Les retraites, parangon de la lutte des classes

Oubliez les débats interminables sur les régimes spéciaux, les déficits et la clause du grand-père. La contre-réforme du gouvernement n'est que la mise en oeuvre légal d'un vol collectif de notre argent. Un transfert de richesse des classes laborieuses aux classes possédantes.

D’ordinaire, je ne goûte guère au type de phrase : « y’en a qui sont morts pour ça ». En général, on s’en sert comme un argument d’autorité faisant valoir que, si des gens ont donné leur vie pour un truc, c’est que c’est forcément bien. Mais puisque cela sert mon propos, je vais tout de même partir de cette base-là. Donc, oui, il y a des gens qui sont morts pour notre système de retraite. Pas exactement pour notre système de retraite. Mais pendant qu’ils imaginaient notre système de retraite. Nos ancêtres résistants durant la Seconde Guerre mondiale, entre deux mises en échec d’attaques nazis, se réunissaient dans la clandestinité au 48, rue du Four à Paris, pour unifier la résistance, combattre l’occupant et esquisser le programme politique d’après-guerre. Jean Moulin n’aura pas la chance de voir la concrétisation en acte de ces réunions. Il mourra un mois après la première réunion, torturé par les nazis. Dans le programme qui lui survécut, joliment intitulé Les jours heureux, il n’est question que d’une ligne dans les 2870 mots du texte, sur le sujet des retraites : « une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ». Pourtant, les nouveaux fondements du modèle social français sont posés. Et sa mise en œuvre va se faire dès la Libération. Le 4 octobre 1945, le régime général de la sécurité sociale est créé par ordonnance. Et avec lui, l’institution des quatre caisses nationales gérant les quatre risques liés à la vie (maladie, famille, vieillesse et accident du travail) dont la Caisse nationale de l’assurance vieillesse. Celle qui gère toujours nos pensions à l’heure actuelle. Depuis la mise en place de ces caisses, mille et une contre-réformes sont venues amoindrir, raboter, affaiblir ce système fondé sur la solidarité intergénérationnelle. Et qui fait qu’aujourd’hui les déficits disent motiver une refonte du système.

C’est la lutte finale !

Au-delà de l’histoire romanesque et de l’attachement affectif que l’on peut avoir à ce régime de retraites, vient maintenant la question économique. Car ce qu’il faut bien comprendre avec notre système actuel de cotisation par répartition, c’est que c’est un enjeu majeur de lutte des classes. Et la contre-réforme imposée par le gouvernement n’est ni d’ordre technique, ni de nécessité financière. Elle est purement idéologique et classiste. Car elle compte faire main-basse sur un gigantesque magot qui échappe actuellement au marché, et à l’Etat. Aujourd’hui, les retraites sont gérées par des commissions paritaires. C’est-à-dire, à 50-50 par des syndicats de travailleurs et des syndicats patronaux. Patrons qui n’ont normalement rien à faire là, puisque l’idée de nos ancêtres (la plupart à laquelle je pense étaient tout de même de satanés communistes faut dire) était que les travailleurs produisent la richesse, et sont donc légitimes à la gérer. Et ce en dehors du marché, et de l’Etat. C’est-à-dire en prélevant une part de la valeur ajoutée sur la richesse produite (ce qu’on appelle donc cotisation), et en la redistribuant de manière équitable aux personnes à la retraite. C’est précisément ici que réside toute la subtilité du système et que l’on doit défendre. Aujourd’hui, une partie de notre production, je répète, échappe au marché, ET, à l’Etat (il faut lire à ce sujet, ou écouter, les travaux de l’intellectuel marxiste Bernard Friot sur le salaire à vie). C’est essentiel. Premièrement, car, dans l’idée que l’on se fait de la solidarité, le marché n’a plus à démontrer son inefficacité absolue en la matière, puisque cette solidarité ne repose que sur la charité individuelle. En atteste le système américain, puritain et moraliste. Le nôtre procède que la solidarité est, au-delà de la question morale, un enjeu social puisqu’elle préserve la population de la grande pauvreté. Et donc, des conséquences de celle-ci sur la vie en communauté. Car si ce n’est par le social que vous traitez du social, ce sera par la coercition. La prison, par exemple, comme c’est le cas aux Etats-Unis, qui loin d’être un instrument de justice, est un outil de régulation sociale (lire à ce sujet les travaux du sociologue français et enseignant à Berkeley, Loïc Wacquant, Les prisons de la misère). Vous croyez sans doute que je m’égare ici, mais tout est lié. C’est cela un système. Des logiques guidant des choix politiques ayant des conséquences, lesquelles appellent de nouveaux choix politiques etc. En premier lieu, il y a donc une logique. Une pensée. Une philosophie. Une vision du monde. Une idéologie. Mais jamais il n’y a de quelconque pragmatisme transcendant pour effectuer des choix politiques, comme le répète nos gouvernants. C’est un mirage communicationnel. Notre pensée est toujours située socialement. C’est essentiel donc, car on défend une vision de la société (pour une fois, je suis d’accord avec M. Macron même si lui parle de « projet de société »). Deuxièmement, c’est essentiel car par-delà les considérations idéologiques, le fait de laisser une partie de notre production en dehors du marché nous permet tout simplement de garantir nos retraites et ce qu’importe les remous du monde. En 2008, nombre d’Américains ont vu des vies de labeur s’envoler avec leurs fonds de pensions, quand les nôtres ont survécu au krach boursier mondial. Notre système de retraite nous préserve des fluctuations du marché. Et un marché, quoi qu’il arrive, ça fluctue. Enfin, c’est essentiel de se protéger de l’Etat également. Car avec le système à points, ce sont des gouvernants qu’une minorité de personnes a désigné qui peut décider le montant de ta pension. Les fonctionnaires savent bien comment ça marche le point : les enseignants ont vu le leur gelé pendant six ans, avant que Sieur Hollande ne daigne le revaloriser d’un micro pouce de manière totalement électoraliste juste avant l’élection de 2017.

Gardons à l’esprit l’enjeu du débat : c’est notre pognon de dingue

Concluons. Notre système de retraite est une partie intégrante et fondamentale de notre système social. On pourrait s’évertuer à s’envoyer des arguments et contre-arguments sur l’espérance de vie qui augmentent, le fait que l’on entre plus tard sur le marché du travail, qu’aujourd’hui, il n’y a plus assez d’actifs pour financer le système, qu’après tout 42 régimes spéciaux, ça rend le truc hyper complexe, qu’en plus dans ces régimes, y’a même des nantis qui peuvent partir à 52 ans (!) etc etc etc etc etc etc etc etc etc etc etc etc etc etc. Le nœud intellectuel du débat n’est pas du tout sur ces registres d’ordre tout à fait secondaires, auxquels par ailleurs il y a beaucoup de solutions, autres que celles avancées par le gouvernement. L’espérance de vie augmente ? Peut-être mais pas autant et aussi vite que l’allongement de la durée de cotisation, passée de 37 annuités en 1993 à 43, voire 44 avec la contre-réforme à venir. De plus, l’espérance de vie en bonne santé est, elle, autour de 60 ans. Et c’est plutôt celle-ci qu’il faut prendre en compte considérant le travail. Ensuite, s’il n’y a plus assez de cotisations, faisons-en rentrer ! En s’attaquant au chômage en abaissant le temps de travail par exemple, en ajustant le salaire des femmes à celui des hommes, ou tout simplement en augmentant les cotisations patronales et salariales en juste proportion du salaire. Concernant, les régimes spéciaux, ils ne concernent que 6% des retraités. Et je me rends compte que je suis en train de faire ce que je ne voulais pas faire. A savoir donner des contre-arguments à la doxa libérale. Alors que la seule chose qu’il faut retenir c’est : aujourd’hui, on gère notre pognon, ça ne se passe pas trop mal. On n’a pas envie que les personnes qui ont provoqué la crise de 2008 mettent la main dessus. Notamment BlackRock. L’enjeu est là.

PS : cet article n’est pas à prendre pour argent comptant. C’est le fruit d’une pensée socialement située. Il y a tout de même un effort d’honnêteté intellectuelle. Renseignez-vous. Par ailleurs pour un travail sourcé et qui démonte tous les arguments fallacieux du gouvernement, je vous recommande cet article : https://blogs.mediapart.fr/anais-henneguelle/blog/161219/retraites-12-idees-recues-combattre-le-guide-dautodefense

 

 

 

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