L'équipe de France gagne, la nation France perd

Cela était annoncé. Si l'équipe de France de football joue les demi-finales de la Coupe du monde, Emmanuel Macron reportera l'annonce de son plan de lutte contre la pauvreté. Une victoire de 23 riches au goût de défaite pour 9 millions de pauvres.

Alors c'est ainsi. L'agenda présidentiel est fixé sur les résultats de l'équipe de France de football. D'un incroyable cynisme, l'Elysée a motivé le report de son plan de lutte contre la pauvreté à septembre, car Emmanuel Macron s'était engagé à s'envoler vers la Russie pour y soutenir les Bleus en cas de qualification en demi-finale. Chose faite depuis vendredi dernier après la victoire en quart de finale contre l'Uruguay. Dès lors, la corrélation absolument ahurissante entre des résultats sportifs et la prise en charge de 9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté est établie. Les miséreux n'ont qu'à espérer que la balle ne franchisse pas la ligne blanche. L'indécence, elle, a franchi la ligne rouge. 

"L’annonce se fera mieux qu'entre deux matchs de l'équipe de France, en un temps où les Français seront plus réceptifs." s'est défendue la communication de l'Elysée. Les Français de CNews, BFM TV, LCI, France info. Ce n'est pas tant un problème de disponibilité présidentielle que de disponibilité médiatique en vérité. Car tel un Socrate, M. Macron a besoin d'une audience captive pour déballer sa philosophie. Il avait dit vouloir sacraliser à nouveau la parole présidentielle. Il ne va tout de même pas gâcher sa salive alors que la France sera hypnotisée par onze sportifs en short court et chaussettes hautes.

Ce mépris. Toujours ce mépris. Comme si les Français étaient trop abrutis par leur football pour avoir un peu de temps de cerveau disponible pour tendre une oreille vers un "plan" concernant 9 millions de personnes. Par ailleurs, peut-être faut-il relativiser la grandiloquence de ce plan après la récente annonce du plan banlieue où le président a proposé une philosophie plutôt que de l'investissement. Cela coûte bien moins cher, en effet. Néanmoins, non pas qu'il n'ait jamais fallu rien attendre de ce gouvernement, les pauvres, eux, vont bien devoir attendre deux mois à cause des footballeurs français trop auréolés de succès. Attendre une nouvelle philosophie. Car, bien que la communication soit tout à fait lamentable et reflète parfaitement la vision du Président sur les pauvres, je doute qu'il faille espérer une quelconque mesure dite de "gauche" avec ce plan pauvreté. Lui-même l'a dit à ses conseillers, "un rééquilibrage à gauche voudrait dire que la politique que j'ai mené jusqu'à présent aurait été déséquilibrée". Un non-sens puisque celle-ci n'est dirigée que par la grâce du pragmatisme. 

Ou là encore la raison médiatique et communicationnelle l'emporte sur toute considération politique. Ou la politique elle-même est réduite à la seule communication. Rien de nouveau sous le soleil, soleil sous lequel la misère est, paraît-il, moins pénible. Pas d'inquiétude, une fois l'été terminé, la chaleur disparue, et des Français à nouveau empathique au-delà des chevilles et genoux de ses footballeurs, M. Macron s'occupe des pauvres. Promis ! 

Qu'est-ce que cette polémique dit de notre système ? Que depuis le slogan de la France black-blanc-beur, toute récupération politique sur le foot est bonne à prendre. On ne va pas prendre le risque de parler de pauvreté quand les Français seront en liesse sur les Champs-Elysées si la France remporte la Coupe du monde. Que malheureusement, malgré 9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté dans la cinquième puissance économique du monde, cet état de fait demeure toujours un sujet subalterne.

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