Mali, la politique de la faim. Un repas, une voix.

Au Mali, on ne gouverne pas les individus, on gouverne les ventres. Le système démocratique répond à la nécessité de "one meal, one vote" qu'au principe de "one man, one vote". La privation des libertés est organisée comme méthode de gouvernement qui consiste à affamer les populations vulnérables pour acheter leur voix, donc guérir momentanément leur faim.

Au Mali, on ne gouverne pas les individus, on gouverne les ventres. Dit autrement, les politiciens cherchent à maitriser les ventres. La méthode de gouvernement consiste à affamer pour ensuite approvisionner les ventres. "One man, one vote" tel est, en théorie, le principe démocratique et sexiste -notons que dans la France des lumières éblouissantes, les femmes ne votèrent pour la première fois qu'en 1945. Ce principe rappelle que chaque individu dispose d'une voix qui compte dans une démocratie électorale. De quel type d'individu parle-t-on ? Avec des critères discriminants (âge, droits civils et politiques), on suppose qu'un certain type d'individu arriverait théoriquement à se forger une opinion. Dans ce cadre formel, la condition dans laquelle cette opinion est produite importe peu. Il ne s'agit pas tant de savoir si l'individu peut réellement se faire une opinion qui sera la somme de ses réflexions sur des sujets aussi divers que variés, s'il se trouve dans les dispositions sociales pour librement produire cette opinion, que de lui faire croire qu'il a une opinion, une voix.
Théoriquement et politiquement, une certaine égalité existerait entre un homme et une femme, un handicapé et un individu ne souffrant d'aucun handicap d'une part, et, d'autre part entre un paysan et un médecin, un cordonnier et un avocat, un enseignant et un chauffeur même si, en réalité, d'autres inégalités traversent les vies de ces différents groupes quant à leurs accès et pratiques de la politique.  


La démocratie des privations et la gouvernance des ventres 


Ce n'est pas pour rien que le célèbre artiste Tiken Jah Fakoly parle de "mangercratie" pour désigner certaines démocraties africaines. Si  Ventre affamé n'a point d'oreilles, peut-il avoir une opinion, faire un choix et donner une voix ? Dans la faim comme dans la dictature, l'individu est privé de ses libertés de choix, d'expression et de possibilité, il y est gouverné à travers des politiques et mécanismes de privations. Celui qui a faim et à qui on demande d'avoir une opinion est-il un individu libre et capable, même s'il remplit les critères discriminants démocratiques, de donner une opinion libre de toute contrainte et influence ?


La faim est une privation. Au Mali, les populations ont faim, les politiciens l'ont bien compris. Il s'agit d'avoir le monopole de leur ventre pour avoir la maitrise de leur raison afin de bénéficier de leur voix. Les populations sont plus affamées à l'intérieur du pays que dans la capitale ou dans certaines grandes régions -disons que c'est la perception qu'on a de la situation, la réalité pourrait être différente. Or, les données électorales montrent qu'on vote plus dans les terroirs que dans la capitale Bamako qui concentre toutes les richesses même celles qui n'y sont pas produites. Bamako est plus un espace économique qu'un espace politique (indifférence à la politique, taux élevé d'abstention).  Pourtant, tous les partis politiques y ont leurs sièges, du moins des adresses qui existent sur papier. Même les élus dont les circonscriptions ne sont pas dans la capitale, y passent plus de temps que dans leurs localités où ils sont censés avoir des permanences pour ne pas perdre le contact avec leurs administrés. 
L'échec de la décentralisation a fait que tout reste concentré à Bamako et que dans les mentalités, tout se passe à Bamako. 

Dans la même perception, les populations, vivant dans la capitale et bénéficiant d'un accès plus ou moins facile aux savoirs et aux informations,  seraient plus au fait des stratégies électorales des partis et des entrepreneurs politiques. Cela expliquerait leur indifférence ou leur usage de la politique comme un système d'échange consistant à vendre leur pouvoir électoral aux plus offrants. La politique comme marché, où s'achètent et se vendent des biens électoraux, prend tout son sens au Mali pendant les périodes électorales. Cette pratique politique qui devrait plus inquiéter, ne peut prendre que de l'ampleur dans la mesure où, en général, les populations n'ont aucune confiance dans les femmes et hommes politiques. Et les structures partisanes qui font office de partis sont au service de leurs chefs plutôt que de défendre des intérêts sociaux. Si les populations pensent que les entrepreneurs politiques ne changeront rien, sur le long terme, dans leurs vies, ceux-ci se demandent également s'il est nécessaire de se battre pour des populations qui ont cessé de rêver et de croire. Donc, il s'agit pour chaque catégorie de suivre ses propres intérêts égoïstes et étroits. L'intérêt général n'existant pas et le bien commun n'ayant aucune valeur. Du coup, pour le politicien, il s'agit de trouver et de préparer le terrain électoral pour ne pas perdre les privilèges d'être un élu dans un pays pauvre.
Il suffit de prendre le salaire (indemnités, primes et avantages) d'un élu ou d'un détenteur de poste politique pour le comparer au salaire d'un fonctionnaire afin de savoir pourquoi la tentation de la carrière politique est si grande au Mali. 


L’organisation de la misère comme stratégie électorale


Prenons le cas de ces villages à 250 kilomètres de Bamako et cherchons à cerner les facteurs qui influencent les votes. Soulignons qu'il s'agit d'un cas particulier ne pouvant être généralisé mais qui permet de saisir certains traits généraux. On est d’emblée surpris par les propos. Les femmes de ces villages sont organisées en tontine. Elles voteront pour le parti qui mettra à la disposition de leur organisation des ustensiles de cuisine (grosses marmites) et les pagnes. Il en était de même dans ce reportage diffusé dans le 20H sur la première chaine nationale (ORTM), dans lequel des femmes apportent fermement leur soutien au Président IBK car, elles venaient de recevoir des marmites de la part de la majorité présidentielle. 

Quant aux hommes, qui sont les chefs de familles investis de la mission de nourrir toute la famille, la voix est échangée contre les sacs d'engrais offerts par un parti ou un entrepreneur politique. Des chefs de famille ou encore des rares notables qui usent de leur estime sociale pour influencer le vote de toute une famille ou de toute une communauté.  

Pendant ce temps, ces populations n’ont pas pas d'eau ni électricité ni centre de santé encore moins une école. L’analyse qu’on peut faire est que, plus les populations sont appauvries, plus elles sont préoccupées par des possibilités de leur survie. De fait, elles sont facilement manipulables et réduites à des objets électoraux pour les partis politiques qui exploitent leur misère à des fins électorales. Et cela consiste à organiser la rareté des ressources, ce qui n'est pas démocratique.

Comme le démontre le philosophe et économiste indien Amartya Sen, il est difficile de trouver le cas d'une famine qui se soit produite dans un pays doté d'une presse libre et d'une opposition active, au sein d'un système démocratique. Pour A. Sen, dans l'étude de la famine, l'approvisionnement en nourriture n'est qu'un facteur parmi tant d'autres car les différentes libertés politiques existantes au sein d'un État démocratique, la liberté de tenir des élections régulières, l'existence d'une presse libre et la liberté de parole (sans prohibition ni censure gouvernementales) incarnent la véritable force responsable de l'élimination des famines.

Au Mali, la politique de la faim consiste à priver les populations d'un ensemble de libertés (liberté de critiquer, de publier, de vivre dignement) sans les quelles, les populations ne peuvent qu'être victimes de faim et mourir de faim. Et cette stratégie marche plus au sein des populations vulnérables -à l'intérieur comme dans la capitale- qui pensent qu'elles sont redevables aux entrepreneurs politiques qui, bien que responsables de leur mal-être, leur apportent un remède ciblé dans l'espace et limité dans le temps. Ceux qui résistent et dénoncent ces pratiques subissent la politique des privations. Et en même temps, les entrepreneurs politiques s'assurent de ne pas perdre le soutien de ceux qui sont tombés dans le piège. De fait, le politicien malien ne cherche pas à éradiquer le mal mais à l'entretenir. 

Même si les «sans-dents et sans-parts» sont plutôt préoccupés par leur survie, ils ne sont pas, pour autant, complètement dépolitisés. Une certaine opinion politique ou des opinions politiques existeraient malgré les multiples contraintes. Car, l'indifférence n'est pas un total désintérêt. La classe politique post-1991 ne suscite que leur méfiance d'où leur sensibilité à d'autres formes de discours de la part d'autres acteurs sociaux. Le mouvement social qu'entraîne l'activiste et chroniqueur Mohamed Youssouf Bathily (Ras Bath) relève de ce constat, l'urgence de changer de discours mais surtout de pratique politique pour réconcilier les Maliens avec la politique.


La faim est une violation de la dignité humaine. Et le politicien malien a compris qu'il peut impunément violer les libertés et les droits politiques fondamentaux du concitoyen affamé, en le contraignant d'échanger sa voix contre un repas.

Amadou Bathily / Mahamadou Cissé 

 

Amartya Sen, L'économie est une science morale, Paris, La Découverte, 2003. 

 

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