Sortir l’immigration des pièges populistes

Céder aux mensonges de l’extrême droite et du RN en reprenant leurs discours, au lieu d’assumer la contradiction, est mortifère. Cela tend le débat, exacerbe les passions, attise la xénophobie tout en les légitimant. C’est en donnant du crédit à la menace des étrangers et à leur présence croissante qu’ils instillent leur venin d’une France traditionnelle en perdition.

Annoncé avec la loi asile et immigration adoptée il y a tout juste un an, le premier débat annuel prévu au Parlement sur ce sujet se tient le 30 septembre. Si assurer le suivi des textes votés est positif, la façon dont cette question, toujours sensible, est ouverte par l’exécutif n’apparaît pas de nature à poser les enjeux de manière apaisée, ni à corriger les fantasmes d’une immigration qui serait non régulée et déstabilisatrice, fantasmes agités par l’extrême droite et plus largement désormais. Les propos du président de la République tenus le 17 septembre, devant les députés de sa majorité, sont opportunistes, à la veille des élections municipales, et en contradiction avec les études sociologiques et les analyses disponibles de l'Institut national d'études démographiques (Ined) notamment.

Partant d’un intérêt électoraliste de conquérir les classes populaires qui auraient « migré vers l'extrême droite », ce qui est très contestable, Emmanuel Macron reprend l’antienne du Rassemblement national (RN) pour lequel l’immigration est un problème et une priorité. Cette idée selon laquelle il ne faut pas lui laisser le monopole du sujet pour prévenir sa progression était la stratégie de Nicolas Sarkozy, qui s’en était fait le champion. Le résultat a été un échec patent, avec un Front national à 17,90 % à l’élection présidentielle de 2012, soit huit points de plus qu’en 2007. Et en dépit de lois sur l’immigration toujours plus restrictives qui se succèdent depuis des années, l’extrême droite s’installe jusqu’à ses 21,30 %, en 2017. Les attentes des électeurs du RN ne sauraient donc se résumer à ce sujet. Les remontées citoyennes du « grand débat », les enquêtes d’opinion comme l’interminable mouvement des « gilets jaunes » montrent que les réponses attendues de l’Etat sont aux questions sociales, de services publics, de pouvoir d’achat, d’environnement comme de démocratie sur tous les territoires abandonnés, urbains et ruraux. La lutte contre les inégalités est prioritaire, dans les quartiers populaires. Le rapport Borloo d’avril 2018, qui a été méprisé par le gouvernement, reste pleinement d’actualité, avec un diagnostic partagé et des solutions structurelles aptes à répondre aux aspirations d’une large partie des populations qui y vivent.

Face au discours du RN sur l’immigration, les données factuelles sont à présenter. Elles démontrent qu’on est loin d’une invasion ou de flux ingérables, comme d’un tourisme sanitaire qui justifierait de restreindre l’accès à l’aide médicale d’Etat, ce qui serait de surcroît un risque majeur en termes de santé publique. Il est injuste d’associer, comme Emmanuel Macron le fait, humanisme et laxisme, surtout devant les milliers de morts en Méditerranée. Les règles de droit s’imposent et le droit d’asile est à accorder à toutes celles et tous ceux qui peuvent en bénéficier, en traitant la question des « dublinés » à l’échelle européenne, sans fragiliser celles et ceux déjà en France. De même, les enfants mineurs isolés sont à accueillir dignement, dans une présomption de minorité protectrice des réseaux et de la précarité sur notre territoire, encore plus en cette année de trentième anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant. Le courage politique est aussi d’assumer les réalités des « ni régularisables ni expulsables », en refusant l’impuissance et l’abandon qui ne font qu’accroître les difficultés là où ils sont contraints de survivre.

Céder aux mensonges de l’extrême droite et du RN en reprenant leurs discours, au lieu d’assumer la contradiction, est mortifère. Cela tend le débat, exacerbe les passions, attise la xénophobie tout en les légitimant. Chacun doit en prendre la mesure et être vigilant. C’est en donnant du crédit à la menace des étrangers et à leur présence croissante qu’ils instillent leur venin d’une France traditionnelle en perdition. En cohérence avec leur théorie absurde du « grand remplacement », ils poussent à faire reconnaître un supposé racisme anti-Blanc qui ciblerait un groupe majoritaire mythifié, pour eux résumé aux Blancs chrétiens. Cette idée reçoit un écho médiatique sidérant, en témoignent les débats provoqués par Lilian Thuram, en couverture de Valeurs actuelles, journal habitué aux unes nauséabondes, alors qu’il dénonçait les insultes racistes régulières envers les joueurs noirs dans les stades de football. Cette provocation de l’extrême droite ne repose pourtant sur aucune analyse sociologique qui montrerait un groupe blanc victime, en tant que tel, d’agressions et de discriminations. Elle vise surtout à relativiser les réelles victimes du racisme et à les poser en potentielles coupables, tout en refusant de traiter les effets du colonialisme, les conséquences discriminatoires des préjugés racistes et des systèmes de domination.

Débattre de l’immigration oblige à la rigueur et à la plus grande fermeté sur les valeurs qui fondent notre République, avec ses idéaux d’égalité et de liberté qui sont le fruit historique d’une société ouverte aux origines et cultures diverses et qui en font sa richesse.

Malik Salemkour, président de la LDH

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