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Billet de blog 25 mai 2016

A la diagonale de Calais

Le nom de CALAIS est devenu ces derniers mois, le lieu de la faillite de l’État français à faire preuve de la plus simple humanité. Calais c’est une frontière, une première ligne : celle qui se voit. À la diagonale de Calais, il y a Annecy. Tout oppose ces deux villes, tout sauf la violence que les services de l'état exercent sur les réfugiés.

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         Grâce au travail sur le terrain de cinéastes, de chercheurs, d’architectes, de médecins, de philosophes, de bénévoles et de militants… le nom de Calais est devenu le lieu de la faillite de l’État français à faire preuve de la plus simple humanité. 

Calais c’est une frontière, une première ligne : celle qui se voit.A la diagonale de Calais il y a Annecy. Depuis un an, j’y réalise un travail documentaire auprès des familles en demande d’asile.

Annecy est géographiquement, sociologiquement, économiquement, le contraire de Calais. C’est une ville prospère, préfecture d’un des départements les plus riches de France… C’est l’une des portes d’entréedes réfugiés, aboutissement en France de la route de Balkans.Tout oppose ces deux villes. Tout  sauf la violence extrême des services de l’État envers les réfugiés. A Calais elle est infligée au nom des frontières de la « forteresse l’Europe », à Annecy au nom du Droit d’asile.

Mais dans un cas comme dans l’autre, les services de l’État en sont le bras armé.

 Les réfugiés d’Annecy sont majoritairement des familles originaires d’Albanie et du Kosovo, mal renseignées sur leurs droits et/ou qui n’ont plus les moyens d’aller plus loin. De façon tout à fait opportuniste l’OFPRA a inscrit assez récemment ces deux pays sur la liste des « pays sûrs » alors qu’il reconnaît par ailleurs l’incapacité de leurs gouvernements  à lutter contre le crime organisé. C’est bien souvent ces mafias que les familles fuient car leurs réseaux « tiennent » le marché du travail.

Originaires de « pays sûrs » mais très affaiblies économiquement, ces familles ont toutes les caractéristiques des « mauvais migrants », de fraudeurs venus pour des raisons économiques. La procédure accélérée à laquelle elles sont soumises, limite rapidement leurs droits sociaux, en quelques mois elles se retrouvent à la rue, enfants compris.

Et  être à la rue à Annecy, c’est être vraiment dehors. La ville est coquette, bien tenue, aucun campement n’est possible, aucun bidonville envisageable.En dehors de la trêve hivernale, le 115 ne dispose sur l’agglomération, que de 30 places d’hébergements d’urgence attribuer selon un système de points, dont l’un des critères semble  être une situation administrative régulière.

 Sans solution, les familles dorment dans des voitures louées par des compatriotes à 2 euros la nuit, se réfugient dans des « cachettes » : des tunnels vers la gare.  Se glissent à la nuit tombée dans des parkings souterrains où elles sont réveillées plusieurs fois par nuit par la police municipale qui leur demande de «dégager» avant la prochaine ronde.

Les rares nuits pas trop froides, elles s’installent dans des jardins publics. A 4 heures du matin s’allume l’arrosage automatique. Il faut là aussi « dégager ». Les agents de la police des frontières passent pour expliquer une nouvelle fois les modalités d’un retour volontaire, précisant qu’ «en France, il est interdit de dormir dehors, sous peine d’ « x mois de prison ». Ce qui est bien entendu faux : le délit de vagabondage n’existe plus depuis des lustres.

A 9 heures les enfants seront à l’école. Ils auront l’air propre. Les mamans s’arrangent pour plier les affaires de façon à imiter le pli d’un vêtement repassé. Les devoirs sont faits. Pour certains des enfants que je filme, la situation dure depuis 5 ans.

 Ainsi la loi est bafouée et dans ce département plus encore qu’ailleurs.

Le droit inconditionnel à l’hébergement d’urgence, oublié. La « circulaire Valls » non appliquée (pour mémoire cette circulaire « incite » les préfets à régulariser les familles après 5 ans de présence en France et 3 années de scolarisation des enfants), les régularisations par le travail systématiquement refusées, les jeunes majeurs isolés se voient refuser le droit au séjour quand bien même ils vivent là depuis plusieurs années…

 Les quelques soutiens - le CDDA (Comité d'Accueil des Demandeurs d'Asile) la section locale de la Ligue des droits de l’Homme, le collectif « un toit pour tous » et quelques bénévoles de la ville – se heurtent à un mur de silence et d’indifférence de la part des pouvoirs publics. Ils - nous- ne parvenons pas à créer un contre-pouvoir suffisant.

Annecy est une ville de montagne. Il peut y faire très froid.

Entre novembre et mars ouvrent des lieux d’accueil pour la nuit. En fonction des températures, 180 places peuvent être financées par la préfecture – les services de l’état savent donc bien que ce n’est pas 30 places dont la ville à besoin mais autours de 180. Cet hiver il n’y a eu qu’une seule nuit- la plus froide – où personne n’est resté dehors.

Cette période est le temps d’un relatif repos pour les familles. Les conditions d’accueil sont spartiates. Les familles se partagent des dortoirs et ne peuvent rester sur place la journée, mais l’ambiance est bonne. En quelques jours la plupart des enfants retrouvent leurs marques.

Mais la trêve à une fin, les familles auraient dû quitter les lieux le 30 mars dernier. Pour la première fois, elles ont refusé. Dans un premier temps la mairie a laissé faire. Nous espérions tous que cette situation si précaire soit-elle puisse durer au moins jusqu'à la fin de l’année scolaire.

Jeudi un huissier est venu déposer un avis d’expulsion pour lundi matin. C’est ferme et définitif. Un jour sans crier gare la police viendra comme au lycée Jean Jaurès à Paris procéder à l’expulsion.

Si les services de l’état chassent ces familles sans leur proposer de solutions concrètes, les 80 personnes dont 40 enfants qui vivent encore sur place, vont retourner vivre à la rue, dans l’une des villes les plus riches d’Europe. Ceci au mépris de la loi et d’un nouvel arrêté du conseil d’état qui oblige les services de la protection de l’enfance à prendre en charge l’hébergement des enfants.

« Qu’elle punisse ou qu’elle protège la loi est la même pour tous ». Sauf lorsqu’elle n’est pas appliquée.

Manuela Frésil

Je suis cinéaste et quelque fois enseignante. Je réalise des documentaires. Le dernier « Entrée du personnel »qui traite des conditions de travail des ouvriers des abattoirs industriel, est sorti au cinéma le 1 mai 2013.

Je me suis intéressée à la situation des familles en demande d’asile à Annecy, suite à ma rencontre fortuite avec quelques enfants qui faisaient leurs devoirs sur les bancs au square devant la gare.

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