Mali, les « grands » partis et la politique de cooptation

Au Mali, la stratégie des partis comme le RPM et l'URD perçus comme grands mais riches grâce au financement public, et qui ont bâti leur crédit politique sur l'héritage symbolique de l'Adema-PASJ, consiste à coopter les intellectuels, entrepreneurs, fonctionnaires, "contre-élites", à domestiquer les élu.e.s, l'objectif étant d'éviter tout changement socio-politique radical.

Le professeur Joseph Ki-Zerbo écrivait en ces termes ce que nous vivons actuellement au Mali, « ce n’est plus de la démocratie, c’est de la cooptation pour une poignée d’aristocrates de la politique. » La démocratie malienne est devenue l’affaire, non pas de partis perçus comme grands, mais de riches et puissants chefs de partis. Ces dirigeants de « grands » partis ne sont pourtant pas des technocrates ou chefs d’entreprise, ils sont devenus des professionnels de la politique ne vivant plus que « de » la politique, donc de l’impôt du contribuable. Et s’ils sont riches et influents, c’est parce qu’ils ont occupé des positions de pouvoir. Aussi, ces partis riches qu’on confond avec la grandeur, innovent dans la cooptation dans leurs rangs des « contre-élites susceptibles d’épouser les causes des petits » comme le souligne Jean-François Bayart.

 

De l’esprit de révolution à la pratique de l’accommodement

Pour J-F Bayart, « au lieu de s’identifier aux catégories du bas de la pyramide sociale, les évolués, les instruits, les intellectuels ont allègrement enfourché le cheval du pouvoir accumulateur » car ils sont tombés dans le réalisme du conformisme et ont fait le choix de l’accommodement plutôt que du bouleversement des mauvaises habitudes. Dit autrement, du discours radical, ces « contre-élites » passent à la pratique du transformisme en renonçant, en changeant de registre et en s’adaptant à un modèle socio-politique qu’elles appelaient pourtant à révolutionner.

Le RPM (Rassemblement pour le Mali) et l’URD (Union pour la République et la Démocratie) ont d’abord échoué à rendre les citoyens tributaires de leurs idées et identités partisanes. Ces partis sont au service d’un homme et non d’un mouvement d’idées comme l’Adema-PASJ (Alliance pour la démocratie au Mali). De l'Adema, ils sont partis avec pratiques (militante et électorale) et capitaux (symbolique et économique). Le RPM et l'URD sont devenus ce qu'ils sont parce que leur mère Adema-PASJ (Parti africain pour la solidarité et la justice) fut un parti dominant pendant plus de dix (10) ans. Car, contrairement au MIRIA (Mouvement pour l'Indépendance, la Renaissance et l'Intégration Africaine) dont le chef, le Feu Professeur Mamadou Lamine Traoré inscrivait son action dans un courant idéologique, Ibrahim Boubacar Keïta (RPM) et Soumaila Cissé (URD) ont misé sur leurs pouvoirs charismatique et économique, tout en instrumentalisant l'héritage politique de l'Adema, pour coopter et s'acheter des fidélités électorales dans les grandes et moyennes villes. Sans développer l'esprit de parti que ces chefs n'ont pas, sans créer d'identités partisanes, les bases électorales sont entretenues grâce au financement public et à la contribution matérielle de cadres et d'entrepreneurs cooptés qui espèrent un retour sur investissement en échange des accès aux ressources publiques ou de circonscriptions électorales. De fait, J-F Bayart souligne que « l’esprit de l’accommodement et de l’amalgame continuent de présider la composition des listes de candidats aux élections et la distribution de prébende tant et si bien que la plupart des opposants traditionalistes et nationalistes radicaux finir par se rallier. »

Ensuite, la démocratie malienne est à l'image du monocratisme ou de l'oligarchie qui existe au sein de ces partis. Puisqu'ils reproduisent les pratiques non-démocratiques qu'ils développent dans leurs partis quand ils accèdent aux positions de pouvoir. Les textes répondent à la volonté du chef « omnipotent » et tout est fait pour ne pas limiter le nombre de mandats avant son accession à la magistrature suprême. Après ou ayant plusieurs fois échoué et se sentant obligé de passer le relais, il sera finalement promu président d'honneur. 

Après, ces partis, abandonnant idées et politiques partisanes et en focalisant le débat sur la personnalité de leurs chefs, ont beaucoup contribué à la  personnalisation et à la personnification de la politique malienne. Ce sont à peine des espaces de socialisation politique mais plutôt des machines électorales, des partis « attrape-tout » comme on les appelle dans la sociologie politique. Pourtant, les taux de participation aux élections depuis 1992 demeurent en dessous de 50%. Et leur richesse, dans la mesure où ces organisations politiques sont les grands bénéficiaires du financement public des partis, leur permet d’absorber « des intellectuels susceptibles de diriger politiquement et idéologiquement les classes subordonnées » pour paraphraser J-F Bayart. 

Comme le RPM avec Housseini Amion Guindo (actuel président de la Convergence pour le Développement du Mali -CODEM-) et l’URD à travers le cas de Niankoro Yeah Samaké (ancien président du Parti pour l’Action Civique et Patriotique -PACP-), ces partis excellent dans la cooptation d’entrepreneurs, de fonctionnaires, d’acteurs de la société civile. Mais le divorce intervient très tôt car le leadership de ces chefs indéboulonnables ne peut ni être contesté ni remis en cause, surtout par un nouveau venu. Du coup, le parti profite de la cooptation pour s'implanter dans le nouveau fief électoral et l'acteur coopté utilise les ressources du parti pour se faire un nom dans l'espace politique. C'est parce que cette forme de cooptation ne conduit pas au renouvellement du personnel politique qu'elle contribue à la prolifération des partis.   

 

 

La troisième voie au Mali

Au Mali, l’élection présidentielle ne se joue pas entre les partis. Aucun parti -grand ou petit- ne peut à lui seul élire un président. Seule compte la volonté politique populaire qui porte un homme à la présidence. Avoir le soutien d'un parti comme le RPM ou l’URD est certes considérable mais ces partis s’identifient aussi à leurs chefs -à défaut de se réduire à eux- qui suscitent la méfiance des citoyens. Les partis maliens fonctionnent plus ou moins de la même manière. En dehors de la capitale et des villes (régions et cercles), ils reposent plus sur des notables locaux et de personnes cooptées que sur des structures organisées et effectives. Des structures qui ne sont, par ailleurs, actives que pendant les périodes électorales. Or, au-delà de l’implantation sur l’ensemble du territoire, les structures locales et nationales doivent mener des activités partisanes pour former et sensibiliser les citoyens pendant toute l’année. Les formations des militants, élus et cadres pendant les congrès et conférences nationales ne suffisent pas.  

Les deux partis qui dominent actuellement l’espace politique, ont perdu cruellement la confiance de nos concitoyens. La crise de représentativité a atteint son paroxysme. Cette rupture de confiance entre la classe politique et les citoyens est la conséquence directe du renoncement de ces partis à assurer leur mission pédagogique (formation et sensibilisation des citoyens). Ce qui suppose qu’ils ne pourront pas relever les défis structurels et conjoncturels qui hantent actuellement le Mali. Par conséquent, il faut impérativement un renouvellement du personnel politique avec un nouveau type de leadership. Et aux yeux des catégories sociales les plus défavorisées et sur lesquelles repose le fardeau de la construction nationale, seule cette nouvelle force politique incarne l’espoir et est capable de relever ces défis. Les catégories sociales en question sont entre autres la jeunesse, les paysans, les professions artisanales, les petits commerçants détaillants, les transporteurs, les entrepreneurs et la diaspora. 

Cette nouvelle force portée par des femmes et hommes qui n'ont pas fait carrière en politique et qui ne voient pas la politique comme une fin en soi mais comme un moyen, un outil pour procurer du bien-être aux citoyens. Les Malien.ne.s n'affectionnent pas les partis politiques, et cette offre politique proposée par la coalition autour du Dr Cheick Modibo Diarra permettra de rassembler les citoyens autour d'un seul projet : mettre le Mali sur les rails pour un développement 
irréversible. Les partis politiques sont indispensables dans une démocratie mais ils ne doivent pas prendre la démocratie en otage, surtout quand les débats portent plus sur les personnes que sur les idées. Cette nouvelle coalition se donne comme objectif de changer le Mali en profondeur et de bouleverser les mauvaises habitudes

 

L’engouement populaire qu’a suscité la coalition de la troisième voie, celle des laboureurs, de Cheick Modibo Diarra, de Moussa Mara et de Konimba Sidibé, traduit cette volonté des Malien.ne.s de ne pas confier leur sort à des partis qui ne sont là que pour ramasser l’argent public. Sans le nier, nous ne pouvons réduire la présidentielle à la force ou la faiblesse d’un parti. Les Maliens cherchent plutôt des femmes et des hommes  incarnant des valeurs et leur inspirant confiance. De fait, l’identification partisane sera moins déterminante dans les prochaines échéances électorales. Il faudrait, cependant, aller au delà du confort du grand parti RPM/URD pour saisir les nouvelles forces politiques et sociales qui se créent et se consolident progressivement. Les Malien.ne.s accueillent favorablement cette force nouvelle qui prône une autre manière de construire et de conduire l'action publique, différente de la domestication des esprits, de la patrimonialisation de l'État et de la distribution de prébendes.

                                                                                                                                                                  Amadou Bathily / Mahamadou Cissé 

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