Un gouvernement et de droite et d'extrême droite

Le gauche et droite était évidemment un vœu pieu. Du marketing électoral. En revanche, le droite et extrême droite, semble lui, bien réel.

Marine Le Pen pérorait le mercredi 6 juin sur l’antenne de France culture (notons déjà l’incongruité). « Notre victoire idéologique est spectaculaire », clamait-elle, en référence aux propos de Gérard Collomb sur l'immigration. La France a voté M. Macron pour éviter Mme Le Pen. Mais cette dernière n’a pas besoin d’être en poste pour gouverner. Ses idées le font pour elle. Malheureusement, je ne peux qu’acquiescer à cette sortie. Oui, l’extrême droite est aujourd’hui au pouvoir. Et elle côtoie la droite libérale la plus crasse. Voilà comment le fameux et fumeux « en même temps » d’un et de droite et de gauche s’est déréalisé au profit d’un « en même temps » bien réel, du libéralisme et du conservatisme.

Ce propos vous paraît exagéré ? Simplificateur ? Infondé ?

Voyons voir.

Premièrement, il faut revenir sur la possibilité de mener une politique et de droite et de gauche. Pour quiconque sait de quels ressorts sont mus les visions de gauche et de droite, cette proposition apparaît comme un simple argument de marketing politique auquel malheureusement beaucoup d’électeurs ont adhéré. Ce sont deux conceptions du monde parfaitement antagonistes et donc parfaitement incompatibles. Quand la gauche dit collectif, la droite dit individu. Quand la gauche dit universel, la droite dit nation. Quand la gauche dit politique, la droite dit économie. Quand la gauche dit ressources limitées, la droite dit croissance. Quand la gauche dit alternative, la droite dit il n’y en a pas. On pourrait continuer longtemps ainsi.

Le problème est, que pour beaucoup encore, le PS demeure un parti de gauche. Dès lors, si un ex-ministre de l’Economie issu d’un gouvernement dit de gauche proclame sa volonté de mener une politique mêlant le meilleur des deux mondes, c’est que cela est possible pardi !

Par ailleurs, ce discours n’est guère nouveau. Depuis l’émergence du communisme, nombreux ont été les partisans d’une troisième voie. D’un entre-deux capable de combiner les deux idéologies, ou dit autrement : la moralisation du capitalisme. Cela n’arrivera jamais pour une simple et bonne raison. Tant que les moyens de productions seront détenus et contrôlés par des détenteurs de capitaux, point de salut. Ni même de quelconque atténuation, moralisation, redistribution ou que sais-je encore de piètre lubie de petits bourgeois au grand cœur.

Pour que deux politiques soient compatibles, il leur faut des points d’accroche. C’est en cela que celle menée actuellement se veut et de droite et d’extrême droite.

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale est adulée par toute la galaxie réactionnaire médiatique et politique. Son positionnement ancrée dans les fantasmes de la IIIe République où l'un supposé ordre républicain régnait sur les bancs de l’école lui vaut les éloges de tous les partisans du « c’était mieux avant, donc revenons-y ». Un passéisme erroné par ailleurs comme on peut le voir avec le débat sur l'uniforme puisque celui-ci n'a jamais été obligatoire en France. Les propos de Gérard Collomb sur le voile (mêlant l’habituel triptyque immigration-islam-terrorisme), sur la possible interdiction du concert de Médine au Bataclan, sur « la submersion migratoire » et j’en passe, alliés à son action, notamment via la loi Asile et immigration, qui rappelons-le, prévoit de durcir toujours plus le traitement des demandes d’asiles, restreint la durée de celle-ci, favorise la rétention administrative et l’expulsion ; tout ceci trouverait parfaitement sa place dans les rangs du Rassemblement national (ex-Front national). L’immobilisme et le silence quant à la réception du bateau l’Aquarius, contenant à son bord 629 immigrants, mais aussi concernant l’action des groupes identitaires à la frontière des Alpes. L’usage irraisonné et disproportionné de la force policière à Notre-Dame-des-Landes ainsi que dans les facultés. La transposition de l’état d’urgence dans le droit commun. La récente loi Evolution du logement de l’aménagement et du numérique (loi Elan) qui prévoit la réduction à 10% la part des logements accessibles aux handicapés dans la construction neuve, alors qu’elle était de 100% auparavant. La récente sortie du président sur le « pognon dingue » que couterait les aides sociales, renvoyant au fantasme du cancer de l’assistanat qui rongerait le budget de l’Etat. Autant de mesures et de propos dont aurait pu se prévaloir le Front national s’il avait accédé au pouvoir.

Que dire également de l’omniprésence médiatique des journalistes et intellectuels d’extrême droite, auparavant remisés au rang de simple épouvantail, aujourd’hui légitimés et écoutés.

La seule caution de gauche illusoire dont nous pouvions espérer un maigre retour résidait dans la nomination d’un vendeur de shampoings au ministère de l’Ecologie. Il n’en est rien. C’était à prévoir. Ecologie et capitalisme sont incompatibles comme le sont droite et gauche.

Frédéric Says, chroniqueur politique à France culture, titrait son billet matinal du 09 mai 2018 comme ceci : « un gouvernement et de droite et de droite ». Peut-être la retenue lui a-t-elle fait renoncer à mon verbiage à mon avis plus adéquat. Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde comme dirait l’autre. Il faut oser le dire malgré la tristesse du propos : l’extrême droite gouverne aujourd’hui en France, du moins, indirectement. Jusqu’à quand ?

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