Là-bas, c’est pas pareil

On a de la chance en France. Notre police est républicaine. Pas comme aux États-Unis, dont certains sont des supporteurs de Trump. Heureusement, chez nous, la police ne tue pas...

Je me souviens leur mine déconfite. De mes amis bourgeois, des éditocrates sur les plateaux, des philosophes en papier. Ils ne comprenaient pas comment des milliers de gens pouvaient s’en prendre à des vitrines, à l’Arc de triomphe, aux flics. Mais quelle violence ! Il est comme ça le bourgeois. Il comprend tes revendications. Mais elles doivent s’exprimer selon son cadre. C’est-à-dire avec courtoisie, bienséance et biscuit sec trempé dans le thé. Aujourd’hui, ils regardent les États-Unis avec un œil un peu différent. Parce que c’est loin les États-Unis. On y observe toujours ce qui se passe, en se disant qu’on est bien chez nous. Ils diront que là-bas, le racisme est brut et hypervisible, pas comme en France où l’on condamne les injures à caractère raciale.

Borgnes qu’ils sont, ils justifieront les interdictions de manifester ici, par respect des mesures sanitaires, pendant qu’ils relaieront des discours à la tribune de citoyens noirs américains là-bas, avec un emoji poing fermé. Ils diront, les Américains sont fous, leur police est sauvage. On a de la chance en France, on n’a pas un taré comme Trump. Ils oublieront (ils ont déjà oublié) Cédric Chouviat, tué le 3 janvier 2020 par des policiers après un plaquage ventral, Adama Traoré par le même procédé d’interpellation le 19 juillet 2016, Mohamed Gabsi, le 8 avril 2020 à Béziers, là aussi par plaquage ventral (et ce titre infâme du Point : « Premier décès en France à la suite d’un contrôle du confinement »), Gabriel, 14 ans, tabassé par les flics à Bondy le 25 mai, pour ne citer que les plus récents. Mais il y en a tant d’autres. Tant d’autres victimes qui n’ont pas été filmées pendant de longues minutes en train d’agoniser comme George Floyd. Car il leur faut ça aux bourgeois pour comprendre la violence. La voir, crue et immonde, comme sur cette vidéo de 9 minutes, où l’on assiste impuissant au vol d’une vie. Pourtant, les morts ici sont tout aussi réelles. Selon Basta Mag (1), qui recense chaque année les homicides commis par les forces de police, 26 personnes sont mortes des suites d’une intervention policière en 2019. Selon eux, 676 personnes depuis 1977 ont trouvé la mort en croisant la route de la police, soit en moyenne 15 morts par an depuis 43 ans. Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut voir. Que faudra-t-il ici pour qu’ils comprennent ?

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.