Les peurs brunes

La campagne pour l’élection présidentielle de 2022 est lancée. Le monde politico-sondagier est en effervescence avec l’émergence ultramédiatisée de la candidature désormais plus que probable d’Eric Zemmour.

Depuis des années, ce journaliste polémiste profite de diverses tribunes mercantiles avides de provocations publiques pour exhiber son sexisme et déverser son obsession haineuse contre l’islam et les étrangers. Condamné en 2011 pour provocation à la discrimination raciale et en 2018 pour provocation à la haine religieuse, d’autres procédures semblables sont encore en cours ; ce délinquant récidiviste devient un nouveau poulain pour l’extrême droite, à côté de Marine Le Pen. Alors que l’une essaye de se faire une image policée, sans rien changer au fond xénophobe et nationaliste de son projet, lui reprend les bottes sulfureuses du père, Jean-Marie Le Pen, vendant un retour au passé d’une France historique fantasmée, aujourd’hui décadente et menacée d’un « grand remplacement » par des hordes de barbares venues de l’étranger. Il y rajoute, à l’instar de Donald Trump, sa nostalgie d’une société viriliste où les hommes blancs chrétiens étaient dominants.

Ce début de campagne poursuit l’offensive de celles et ceux qui attisent les peurs, pointent des boucs émissaires, femmes, étrangers, musulmans, juifs, homosexuels, jeunes des quartiers populaires… qui seraient responsables de tous les maux de notre société, avec des théories complotistes les plus ridicules si elles n’étaient pas sources de désinformation, de tensions et de violences. Elle s’accompagne de tentatives de discrédit et de menaces envers leurs opposants comme avec la publication menaçante, par un site d’extrême droite, d’une liste détaillée d’organisations de défense des droits des étrangers et de militants taxés d’« islamogauchisme », c’est-à-dire pour eux de complices des terroristes islamistes. Ce poison mortel diffuse bien au-delà de l’extrême droite, avec des potentiels candidats de la droite traditionnelle et des membres du gouvernement à la remorque qui en reprennent démagogiquement les termes, les cibles et les fausses solutions, oubliant même d’en défendre les victimes pour crier avec les loups.

D’après l’enquête « Fractures françaises » parue dans Le Monde du 7 septembre 2021, les premiers sujets de préoccupation des Français sont respectivement l’épidémie de Covid-19 (41 %), la protection de l’environnement (39 %), l’avenir du système social (36 %), la lutte contre la délinquance (31 %). Ils peuvent être facteurs de nouvelles inquiétudes et alimenter les forces réactionnaires et populistes, si les solutions proposées poursuivent dans les mêmes impasses qui accroissent injustices et inégalités en renforçant l’autoritarisme plutôt que la pédagogie, les interdits plutôt que l’accompagnement à la révision des modes de production et de consommation, l’individualisme plutôt que la solidarité, la répression plutôt que la prévention.

L’élection présidentielle, acmé de notre temps politique, est l’occasion de porter ces débats essentiels pour notre avenir et de refuser une France du repli, de la peur et de la violence, pour promouvoir une France du progrès qui traduit en actes ses valeurs de justice, de liberté et de solidarité, où chacune et chacun, à égalité de droits, participe à un destin commun. Les réponses à y apporter ne sont pas simples, et les intérêts contradictoires puissants. Les enjeux et les alternatives sont à éclairer, sans « fake news » ni promesses illusoires, pour que les citoyennes et des citoyens se fassent leur avis et décident en conscience des voies à prendre. Les associations, espaces de citoyenneté par nature et de médiation, comme la LDH, tiendront toute leur place dans ce temps démocratique et y contribueront par des propositions concrètes issues de leurs expertises de proximité. Trop souvent ignorées par les pouvoirs successifs en place, elles méritent d’être mieux écoutées.

Les délibérations collectives à ouvrir ont besoin de sérénité, d’expériences et de diagnostics partagés à partir d’informations fiables et vérifiées. Tous les acteurs engagés dans ces débats, les candidats à la magistrature suprême comme tous les médias, en ont la lourde responsabilité. Face aux peurs brunes, portons l’espoir et la force de notre démocratie.

Paris, le 27 septembre 2021

Malik Salemkour, président de la LDH

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