Contribution d'un ex-nuit deboutiste aux Gilets jaunes

D'apparence les deux mouvements semblent très éloignés. Pourtant, il y a de nombreuses similitudes. Mais les Gilets jaunes pourraient bien aboutir à une victoire, contrairement à Nuit Debout.

 

Comme Nuit debout, les Gilets jaunes sont un mouvement citoyen, spontané, populaire, national, apartisan. Comme Nuit debout, les Gilets jaunes sont un mouvement qui dépasse la contestation initiale de sa constitution : à savoir respectivement, la loi travail, et la hausse du prix du carburant. Comme Nuit debout, le mouvement a bénéficié de la bienveillance médiatique à ses débuts, jusqu'aux premières violences.

C'est donc désormais que se joue l'avenir de ce mouvement. Car, l'hiver arrive, indéniablement, les ronds-points vont se désemplir, le Président annoncera deux trois mesurettes pour calmer les plus dociles (ce qu’il a déjà fait ceci dit, d’autres arriveront certainement).

Mais la grande différence avec Nuit debout se trouve dans la tactique utilisée pour diffuser les  revendications et aspirations. Dans son essai récemment traduit en français (Comment la non-violence protège l’Etat), l’anarchiste américain Peter Gelderloos démontre l’inefficacité des mouvements sociaux résolument pacifistes, refusant toutes formes de violence. Loin de prendre le contre-pied en appelant à la lutte armée partout et tout le temps, il prône au contraire la diversité des tactiques, dont l’affrontement violent avec les forces de l’ordre, entre autres, fait partie. Nuit debout avait fui l'affrontement violent. Préférant le temps long, l’éducation populaire, la convergence des luttes, la délibération, le sitting devant l’Assemblée nationale… Il y avait bien eu la participation des Blacks blocs aux manifestations contre la loi travail. Mais ceux-ci se tenaient en marge du mouvement. Et Nuit debout s’était en majorité désolidarisé de ces groupes. Tout semblait réuni en ce printemps 2016 pour une victoire. Mais la loi est tout de même passée, ouvrant la voie, aux ordonnances Macron un an plus tard. Les actions uniquement pacifistes n’ont jamais provoqué le moindre tressaillement de peur dans les rangs du pouvoir. Et n’aboutissent pas. Car si les images du samedi 24 effraient les bourgeois ou autres pacifistes béats, ils ont sans doute le mérite de mettre le gouvernement dans l’embarras. Surtout le mouvement bénéficie d’une approbation quasi unanime dans le pays, quand bien même, certains font montre de leurs réserves.

Eh bien oui, imaginez, il y a des citoyens qui ont eu le malheur d’avoir voté Front national dans leur vie. Je me demande bien pourquoi on leur laisse encore le droit de vote. Tous ces sous-citoyens à qui l’on dit sans arrêt qu’ils votent mal, qu’ils consomment mal, qu’ils s’habillent mal, qu’ils s’expriment mal. Et visiblement ce mépris de classe ne provient pas seulement des rangs de la droite. Cet élitisme petit bourgeois en sus d’être insupportable, se trouve être contre-productif et traître à toutes les convictions de gauche. Le peuple est dans la rue. Je viens du peuple. Et ce n’est pas parce que j’ai eu la chance d’étudier Bourdieu, que je ne dois pas me mêler à ces primo-militants frappés du sceau de l’extrême droite pour certains. Oui, le mouvement comporte des racistes, des homophobes, des abrutis. Certains semblent découvrir que cela existe. Mais nous n’avons d’autres choix que de faire société ensemble. Alors il va falloir se rencontrer.

Il flotte un air de révolution actuellement. Donc la place d’un révolutionnaire est dans la rue, derrière les barricades. Depuis tant d’années que l’on espère une occasion de jeter à nouveau des pavés sur les CRS, cinquante ans après. Par ailleurs, si la sociologie des Soixante-huitards et des Gilets jaunes n’ont rien de commun, on trouve en revanche des aspirations et revendications similaires : revalorisation des bas salaires, départ du roi, meilleure répartition des richesses, désir de participation démocratique…   

Les affrontements sur les Champs-Elysées ont changé la visée funeste que je prédisais à ce mouvement. Lorsqu'on incorpore de la violence dans le combat, celui-ci a de bien plus grandes chances d'aboutir. Car c'est souvent quelque chose contre lequel je fulmine. Nous manifestons toujours bien sagement dans nos villes, d'un point A à un point B, sur un parcours autorisé et prévu par la préfecture, entourés de camions de CRS, bien loin des quartiers bourgeois et des lieux de pouvoir. Enfin, cette fois-ci, les manifestants sont-ils allés là où il faut être. 

En 1968, il n’y a pas eu de révolution mais il y a eu les accords de Grenelle, contenant des avancées significatives (réduction du temps de travail, libre exercice du droit syndical, augmentation du salaire minimum de 35%). De tels accords semblent aujourd’hui inenvisageables puisque le mouvement ne s’est pas doté de représentants (quelques porte-paroles tout au plus), et que les syndicats sont pour l’instant frileux à l’idée d’entrer dans la contestation. Dès lors, il faudra aller bout de la revendication première : pousser le Président à la démission. Ensuite, face à une situation inédite depuis le départ de Charles de Gaulle en 1969, il faudra se retrouver pour décider de notre destin commun, et ne pas faire l’erreur des citoyens d’alors, à savoir voter pour le digne successeur d’Emmanuel Macron, comme ce fut le cas avec l’élection de Georges Pompidou, gaulliste parmi les gaullistes.

David Graeber, anthropologue anarchiste à l’origine du mouvement Occupy Wall Street dit : "la révolution viendra de droite, car les forces libérales ne la laisseront jamais venir de gauche". Cependant, les révolutions sont des moments de tumultes, de bouillonnement, et si nous sommes présents dès le début, nous aurons nos revendications à faire valoir. Faisons le pari que par la discussion, nous pourrons convaincre certaines catégories de populations qu’ils votent contre leur intérêt en votant à l’extrême droite. Ce qu’a fait François Ruffin dans sa circonscription pour devenir député.

En attendant, aux armes citoyens !

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.