Tirer les leçons de l’histoire

La reconnaissance par le président de la République de la responsabilité de l’Etat dans l’enlèvement, la torture et l’assassinat de Maurice Audin par des militaires français à Alger, en 1957, durant la guerre d’Algérie, est d’une grande importance politique et symbolique. Elle doit être saluée comme telle. Par Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l'Homme.

La reconnaissance par le président de la République de la responsabilité de l’Etat dans l’enlèvement, la torture et l’assassinat de Maurice Audin par des militaires français à Alger, en 1957, durant la guerre d’Algérie, est d’une grande importance politique et symbolique. Elle doit être saluée comme telle.

Elle met fin à un mensonge d’Etat de plus de soixante ans, rendant enfin son honneur et sa dignité à un militant de l’indépendance algérienne. Cette confirmation officielle est à mettre à l’actif de la persévérance inlassable de toutes celles et ceux qui n’ont jamais abandonné. La LDH, sous l’impulsion de ses présidents, particulièrement Daniel Mayer et Madeleine Rebérioux, peut être fière d’avoir activement participé à la demande de vérité sur cet assassinat.

Depuis l’affaire Dreyfus, qui a justifié sa fondation il y a cent vingt ans, la LDH a dans ses gènes la lutte contre l’arbitraire et la raison d’Etat. Aucun combat n’est jamais perdu sans l’avoir mené jusqu’au bout. Avec Maurice Audin, la durée de l’injustice aura été exceptionnelle, mais elle confirme que la constance et l’obstination obtiennent des résultats. Cela donne à la LDH plus de forces pour poursuivre son action en faveur des fusillés pour l’exemple de la Première Guerre mondiale, alors que va être célébré le centenaire de l’armistice de 1918.

La décision d’Emmanuel Macron d’ouvrir les archives de la guerre d’Algérie et d’appeler aux témoignages est également très positive pour éclairer le sort des nombreuses victimes de disparitions forcées. La création du site Internet « 1000autres.org », à l’initiative de l’Association Maurice-Audin et soutenue par la LDH, y contribuera.

Au-delà des révélations attendues sur ces cas individuels, le chemin est désormais ouvert pour regarder en face ces temps sombres de l’histoire de France durant lesquels la torture a été utilisée comme un outil de terreur contre les combattants de l’indépendance de l’Algérie, sous la responsabilité d’un système politique qui a accepté qu’elle soit instituée.

Ce travail de mémoire est nécessaire, tant ces événements pèsent encore sur notre présent. Ces débats inassumés sur ce passé colonial altèrent les relations entre la France et l’Algérie, avec des plaies non encore cicatrisées. Ils ont aussi des effets pervers sur l’unité nationale, avec des passions et des tensions sources d’un racisme que l’extrême droite attise. Les immigrés algériens et leurs descendants, dont beaucoup sont français, en sont, tout comme les harkis et leurs enfants, les premières victimes. La communauté française sera d’autant plus forte et soudée que la France saura assumer son histoire aussi dans ses défaillances.

Tirer les leçons de la guerre d’Algérie, c’est également apprécier les carences structurelles du politique dans le contrôle effectif des dispositions qu’il adopte, comme Emmanuel Macron l’a reconnu sur cette période.

La lutte contre le terrorisme depuis 2015 a remis à l’ordre du jour les textes d’exception de l’époque, avec la loi sur l’état d’urgence de 1955. La loi du 16 mars 1956 dite « des pouvoirs spéciaux » du gouvernement en Algérie est étendue en 1957 à la métropole avec l’autorisation d’assignation à résidence en centres fermés, avec les dérives désormais connues. Certes, la situation d’aujourd’hui est différente mais l’ébranlement de l’Etat de droit, avec l’adoption de la loi du 30 octobre 2017 sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, qui banalise la surveillance généralisée, autorise l’arbitraire et affaiblit le contrôle par la justice, ne peut qu’inquiéter.

A la lumière de l’expérience de l’histoire, la LDH a constamment alerté sur les dangers de ces nouvelles mesures d’exception et sur les risques inhérents à l’absence de contrepouvoirs forts. Ce combat est encore devant nous. Aux citoyennes et citoyens de s’en emparer pour garantir l’égalité des droits et la paix.

Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l'Homme.

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