A propos des faux amis dans le combat écologiste

Prenons garde aux faux amis qui se cachent dans de vrais combats.

Changez l'humain, vous changerez le monde. Deux mille cinq cents ans de philosophie, et nous n'arrivons toujours pas à esquisser un portrait type de ce qu'est la nature humaine. Pourtant, on trouve toujours des apôtres de la misanthropie religieuse pour nous sermonner sur nos pulsions destructrices.

De la lecture de l'article de Jean-Baptiste Malet dans le Monde diplomatique d'août 2018 aux vives critiques qui lui furent adressées, je n'ai trouvé que de maigres traces du réel problème, selon moi, que pose la pensée de Pierre Rabhi. Il ne m’apparaît pas nécessaire de fouiller dans son passé vichyssois pour ergoter sur ce qui apparaît facilement, dès la lecture de la désormais fameuse fable amérindienne du colibri : “Je fais ma part”. Tout seul dans mon coin. Et le petit colibri de mourir d’épuisement à la fin de l’histoire.

Finalement, ce type de discours s'apparente exactement au discours libéral ambiant : si vous ne trouvez pas de travail, c'est que vous ne cherchez pas suffisamment, s'il y a eu une crise économique mondiale, c'est car vous viviez au-dessus de vos moyens, et donc, s'il y a un réchauffement climatique, c'est car vous prenez trop votre voiture. Ce discours de culpabilisation de l'individu, ("le problème est en nous", se plaît à répéter Pierre Rabhi), évacue totalement deux cents ans de travaux sociologiques, montrant à quel point les individus sont déterminés, agissent selon les structures dans lesquels ils évoluent, et dont leurs comportements sont induits. Et surtout, il s’apparente à la virgule près à celui de nos gouvernants et des industriels. Vous êtes le problème mais dit-il, vous pouvez aussi être la solution. D’où des analyses des enjeux totalement dépolitisées, des solutions mystiques, un retour à un ordre ancien, naturel et divin, supposée plus bénéfique, et donc un changement qui ne vient pas et ne viendra jamais à suivre les prospectives de M. Rabhi. Appliquer ses préceptes revient seulement à se donner bonne conscience, pas à transformer la société. A se persuader qu'il y a des alternatives, qu'on peut faire autrement etc, nous faisons société à côté, et pendant ce temps ce système mortifère perdure autour de nous. Mais nous sommes en paix avec nous même, car depuis notre rase campagne, où nous sommes autosuffisants et mangeons bio sans produire de déchets, nous n'avons rien à nous reprocher, nous avons fait notre part. Je crains qu'il ne faille imposer des contraintes, avoir recours à de la coercition, à de l'interdit, à la loi, et que l'insurrection générale des consciences, si elle est une donnée importante à incorporer au combat, n'est ni entièrement satisfaisante, ni possible. Il y aura toujours des indifférents, et, surtout des opposants. Je ne voudrais pas opposer les deux échelles d'action, individuelle et collective. Il faut évidemment réduire notre empreinte carbone à titre individuel, essayer de manger sainement (je suis récemment devenu végétarien), trier ses déchets etc, etc. Mais croire que cette seule action suffira à résoudre les défis qui se posent à nous est au mieux erroné, au pire néfaste pour la cause écologiste. Car les luttes individuelles sont au mieux inefficaces, au pire contre-productives.

Barrau et Rabhi sont dans un bateau

Arrive ensuite M. Aurélien Barrau, le nouvel écotartuffe du moment, qui à la faveur d'une vidéo devenue virale sur internet, et d'un appel lancé dans Le Monde, il y a quelques semaines, est devenu la nouvelle figure de l'écologie française, prenant ainsi la place du vendeur de savons national Nicolas Hulot. M. Barrau, astrophysicien, se situe dans une catégorie plus savante, moins mystique et sectaire que Pierre Rabhi. Et puis, il avance lui aussi l'idée de contrainte, de coercition etc. Malgré tout, son discours apparaît très dangereux si l’on se concentre sur ce qu’il propose réellement.   

Pourtant, sa vidéo débutait bien, en avançant l'argument imparable de l’impossibilité d'une croissance infinie dans un monde fini. Le corollaire de cet argument devrait nous inviter à repenser complètement le système dont la croissance, le profit à court-terme, la rentabilité sont la seule force motrice. Mais non, c'est en limitant notre confort, notamment en mettant un pull en hiver, et en roulant moins vite que nous serons sauvés. Enfin, pardon que le politique que nous aurons harcelé nous aura sauvés. Nous faibles humains, nécessitant la grandeur d'âme des énarques, pour nous sortir de ce marasme. Aucune compréhension des enjeux de pouvoirs et de la politique court-termiste qui s'en suit, des luttes de classes, aucune affirmation de la responsabilité des firmes transnationales, et de la consommation ostentatoire et abusive des plus riches (voir Comment les riches détruisent la planète, d'Hervé Kempf).

Non, non, le souci c'est toi mon con. Toi et encore toi, qui tire trop la chasse, et trie mal tes déchets.

Dans son propos, il y a aussi cette phrase, qui d'apparence semble consensuelle, et avec laquelle j'aimerais m'accorder : "tout politique qui ne fera pas de l'écologie sa priorité sera caduque." Il y a là une grande naïveté, que l’on trouve chez Nicolas Hulot également. Mais pourquoi donc nos gouvernants ne mènent-ils pas de politique écologique ? Très étrange n'est-ce pas puisque aujourd'hui tout le monde s'accorde sur l'urgence de la situation. Comme l’énonce le titre de l’ouvrage de Paul Jorion Sortir du capitalisme est une question de survie, la sortie de ce modèle n’est plus motivé par des questions de justice sociale, mais de survie ! Mais changer de modèle signifie la fin de la récré pour un certain nombre de personnes. Et personnellement, ce n’est pas au citoyen lambda qui prend l’avion trois fois par an à qui je pense en premier.

Pour ma part, pour reprendre les mots d’Aurélien Barrau tout discours écologiste qui ne tiendra pas en son cœur un fervent anticapitalisme sera également caduque. C'est une condition sine qua none. Car à mauvais diagnostic, il ne peut y avoir que de mauvaises solutions.

Ô politique, sauve-nous de nous mêmes !

Dans son discours, et c’est évidemment une raison du succès de celui-ci, on ne trouve donc aucune remise en cause du système capitaliste : "le système capitaliste a plein de défauts, il a aussi quelques vertus, à mon avis, je ne suis pas sûr que ce soit le principal problème", affirme-t-il dans une interview donnée à la chaîne YouTube Thinkerview. Phrase hallucinante venant d'un scientifique, dont normalement, l'étude des causes pour expliquer des phénomènes se trouve aux fondements de tout raisonnement. Non selon lui, le salut viendra du politique, (que l'on aurait créé pour nous sauver !), seul capable de prendre les mesures coercitives afin de changer les conduites. En soi, de s'attaquer aux conséquences plutôt qu'aux causes.

Donc nous aurions inventé le politique, comme ça, d'un coup de baguette magique. La démocratie représentative n'a en rien été qu'un transfert de pouvoir d'une classe à une autre. Non, non, c'est nous, citoyens éclairés qui avons créé la classe politique, à qui nous déléguons donc notre pouvoir de plein gré pour qu'elle nous sauve de nous-mêmes. Rengaine classique du tous fautifs : "nous avons les politiques que nous méritons", dit-il. Notre nouveau prêcheur écologiste avoue tout de même, contrairement à Pierre Rabhi, que la lutte individuelle sera hautement insuffisante. Ce à quoi je souscris évidemment. Mais là encore, la suite logique de cette affirmation devrait être : "organisons collectivement pour saisir la Bourse, envahir l'Assemblée nationale etc". Non, ce qu'il entend par "la lutte individuelle sera insuffisante", peut être traduit par “nous ne devons pas attendre que les bonnes conduites écologiques se généralisent lentement, l’Etat va devoir imposer à tous la bonne conduite.” Donc ceux qui continueront à jeter leurs mégots (sur du bitume), seront réprimés par la loi. Voilà la dimension collective de son discours : la coercition décidée collectivement par nos gouvernants pour contraindre nos libertés individuelles. Et pas pour contraindre en premier lieu, les vrais pollueurs que sont les industriels. Pas pour inscrire dans la loi la notion d'écocide, c'est-à-dire de criminaliser l'appropriation, l'accaparement et la destruction de l'écosystème à des fins de profit. Rien de tout cela. Pendant ce temps-là, les promoteurs du capitalisme doivent se gausser de voir ces tartuffes passer à la télé.

De plus, l'histoire nous montre pourtant que c'est toujours par des luttes collectives et organisées qu'aboutissent des progrès sociaux. Egalement, par des conflits violents, insurrectionnels et spontanés. Alors bien entendu, les organisations collectives sont aussi composées d’individus, qui par la conscientisation que peut amener ces écotartuffes, rejoindront peut-être des partis, des associations, des mouvements écologistes. Mais j’en doute. Car ce qu’il dénonce, part d’un constat anthropologique du problème et non politique, quand bien même il plaide pour une réponse politique (politicienne en vérité). L’humain a des pulsions que le politique doit contrôler. Certes, mais ne devrait-on pas s’attaquer aux causes de la pulsion, du désir de consommation, suscité par la publicité à outrance, aux inégalités extrêmes, etc, plutôt qu’aux conséquences en les réprimant, les sanctionnant. En perpétuant finalement ce que le système sait faire de mieux : nous matraquer, physiquement et symboliquement. Ce n’est pas l’individu qu’il faut transformer, mais les structures agissant sur lui, et lui intimant ses conduites. Alors, oui la loi est une modalité de transformation. Mais encore une fois, je n’ai pas entendu dans le discours de M. Barrau, une loi d’interdiction de la lucrativité, de l’obsolescence programmée, de la publicité, etc. 

Dans le monde d’Aurélien Barrau, nous pouvons donc boire du Coca dans une bouteille en plastique. Il suffit juste de la jeter ensuite dans la poubelle jaune. Ou de prendre une amende si vous ne le faîtes pas. Dans une interview donnée à Libération à la question :”Lui (Emmanuel Macron) comme la plupart des dirigeants politiques continuent de vouloir concilier écologie et capitalisme. Est-ce possible ?”, il répond : “Quoi qu’on réponde, on est coincés. Si on répond oui, les altermondialistes n’écoutent plus. Si on dit non, les plus conservateurs, qui veulent faire un effort mais sans remettre en cause les fondements du système, n’écoutent plus non plus. On ne peut pas se permettre de trop restreindre.” Eh bien si. Il faut choisir son camp. Oui l’écologie devrait être transpartisan, mais si elle ne l’est pas, c’est bien car sur cette question-là aussi, les luttes de classes et de pouvoirs sont décisives pour comprendre pourquoi la question écologique demeure un marqueur de gauche. Beaucoup de personnes perdront leur pouvoir dans la transition. Celui-ci sera nécessairement plus dilué, moins vertical.

Le slogan des marches pour le climat de cette rentrée est : "Il est encore temps". Oui, il est encore temps de décider que nous ne voulons ni continuer dans ce modèle, ni du monde que propose ces faux amis de la cause écologiste mais vrais alliés du régime démocratique bourgeois et du modèle capitaliste. 

Puisque ce monsieur travaille tous les jours à partir de la théorie de la relativité générale d’Albert Einstein, il doit probablement connaître cette citation du grand scientifique allemand :"Il ne faut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre."



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