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Billet de blog 18 oct. 2020

Le Roi Trump

La caractérisation qui convienne mieux à Donald Trump est celle d'Alfred Jarry: l’hideux Ubu Roi. Face au théâtre surréaliste dans lequel il continue à régner, nous sommes comme le public parisien révolté de la pièce de Jarry, en 1896 : nous lui jetons des « mèmes » au visage sans nous rendre compte que la blague c’est nous, nos attentes utopiques et nos peurs apocalyptiques.

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TrumpUbu © Richard Kraft, 2018

(Illustration de Richard Kraft, 2018)

Deux œuvres d'une perspicacité et d'une portée inhabituelles détanchent de la foule de livres, d'articles, de podcasts et de documentaires qui composent ce qu’on pourrait appeler le domaine multidisciplinaire des études trumpologiques.

Toutes deux de 2016, le documentaire « Hypernormalisation », d'Adam Curtis, et le livre « Trump, the Greatest Show on Earth », de Wayne Barrett, la première est un portrait caustique du « maelström » global déclenché par ce que son auteur décrit comme l'usurpation dévastatrice par la haute finance des activités et des fonctions propres à l'action politique, dans le contexte de la mondialisation néolibérale.

La seconde est une étude biographique approfondie de la famille Trump, mettant l'accent sur les parallèles et les contrastes entre l'évolution du père Fred et celle du fils Donald. Pris ensemble, les deux ouvrages fournissent de bons indices pour comprendre la figure étonnante de Donald Trump et comment il en est venu à être élu 45e président des États-Unis d'Amérique.

Les deux ouvrages montrent à quel point il est intellectuellement réducteur de le dépeindre soit comme un simple évènement gênant dans la vie politique américaine, soit comme une manifestation proto-hitlérienne des fantômes du nativisme, du racisme et de l'isolationnisme, annonceur de futurs dangers cataclysmiques.

Le diaboliser peut offrir quelque réconfort psychologique et un sens de la mission pour ceux qui voient dans sa figure moralement méprisable l'aimant des forces anti-libérales, xénophobes, ultra-conservatrices qu'il semble urgent de combattre, au nom de la dignité humaine et d'une croyance inébranlable dans le progrès social.

Mais le risque que ceux qui le font est de perdre de vue l'ampleur du fait historique qu'il occupe toutefois la salle ovale de la Maison Blanche depuis quatre ans et, à partir de là, continue à. projeter le chaos en faisant dérailler les ordres établis, en inversant les normes et les valeurs, en modifiant, comme un ouragan, le cours attendu de l'histoire, en mentant, trichant, déformant, désespérant, victimisant.

Malgré les différences évidentes de personnalité et de parcours, Donald Trump est, comme son père, un homme qui a prospéré dans la boue insensée de la corruption new-yorkaise, où les tentacules du crime organisé embrassaient (et embrassent) ceux de la politique des partis, du pouvoir judiciaire, du monde des affaires et les institutions financières.

Waine Barrett, le décédé journaliste d'investigation du Village Voice, dévoile un chapelet extraordinaire de relations intimes des Trump avec des mafias allemandes, italiennes et juives, des conglomérats impersonnels, des armées d'avocats, des administrations publiques et l'essaim d'ambitions politiques qui sévissent au sein de la société américaine.

Le chapelet non moins extraordinaire des transformations idéologiques et du manque de contrôle politique et économique mondial progressif auquel Bill Clinton a présidé est le sujet du documentaire d'Adam Curtis pour la BBC. Ensemble, ils nous font voir un Trump à la fois plus humain et plus épique.

Un Trump capricieux, imprudent, frénétique, cruel, vindicatif, tricheur, cupide et mesquin. Mais aussi un autre Trump plus transcendant, celui que nous ne voulons pas du tout reconnaître : la personnification monstrueuse des tropes mythologiques dont la fonction est de nous forcer à nous regarder dans le miroir pour voir ce que nous ne voulons pas être, l'horreur illogique qui est en nous.

Donald Trump, l'être hybride où se confondent la personne, l'acteur et le cauchemar, occupe dans le rituel médiatique dans lequel nous en sommes inévitablement submergés la figure du personnage mythique du « trickster » dont parle tant Claude Lévi-Strauss dans ses analyses de la mythologie, le trompeur dont l'énergie créatrice produit de nouvelles significations et offre de nouvelles réalités. Improbable congrégation du nain Rumpelstiltskin, du géant Pantagruel et de l'éternel maître Woland, Trump incarne dans un registre kitsch l'effrayante image du monde à l'envers, l'absurdité deleuzienne qui démantèle les illusions du sens.

De l'immense galerie de filous fantasmés au fil des siècles par la littérature mondiale, il n'y a peut-être pas de caractérisation qui convienne mieux à Donald Trump que celle d'Alfred Jarry: l’hideux Ubu Roi. Face au théâtre surréaliste dans lequel il continue à régner, nous sommes comme le public parisien révolté de la soirée d'ouverture de la pièce de Jarry, en 1896 : nous lui jetons des « mèmes » au visage sans nous rendre compte que la blague c’est nous, nos attentes utopiques et nos peurs apocalyptiques.

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