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Billet de blog 11 sept. 2021

Chilien du Chili / Photographies réalisées au Chili, après onze ans d’exil

Ces deux premières images font partie de ce que je n’ai pas perdu un 11 septembre de l’an 1973 pour des raisons connues ou facilement imaginables.

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Chilien du Chili

Au Chili


un livre de photographies de
Fernando Orellana

Photographies réalisées au Chili, entre septembre et octobre 1984, après onze années d’exil.

© Fernando Orellana

Ces deux premières images font partie de ce que je n’ai pas perdu un 11 septembre de l’an 1973
pour des raisons connues ou facilement imaginables.

Cérémonie du retour

par Guillermo Núñez

Le voyageur errant se construit tous les jours, avec des planches, des cartons, des boîtes et des vieux chiffons, une brique après l'autre, un nouveau pays. Il est obligé de s'inventer des nuages, des cieux bien à lui, un pays doux, dur, mystérieux, fait de mensonges, de murmures, de jardins de rêves, d'avenues, de rues de terre étrangère, de maisons, d'intérieurs, de cours, de cordillères, de cerfs-volants, de chariots, de boîtes aux lettres, de pierres d'absence.

Tous les jours, il invente le Dublin de Léopold Bloom, de Molly Bloom, il marche, aveugle, dans ces rues qu'il n'a jamais connues, il essaie d'imaginer la chambre où Raskolnikov délirait d'angoisse sous le poids du remord ou de l'idée du remord de son crime. S'inventer des ponts, des bars, des bureaux, des cimetières, des clochers, des fleuves, des mirages, des rêveries.

Le voyageur errant croit que son pays n'est que passé, absence, une photographie jaunie où l'instant s'est figé, où le temps a cessé de fonctionner pour toujours et où la réalité s'échappe en criant par un coin du rectangle.

Le voyageur errant plonge la main dans l'obscurité pour faire naître d'un puits noir un dessin incertain de lui-même, un autoportrait tiède de son propre cri, de sa liberté conditionnelle.

Et il se méfie de ces photographies trompeuses.

© Fernando Orellana

L'injustice et la douleur sont toujours là, elles se sont agrippées plus fermement et commencent à donner des coups de poings contre la fenêtre du voyageur, de loin, et lui font des signes désespérés pour qu'il ne les quitte pas des yeux tandis qu'elles se défont au travers de la vitre.

Au travers de tant de vitres.

C'est alors que surgit un cerf-volant séditieux chargé de sigles et pendu à un arbre.

(Un jour, on a vu la patrie emplie de cerfs-volants caracolants, indomptés dans le ciel, messages de couleurs, de cris ou de rires ou de nuages attachés à un fil truqué.)

Le cérémonial du travestissement de la vie en mots, en images, en murmures, en ne photographiant rien de plus que notre mémoire, le souvenir brisé.

L'oeil qui surprend seulement ce que voit le coeur, le regard sélectif, témoins partiaux de ce qui est à nous, de ce qui est à d'autres, de ce que nous n'effacerons jamais.

Un blason reposant sur les planches chancelantes d'une baraque comme une cible ridicule, vieillie, le blason que se sont férocement disputés la police et les gens de la población Cardenal Silva Henríquez. Se battant, défendant avec rage un symbole muet, incongru, disproportionné, mais leur, malgré tout.

Le regard pas le moins du monde innocent, l'objectif, avec une fausse froideur, laisse de côté, au milieu des applaudissements, le téléphérique, le restaurant tournant.

(Le poisson frit à 130 pesos du restaurant Caliche de Concón est bien meilleur; bien meilleur est le colemono, et la chicha, écrit quatre ou cinq fois sur la fenêtre pour que personne ne se trompe, et bien meilleurs sont les sandwichs et les empanadas ou les frites du miraculeux restaurant de la Silva Henríquez.)

Le métro, Nueva Providencia, les banques ne se voient pas ici. Cause toujours ... Applaudissements fracassants.

© Fernando Orellana

Le regard qui ne veut pas mentir, qui se ment, qui trouve la vérité dans le coeur, qui commande à la rétine dont les yeux sont embués par les larmes, parce que ce n'est pas possible, tant de douleur, de misère et de joie et de rire et de soleil au milieu de la merde, ce n'est pas possible.

La Joconde sourit, juchée tout là-haut comme Violeta Parra, présidant, toute surprise, un incroyable bal à Ovalle, une danse invisible, avec des foulards que personne ne voit.

Nous non plus, nous ne les voyons pas. Nous sommes des spectateurs de l'invisible, chambre noire des images qui nous aident à reconstruire ce pays que le voyageur errant a tissé comme un portrait parlé de lui-même, comme une divagation de la mémoire, comme des foulards qu'on agite aux rêves, comme fouler à nouveau les feuilles sèches du Parc Forestal (absent de ce rêve), une écharpe effilochée autour du cou.

Comme je voudrais qu'un jour, Fernando Orellana puisse photographier l'arbre de Marinita dans le parc Cousiño, au beau milieu de cette forêt dense de plaques, d'images pieuses, de fleurs, de vierges, de photographies des autels pour les petites âmes en peine, qu'il puisse photographier une immense plaque gravée par tout le Chili, et qui dirait :

Marinita, merci pour le service rendu ...

Guillermo Núñez
traduit de l'espagnol par Dominique Longuet

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Chilien du Chili / Au Chili.
Un livre édité à Madrid en 1985.

Un site internet.
en français :
http://abacq.org/boga/index_fr.htm
en español :
http://abacq.org/boga/index.htm

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