MAMO CISSÉ
Abonné·e de Mediapart

10 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 août 2018

IBK, entre la tentation Bongo et la gouvernance Nguesso

Au Gabon, au Congo-Brazzaville, c’est grâce à la mainmise sur l’économie des familles Bongo et Sassou Nguesso, que le pouvoir ne s’obtient plus par les urnes. Il y a la dynastie Bongo, le clan Sassou, que se prépare-t-il au Mali ? Trois pères, trois fils, et la conquête du pouvoir suprême.

MAMO CISSÉ
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Faisons du politiquement correct, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) n’est pas un président « corrompu » ni « un roi fainéant » encore moins un président « méprisant ». Pourtant, selon l’ancien président Alpha Oumar Konaré (AOK), celui qui fut son Premier ministre (1994-2000), a une « hypersensibilité aux louanges, un goût pour le luxe et ce penchant à se faire entretenir » comme le rapporte le journaliste français Jean-Louis Le Touzet dans son enquête sur IBK « Un roi fainéant ». Un désir d’entretien qui le lia à son « frère », l’homme d’affaires corse Michel Tomi. D’après un haut fonctionnaire français « que Tomi entretienne IBK, on le savait » car « le train de vie d’IBK à Bamako n’est pourtant un secret pour personne. Et certainement pas pour l’Élysée » souligne Lénaïg Bredoux, journaliste à Médiapart. Pour ses deux confrère et consœur, Fabrice Arfi et Ellen Salvi, à travers les écoutes téléphoniques dans le cadre des investigations judiciaires visant Tomi, IBK apparait comme « un président obsédé par la satisfaction de ses besoins dispendieux. »

Le Roi-Sommeil

Continuons avec le politiquement correct même si le chef de file de l’opposition Soumaila Cissé (URD) rapporte qu’IBK « a construit une carrière prodigieuse en dormant ». S’il est réputé « gros dormeur » laissant le « convoi officiel [monter] à vide à Koulouba » pour s’y rendre tranquillement « à midi dans une voiture banalisée » plutôt que « gros bosseur », c’est que, d’après l’ancien premier ministre Moussa Mara, « il n’a jamais aimé mettre les mains dans le cambouis. D’ailleurs plus vous travaillez, plus vous l’inquiétez. » C’est ainsi qu’AOK décida de tenir le conseil des ministres à 11 heures et non plus à 9 heures, son premier ministre IBK « [n’arrivant] jamais à se lever. »

C’est fort de toutes ses expériences en somnolence que le Roi-Sommeil passa quatre (4) ans à dormir pour finalement se réveiller à une année de la fin de son mandant, signant son retour avec « Tiékoroba wilila -le vieux s’est réveillé- » pour ensuite enchaîner avec les sept (7) tours de la Kaaba à la Mecque. Par contre, il n’a fallu qu’une année au pouvoir pour que de sales histoires de corruption et de népotisme viennent détruire le mythe de « l’homme à poigne ».

La prime à l’impunité

« L’argent ne fait pas l’élection au Mali » selon l’ancien ministre Mohamed Ali Bathily. Mais l’argent, au-delà de contribuer à la conquête du pouvoir, est indispensable à son entretien et à sa préservation. Et selon l’écrivain russe Alexandre Soljénitsyne, « à quoi bon nier que l’argent, en démocratie, assure le pouvoir réel, que le pouvoir se concentre inévitablement entre les mains des gens qui ont beaucoup d’argent. » 
Au Gabon et au Congo-Brazzaville, c’est grâce à la mainmise sur l’économie des familles Bongo et Sassou Nguesso, que le pouvoir ne s’obtient plus par les urnes mais se transmet de père en fils, tel un héritage. Le fils d’IBK, Karim Keïta qui ne rêve pas moins du destin présidentiel de Ali Bongo -fils d’Omar Bongo-, se comporte déjà comme Denis Christel Sassou Nguesso -député, homme d’affaires et, surtout fils de son père, l’éternel putschiste Denis Sassou Nguesso, président du Congo-Brazzaville.

Contrairement à Denis Christel qui a le contrôle du parti au pouvoir (Parti congolais pour le travail) et du secteur pétrolier ; le député malien et non moins président de la Commission défense, sécurité et protection civile de l’Assemblée nationale, multiplie les investissements dans les secteurs de l’immobilier, de la banque, de l’énergie, de l’or… après son échec dans le sabotage d’entreprise privée en particulier, celle d’Aliou Boubacar Diallo, PDG de Wassoul’Or, homme d’affaires malien qui a largement contribué au financement de la campagne d’IBK en 2013. De propriétaire d’une société de location de voitures, Karim Keïta veut devenir un acteur incontournable dans le monde politique et économique. 


Au Mali, cette mainmise se traduit d’abord par le déplacement du centre du pouvoir de Koulouba où se trouve le palais présidentiel -toujours en rénovation- à la résidence privée d’IBK, située à Sébénicoro. Et d’importants travaux y ont été réalisés pour améliorer le confort et la sécurité de « Koulouba bis » d'où IBK fit sa déclaration de candidature.
Comme à Libreville et à Brazza, la vie politique, le secteur économique tournent autour de la famille présidentielle, le slogan de 2013 « le Mali d’abord » devenant tout de suite après son élection « ma famille d’abord », la famille de IBK, détenant et distribuant à volonté les pouvoirs et marchés publics afin de préserver le plus longtemps possible le pouvoir suprême. 
La corruption a eu raison du régime d’IBK, un régime incapable de se tenir débout pour, au moins, essayer de redresser le Mali. Un régime pilleur de richesses et peu enclin au travail comme au Gabon comme au Congo-Brazzaville. Il ne reste plus qu’à voir figurer les noms de certains dirigeants maliens dans la liste des régimes africains poursuivis pour l’acquisition des biens immobiliers dans les pays occidentaux à travers le détournement et le blanchissement de fonds publics -« les biens mal acquis ». Le nom du député et fils d’IBK, traîne déjà, d’après les enquêtes du journal malien « Le Sphinx », dans de nombreuses acquisitions de biens au Mali comme à l’étranger.

L’ami des parrains

Omar Bongo était un doyen de la « Françafrique ». Il était aussi le parrain d’IBK. Ses largesses financières ont été d’un apport inestimable dans la carrière politique du président sortant malien. Denis Sassou Nguesso joue le même rôle pour IBK et d’autres politiciens maliens. La rencontre entre Tomi et les dirigeants maliens, fut arrangée par Omar Bongo car « avant de jeter son dévolu sur le Mali et Keita [IBK], l’homme d’affaires a d’abord fait ses classes au Gabon sous les présidences de Bongo, père et fils. C’est son autre Corse » écrivent F. Arfi et E. Salvi. 


Omar Bongo présenta Tomi comme « son véritable ami. Un homme qui pourrait beaucoup aider. » AOK, ne succombant pas à la tentation malgré la recommandation de Bongo et l’insistance de Tomi lui-même, « aurait vu la manœuvre et l’aurait évitée avec tact. » De fait, AOK, guidé par « son statut et ses valeurs morales », demanda à IBK de « s’occuper de Tomi », autrement, de l'aider à s'en débarrasser.

« Toi c’est mon frère », ainsi naquit la fraternité, selon J-L Le Touzet, entre IBK et Tomi. « Oui. Je le considère comme un frère. [...] Michel Tomi est resté mon ami. Mais jamais, au grand jamais, il n'a été question d'argent entre nous », ne se lasse pas de répéter IBK sans pour autant convaincre. Car, c’est avec l’argent que Tomi assure son entretien en France comme au Mali, hier comme aujourd’hui, en échange de quoi ? Comme s’en inquiète le haut fonctionnaire français, la crainte est de savoir ce que l'homme d'affaires touche en retour, un accès aux marchés publics à travers la corruption d’agents publics à l’étranger et/ou une « influence » qu’il exercerait sur le président IBK, sur certains de ses ministres que Tomi appelle affectueusement ses « neveux ».

IBK, au lieu d’incarner le pouvoir, a plutôt rabaissé la fonction. Il n’a plus rien à offrir aux Malien.ne.s, il ne veut pas se priver des privilèges du pouvoir, il a perdu la légitimité morale et l’autorité politique pour gouverner ce pays. Son exercice du pouvoir était dépossédé de toute compassion, il est resté méprisant et indifférent pendant les différentes grèves des enseignants, des magistrats, des médecins, des handicapés... en particulier pendant la grève des médecins qui dura un peu plus d’un mois.
« Au lieu d’avoir à le pousser dehors et à le sortir par la force, on aimerait que ce soit lui qui manifeste publiquement son repentir d’avoir, par une suite… d’absurdités, plongé tout le pays dans un abîme dont il ne sait comment le sortir », Alexandre Soljénitsyne. 


Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Europe
L’« année zéro » de la diplomatie allemande
La Russie vient de donner une rude leçon de géopolitique à l’Allemagne en lui rappelant sa vulnérabilité militaire et économique. Pour la diplomatie allemande, qui a misé sur la carte russe pendant vingt ans, l’humiliation est profonde, et le constat brutal. Premier volet de notre série sur « l’adieu au pacifisme » outre-Rhin.
par Thomas Schnee
Journal — Liberté d'expression
Un retour sur l’affaire Rushdie
Alors que Salman Rushdie a été grièvement blessé vendredi 12 août, nous republions l’analyse de Christian Salmon mise en ligne en 2019 à l’occasion des trente ans de l’affaire Rushdie, lorsque l’ayatollah Khomeiny condamna à mort l’écrivain coupable d’avoir écrit un roman qu’il jugeait blasphématoire. Ce fut l’acte inaugural d’une affaire planétaire, sous laquelle le roman a été enseveli.
par Christian Salmon
Journal — Climat
Près de Montélimar, des agriculteurs exténués face à la canicule : « Beaucoup de travail et de questions »
Mediapart a sillonné la vallée de la Valdaine et ses environs dans la Drôme, à la rencontre d’agriculteurs qui souffrent des canicules à répétition. Des pans de récoltes grillées, des chèvres qui produisent moins de lait, des tâches nouvelles qui s’accumulent : paroles de travailleurs lessivés, et inquiets pour les années à venir.
par Sarah Benichou
Journal
Un homme condamné pour violences conjugales en 2021 entre dans la police
Admis pour devenir gardien de la paix en 2019, condamné pour violences conjugales en 2021, un homme devrait, selon nos informations, prendre son premier poste de policier en septembre dans un service au contact potentiel de victimes, en contradiction avec les promesses de Gérald Darmanin. Son recrutement avait été révélé par StreetPress.
par Sophie Boutboul

La sélection du Club

Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - La révélation (1/9)
Comment, par les hasards conjugués de l’Histoire et de l’amitié, je me retrouve devant un tombereau de documents laissés par Céline dans son appartement de la rue Girardon en juin 1944. Et ce qui s’ensuivit.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - Une déflagration mondiale (3/9)
La veuve de Céline disparue, délivré de mon secret, l’heure était venue de rendre publique l’existence du trésor et d’en informer les héritiers… qui m’accusèrent de recel.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - La piste Morandat (5/9)
Dans ses lettres, Céline accuse Yvon Morandat d’avoir « volé » ses manuscrits. Morandat ne les a pas volés, mais préservés. Contacté à son retour en France par ce grand résistant, le collaborateur et antisémite Céline ne donne pas suite. Cela écornerait sa position victimaire. Alors Morandat met tous les documents dans une malle, laquelle, des dizaines d’années plus tard, me sera confiée.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - L’inventaire (2/9)
Des manuscrits dont plusieurs inédits, son livret militaire, des lettres, des photos, des dessins, un dossier juif, tout ce que l’homme et l’écrivain Céline laisse chez lui avant de prendre la fuite le 17 juin 1944. Un inventaire fabuleux.
par jean-pierre thibaudat