dans la cacophonie ambiante, ses arguments pour la décroissance vont interroger profondément les consciences, et en faire basculer plus d’une. Elle plaide pour une autre écologie qui mette la question démocratique au coeur de son projet. Dans une 5ème République en pleine déliquescence, la rénovation de notre démocratie est une condition indispensable pour engager les profondes transformations qu’imposent l’urgence climatique et l’effondrement du vivant, d’une façon acceptée et partagée par le plus grand nombre de français. 

Vous l’aurez compris, Delphine Batho s’inscrit dans une stratégie de rupture avec le système. D’autres s’y sont essayé avant elle, soit pour surfer sur l’aspiration profonde des français au changement pour mieux poursuivre comme avant. Ça a été la stratégie d’Emmanuel Macron en 2017, il a tout dynamité pour gagner. Soit pour proposer des alternatives qui n’en sont pas, comme Mélenchon et Le Pen, qui n’ont rien d’autre à opposer au néolibéralisme que le nationalisme. Le nationalisme, l’Europe sait où ça l’a mené, deux guerres mondiales, des millions de morts, un continent dévasté. Qui a envie de recommencer ? 

La décroissance et la rénovation démocratique telles que portées par Delphine Batho dessinent une autre France pour un autre monde. C’est un projet de société reposant sur la démocratie, l’humanisme et l’écologie. « Des rêves naissent les mots qui produisent les rassemblement qui créent les mouvements qui génèrent les changements ». Les rêves et les mots sont là, reste le rassemblement. La primaire des écologistes est ouverte à tous. Il suffit d’avoir plus de 16 ans et de s’y inscrire pour deux euros, avant le 12 septembre prochain. Une part de l’alternative sérieuse à un néolibéralisme qui emmène l’Humanité à sa perte est entre les mains de celles et ceux qui aspirent à un autre avenir.

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Discours de déclaration de candidature de Delphine Batho : https://generationecologie.fr/2021/07/13/la-decroissance-cest-notre-drapeau/

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