De la peur de revenir parmi les vivants

Du temps, du temps, du temps. On veut du temps libéré, du temps pour tout, du temps pour rien. Du temps de cerveau disponible.

Je n’arrête pas de me le dire. Pour ma part, le confinement me va plutôt bien. De ma position confortable, je regarde avec délectation ce monde honni s’effondrer de mon salon. Je suis de ceux qui accueillent la période avec décontraction. S’imaginer vivre en l’état pendant encore longtemps ne m’effraie guère. A tel point, que j’en suis venu à m’interroger. Est-ce vraiment le confinement qui me sied, ou la peur de retrouver le dehors qui me rend le confinement si sympathique ? Ce cloisonnement forcé va probablement créer des phobies me dis-je. Comment se reparler, se toucher, s’embrasser comme avant quand les corps nous ont été seulement fantasmés pendant si longtemps ? Et puis, ce travail qu’on ne veut pas reprendre comme alors, cette fainéantise à laquelle on s’est habituée, cette hygiène superflue qu’on a réduite à l’essentiel, ce temps distordu.

Puisque je vais mourir, je veux vivre

Ce temps… Albert Einstein l’a démontré : le temps n’est qu’une dimension malléable, et pas une mesure métrique univoque. Mais qu’importe le ressenti face à cet emporte-tout, à l’heure où le transhumanisme n’est pas encore socialisé, le temps de l’individu s’arrête un jour. Dès lors, la lutte des classes ne se résume peut-être qu’à ça finalement : la maitrise du temps, déterminée par la conscience de la finitude humaine. Puisque je vais mourir, je veux vivre. Notre position sociale répartit ensuite notre emploi du temps. Aux plus zélés d’entre nous, il n’est pas question de donner une seconde à ces gens. « Je vivrais chichement mais ils n’auront rien de moi ». D’autres s’accommodent du mieux qu’ils peuvent, car ce temps sacrifié donne quelques contreparties. D’autres encore, se dévouent, littéralement, corps et âme, livrent tout leur temps disponible pour basculer de l’autre côté, c’est-à-dire du côté des dominants. Avec ou sans succès. Avec ou sans choix aussi souvent… D’ailleurs n’est-il pas marquant que les salaires soient ramenés à une base horaire ? On n’échange pas notre force de travail. On échange notre temps pour survivre. Et n’est-il pas significatif que la lutte pour la réduction du temps de travail accompagne depuis toujours la lutte des classes ?

Temps de cerveau humain disponible

En 2004, il y a eu cette formidable saillie de Patrick Le Lay, ex-directeur de TF1 décédé le 18 mars 2020, décrivant avec la crudité idoine, la réalité du rapport social que nous entretenons avec lui, via son outil de communication. « A la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. » Par ailleurs si le PDG de TF1 vend du temps de cerveau humain disponible, il le vend très cher. Des spots de pub de quelques secondes, ou minutes se vendent à des prix exorbitants à plusieurs centaines de milliers d’euros, voire millions d’euros lors d’évènements exceptionnels. Imaginez comme votre attention, dans votre canapé, reposé, vaut cher. Cette attention qui espèrent-ils se transforme ensuite en achat compulsif.

Argument d’autorité à l’envers

Ce type de sortie de route nous fournit des armes bien malgré lui. Eux, d’ordinaires habitués à la domestication du langage, à la transformation des mots péjoratifs en mots positifs (vous aurez sans doute remarqué qu’il n’y a plus de plan de licenciements aujourd’hui, seulement des plans de sauvegarde de l’emploi, ce qui donne même un acronyme encore plus neutralisant, le PSE), ce jaillissement d’honnêteté nous donne des béquilles pour appuyer notre propos. Un argument d’autorité pervers s’il en est. Aller chercher chez l’adversaire la preuve irréfutable de ce que l’on avance habituellement simplement sur des présomptions, des analyses en filigrane, des procès d’intention. Mais là, il n’y a pas matière à louvoyer. C’est clair et limpide. La première chaîne télévisée d’Europe n’est pas là pour informer, elle est là pour divertir dans le but d’attirer les investissements des multinationales, qui permettront de financer d’autres divertissements. Divertir, du latin divertire, qui veut dire détourner, que l’on peut entendre par détourner de la chose publique si nous devons tous nous penser en citoyen, tout du moins en sujet politique. Le divertissement n’abrutit pas les masses. Il les rend apathiques. Pas la peine de retranscrire la Société du spectacle de Guy Debord ici, décrivant dès les prémices de celle-ci, la société du divertissement telle que nous la connaissons aujourd’hui. Où il n’y a plus d’information sans qu’elle ne soit enrobée d’une couche de drôlerie, d’effets visuels, en format court, avec du détail choc.

Captivité de l’écran, guerre domestique, séries en boucle : pire que vos données personnelles, votre temps.

Les plateformes de vidéo en streaming ne nous laissent que quelques secondes pour décider si l’on souhaite enchaîner sur un autre épisode. Au bout de quelques secondes, la machine a choisi pour vous. Nouvel épisode. Les ingénieurs des réseaux sociaux ont pour mission de penser leurs supports pour que l’utilisateur demeure le plus longtemps possible sur la page. Et qu’ils y reviennent le plus fréquemment possible. Loin d’être un outil démocratique comme l’on peut entendre parfois, ou bien un agrégat d’informations diverses, ces marchés de la parole vaine et du temps captif ne sont que des outils plus affinés pour que les marques disposent de notre temps de cerveau humain disponible. L’on nous dit aussi parfois : échanger nos données personnelles contre de la publicité ciblée, est-ce si grave ? Peut-être pas. En revanche, ces plateformes dites sociales nous prennent bien plus que des informations à notre sujet. Elles accaparent notre bien le plus précieux, telle une spirale agissant comme un aimant duquel il est particulièrement difficile de se défaire. Chacun notera par ailleurs, qu’on ne supprime pas (si facilement) son inscription à ces différentes entités. Même avant la suppression pure et simple, le mot de François Bégaudeau à ce sujet sonne juste : c’est une « guerre domestique » qui se joue. Entre le choix du livre de la table de chevet qui requiert concentration et calme, et la multitude d’écrans s’offrant à nous, ne nécessitant qu’une passivité active, le plus fort l’emporte. Cela peut être difficile à l’admettre. Néanmoins, ces machines de guerre sont conçues pour cela et nous ne sommes pas plus fort que la machine. 

De la peur de revenir parmi les vivants, car le temps supplémentaire qui m’a été donné, bien que j’aie continué à télétravailler, je ne veux plus le rendre. Si le temps tend à diminuer inexorablement, j’aimerais tant, comme tant d’autres, ne plus me résoudre à l’accaparer à des activités aliénantes. Mais comme énoncé ci-dessus, c’est un luxe qui nécessite un examen de conscience et une lutte permanente. Ce temps qui nous contraint, nous étreint, nous éteint, à petit feu. Qui nous comprime, nous déprime, à chaque anniversaire. Ce temps, imposé, contrôlé, régulé. Ce temps, dont je veux jouir selon mes désirs jusqu’à mon dernier souffle.

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