Malik Salemkour
Président de la Ligue des droits de l’Homme
Abonné·e de Mediapart

47 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 juil. 2021

L’été en libération conditionnelle

Plutôt que de céder à l’autoritarisme avec ses risques de répression et de violences, les efforts d’explication et incitatifs, d’accès gratuit et simple à la vaccination sur tous les territoires sont à poursuivre et à renforcer pour convaincre rapidement une très large partie de la population de se protéger sans sacrifier nos libertés fondamentales à des objectifs illusoires.

Malik Salemkour
Président de la Ligue des droits de l’Homme
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La pandémie de la Covid-19 est d’une exceptionnelle gravité, se diffusant partout dans le monde avec plus de 4 millions de morts en moins de deux ans. La France paye un lourd tribut : plus de 111 000 décès, près de 6 millions de personnes contaminées, dont beaucoup ont d’importantes séquelles.

Des mesures extraordinaires ont été prises par les pouvoirs publics pour protéger la population, endiguer la propagation du virus et sa mortalité. Les importants efforts consentis par tout un chacun ont permis la forte décrue des contaminations et des hospitalisations, après une violente troisième vague subie au printemps.

C’est dans ce contexte favorable que le président de la République a décidé un large assouplissement des contraintes à l’été et ouvert l’espoir d’un retour progressif à la normale, après des mois de succession de confinements et de restrictions lourdes dans nos vies quotidiennes qui pèsent sur le moral de toutes et tous.

Pourtant, l’arrivée d’un variant « Delta » plus contagieux profilait une quatrième vague prochaine. Le pari de l’exécutif d’en maîtriser la période d’impact et d’avoir un taux de vaccination suffisant pour la limiter a été perdu, l’obligeant à faire volte-face.

Dans la précipitation, donnant encore un sentiment d’imprévoyance et de gestion erratique, Emmanuel Macron a dû revenir sur ses promesses en annonçant des dispositions contraignantes dans de larges champs de la vie sociale, qui interrogent et inquiètent.

L’action du gouvernement face à une telle catastrophe sanitaire s’inscrit sur une ligne de crête dans un équilibre délicat entre obligations de santé publique et protection des libertés individuelles. L’Etat a à prendre les mesures nécessaires et suffisantes, au vu des connaissances médicales et scientifiques disponibles, pour la prévention collective, et garantir à chacune et à chacun un égal accès aux soins.

Pour les décideurs publics, ne pas en faire assez ouvre des responsabilités pénales avec la menace d’être accusés de mise en danger de la vie d’autrui. En faire trop, c’est prendre le risque de porter atteinte à des libertés constitutionnelles, bases essentielles de notre démocratie. Avec le projet de loi présenté en urgence mi-juillet, l’exécutif penche d’évidence vers cette seconde option, passant de l’incitation volontaire menée jusqu’ici à la coercition, pour forcer la vaccination de toute la population.

Si des critiques fortes peuvent être avancées sur cette inclinaison autoritaire, il faut savoir raison garder.

Les manifestations contre le passe sanitaire, exhibant des étoiles jaunes sur les non-vaccinés, sont une insulte intolérable envers les millions de victimes de la barbarie nazie et une banalisation inacceptable de l’antisémitisme, montrant l’importance de l’acuité de son combat. A côté de ces nauséabondes provocations à ne pas laisser passer, de légitimes inquiétudes s’expriment.

Ce choix politique de vouloir favoriser les personnes vaccinées ou testées dans de nombreux actes quotidiens, et par voie de conséquence de discrimination des autres, soulèvent de graves questions éthiques et d’égalité des droits.

Une appréciation précise de l’opportunité et de la proportionnalité de chacune des mesures envisagées est nécessaire au regard des objectifs de santé publique poursuivis et des moyens pour les atteindre.

Des lignes rouges sont à poser sur l’usage du passe sanitaire dans la vie courante, comme le Conseil d’Etat l’a rappelé dans un avis début juillet.

Les contrôles de l’état de santé et de l’identité sont des prérogatives de puissance publique à manier avec grande prudence. Transférer de telles responsabilités à des acteurs privés, commerçants ou restaurateurs par exemple, apparaît totalement disproportionné, en plus des tensions et abus que ces pratiques ne manqueraient pas d’engendrer.

Dans tous les cas, l’accès au passe sanitaire doit rester garanti pour toutes et tous, sans conditions de ressources. Le déremboursement des tests serait en pratique discriminatoire et fragiliserait les plus démunis, avec des effets néfastes sur la santé publique. De même, l’obligation posée aux mineurs de plus de 12 ans serait problématique, ceux-ci étant, en matière sanitaire et de vaccination, placés sous l’autorité de leurs parents qui doivent rester libres de leurs choix, sans préjudice pour la vie pratique de leurs enfants.

Avec ce nouveau virus et ses variants à venir, il nous faut apprendre à vivre avec de longs mois encore et accepter une part de risque, le temps d’obtenir une immunité collective efficace.

Le « risque zéro » est une chimère, comme l’idée d’une population totalement vaccinée à court terme.

Plutôt que de céder à l’autoritarisme avec ses risques de répression et de violences, les efforts d’explication et incitatifs, d’accès gratuit et simple à la vaccination sur tous les territoires, qui portent déjà bien leurs fruits, sont à poursuivre et à renforcer pour convaincre rapidement une très large partie de la population de se protéger, et particulièrement les plus fragiles, sans sacrifier nos libertés fondamentales à des objectifs illusoires.

Malik Salemkour, président de la LDH

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Macron 2017 : la preuve que l’affaire a été enterrée
Le préfet Cyrille Maillet, nommé par Emmanuel Macron à la tête d’un service du ministère de l’intérieur, a personnellement classé l’enquête concernant des prestations de sécurité suspectes durant la campagne présidentielle, avec des motifs fallacieux et contre l’avis de trois sous-directeurs.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal
Corruption : un nouveau front potentiellement dévastateur pour Netanyahou
Jugé depuis deux ans pour « corruption », « fraude » et « abus de confiance » par un tribunal de Jérusalem, l’ancien premier ministre israélien devra aussi affronter une commission d’enquête chargée d’établir ses responsabilités dans la plus dévastatrice affaire de corruption de l’histoire d’Israël.
par René Backmann
Journal
Gérald Darmanin, le ministre qui dissout plus vite que son ombre
Après une manifestation antifasciste à Nantes, le ministre de l’intérieur a annoncé son intention de dissoudre le collectif « Nantes révoltée », animateur d’un média alternatif local. Outil administratif conçu contre les groupes factieux, la dissolution est avant tout utilisée comme une arme de communication et de neutralisation politique. 
par Camille Polloni
Journal
Le Balkany catalan dort en prison
Mis en examen en mai dernier pour « extorsion en bande organisée », le maire (DVD) du Barcarès Alain Ferrand a été écroué mardi pour avoir violé de façon répétée son contrôle judiciaire.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
« Rien n’a été volé »
Chronique d'audience. Abderrahmane B., pas même vingt ans, né à Alger et SDF a été arrêté avant le week-end. Il comparaît pour un vol à la roulotte. Néanmoins, il y a une difficulté dans la qualification de l’infraction : rien n’a été volé.
par La Sellette
Billet de blog
Le bracelet électronique, facteur et révélateur d'inégalités
Chercheur à l’École normale supérieure, Franck Ollivon propose une approche géographique du placement sous surveillance électronique. Il analyse notamment la façon dont, en reposant sur la restriction spaciale, le bracelet redessine les contours d’un espace carcéral, dans lequel les situations individuelles des placés sont inévitablement facteurs d’inégalités.
par Observatoire international des prisons - section française
Billet de blog
Un système pénal à abolir : perspectives féministes
Dans son essai Pour elles toutes. Femmes contre la prison, Gwenola Ricordeau propose une réflexion sur l'abolition du système pénal (police, justice, prison) d'un point de vue féministe, à contre-courant des courants dominants du féminisme qui prônent un recours toujours plus accru au pénal.
par Guillaume_Jacquemart
Billet de blog
Fermer une prison, y ouvrir une école et un musée
« Ouvrir une école, c’est fermer une prison », aurait dit Victor Hugo. Avec la fermeture imminente de la prison de Forest, un projet stratégique unique se présente aux acteurs politiques bruxellois : traduire la maxime d’Hugo en pratique et, en prime, installer un musée de la prison au cœur de l’Europe ! Par Christophe Dubois
par Carta Academica