IBK est fort avec les faibles et faible avec les forts

Il est absurde de se faire craindre à Kayes et de se coucher à Kidal devant ceux qui déstabilisent la République. Les mêmes répressions sanglantes ne cessent de se répéter à Kéniéba et à Yélimané. Si l'État opprime là-bas, le même État est susceptible d'être symboliquement attaqué ailleurs.

Indulgent avec les groupes armés, IBK prône la fermeté et réprime à feu et à sang les manifestations citoyennes à Kayes dans la première région du Mali. Les mêmes répressions sanglantes ne cessent de se répéter à Kéniéba et à Yélimané. Venu au pouvoir par la « faveur du peuple », « ce particulier devenu prince » que décrit Machiavel dans Le Prince, plus prompt à satisfaire les désirs des groupes armés, ne réserve qu’ « injustice et injure » à ses concitoyens. La paix n’a pas de prix, elle ne s’achète pas et Machiavel alertait déjà le Prince sur le fait qu’« on appréhende beaucoup moins d'offenser celui qui se fait aimer que celui qui se fait craindre » car « on ne possède pas effectivement toutes ces amitiés achetées par des largesses, et non accordées par générosité et grandeur d’âme. » Donc, il s’agit moins de verser des milliards aux groupes armés que de leur montrer tout l’intérêt qu’ils auront à choisir une paix sans prix. Et il est absurde de se faire craindre à Kayes et de se coucher à Kidal devant ceux qui déstabilisent la République.

À Kayes, en particulier, les populations ne sont pas reconnues à hauteur de leurs investissements citoyens, elles sont méprisées par la puissance publique malgré leur attachement à la République. L’État y manifeste un déni de reconnaissance et excelle dans des pratiques arrogantes et indécentes. Kéniéba regorge de mines d'or qui ne contribuent pas au développement local et au bien-être des populations et Yélimané ne doit son salut qu'à ses diasporas qui construisent écoles, centres de santé, châteaux d'eau et autres infrastructures publiques. D'un côté comme de l’autre, l'État entretient un rapport conflictuel avec les citoyens. La gestion locale des affaires publiques accentue les frustrations des populations qui ne se sentent plus représentées par les pouvoirs locaux. Et l’État qui a tout intérêt à accompagner les œuvres citoyennes dans ces territoires oubliés, se transforme en bourreau créant les conditions qui servent ailleurs de motifs de sécession.

En temps de paix, dans ces territoires oubliés, on trouve plus de gendarmes que d’enseignants et de médecins ; en période d’insécurité, le maillage sécuritaire est inexistant, livrant les personnes et leurs biens aux braquages incessants sur les axes Bamako - Kayes et Dakar - Kayes. Pour l’ancien ministre Ousmane Sy, « le résultat de cet immobilisme est la multiplication de frustrations menant à des révoltes passives ou violentes de populations mieux informées, ayant plus de droits et désireuses d’avenir. »
Et ce désir d’avenir devient un désir d’ailleurs avec l’arrêt total du train comme la journaliste Morgane Le Cam l’a si bien décrit dans son article « Dans l’ouest du Mali, l’arrêt du train siffle le départ des jeunes vers l’Europe. » Et les Kayesiens vont chercher ailleurs une dignité de vie que l’État refuse de leur donner chez eux, « Mahina et sa gare incarnent ce sentiment d’abandon partagé par de nombreux Maliens pour qui l’Etat a le regard tourné vers le nord du pays, en guerre, au détriment des habitants du sud » souligne Morgane Le Cam. Mahina, Kéniéba, Yélimané comme d’autres villes partagent ce même sentiment d’abandon, d’être des laissés-pour-compte. Pour autant, ils n’en font pas de causes de rébellion et de soulèvement. Et le comble est quand le sentiment d’abandon, que les citoyens de ces territoires -sans tomber dans la victimisation- prennent pour un sentiment de culpabilité en prenant le chemin de l’exil, se transforme en sentiment d’injustice que crée l’État dans la gestion locale des affaires publiques.
Ces rackets, ces ponctions prélevées sur les fonds envoyés depuis les diasporas et destinés à la construction et à l’équipement des centres de santé et des salles de classe pour compenser l’abandon de l’État et, en même temps, contribuer à son ancrage d’une certaine manière. Les pouvoirs publics locaux, en tout impunité, prospèrent dans ce que le professeur Achille Mbembe analyse comme « la double fonction de ponction des richesses et de répression de toute velléité contestataire. » De fait « prédation, corruption et ponctions de divers ordres sont devenues le mode privilégié de [gestion publique locale] » comme le note A. Mbembe.





Du prince au parvenu

 

En 2013, à peine élu, Ibrahim Boubacar Keita (IBK) annonçait ceci,  « je ne négocierai plus avec un groupe armé. Qu'ils déposent d'abord les armes et on pourra discuter après. Un rebelle ne peut se hisser à mon niveau pour discuter d'égal à égal. » Quelle grandiloquence ! Et ce fut une succession de discours creux et inutiles, « il n’y aura pas de négociations avec les groupes armés tant qu’ils ne vont pas déposer les armes. Kidal reviendra dans le giron malien… aucun rebelle ne se hissera à mon niveau… on ne trimballe pas, on ne me trimballera jamais. » En 2015, il signa un accord de ni paix ni guerre avec des groupes armés qui excluent toute idée de désarmement. Si un rebelle ne s’est pas hissé à son niveau, même si les groupes armés ont été plusieurs fois reçus à Koulouba, le moins que l’on puisse dire est que IBK s’est tellement abaissé qu’il parut l’égal des rebelles -ses frères qu’il traite avec plus d’égard que son concitoyen et chef de file de l’opposition républicaine -, quand, pendant les campagnes présidentielles de 2018, il a fallu négocier avec ces mêmes groupes armés son étape de Kidal.

Pourtant, Machiavel mettait en garde de ne vouloir point « aveugl[é] par une ambition mesquine, vous hisser là où, ne pouvant vous maintenir ni monter plus haut, vous seriez dans la nécessité de tomber tout en bas avec grand dommage et pour vous et pour nous. » IBK est tombé et le Mali avec. 

Obnubilé par le pouvoir et achetant des fidélités fragiles sans se faire craindre, IBK perd le Centre sans au préalable et comme il l’avait promis, pacifier et sécuriser le Nord du Mali, où s’installent des cartels développant divers marchés (prise d’otages, trafic de drogues, entrepreneuriat illégal dans les industries extractives entre autres).

IBK se prenait pour un Prince, il se révélera un parvenu qui ne vit que dans sa propre mythologie. IBK, incapable de prévenir ou encore de mettre fin aux crimes les plus odieux commis dans le centre du Mali, là encore les autorités publiques, ayant perdu le monopole de la violence, détournent le regard. Car « c'est ce qui arrive dans toutes les affaires d'État : lorsqu'on prévoit le mal de loin, ce qui n'est donné qu'aux hommes doués d'une grande sagacité, on le guérit bientôt ; mais lorsque, par défaut de lumière, on n'a su le voir que lorsqu'il frappe tous les yeux, la cure se trouve impossible » Machiavel. L’État de trop (guerrier, répressif et humiliant) qui existe à Kayes est ce qui est demandé dans le Nord et dans le Centre pour combattre le mal.

En réalité, Kayes n’est pas faible et IBK n’est pas fort en ce sens que « le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir » pour Jean-Jacques Rousseau quand Machiavel ajoutait que « la meilleure forteresse qu’un prince puisse avoir est l’affection de ses peuples. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.