Petits déjeuners: un symbole du «pragmatisme»…

On reparle de la mise en place de petits déjeuners pour les élèves des écoles des territoires les plus défavorisés. Ce type de mesure, qui est idéologiquement discutable, montre surtout l’impréparation, le manque de travail du pragmatisme actuel.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on parle de mettre en place des petits déjeuners pour les enfants qui arrivent à l’école le ventre vide…

La mesure est discutable car elle est liée à une vision condescendante des familles en situation de pauvreté et qu’elle va encore réduire le temps scolaire

L’institut Pierre Mendès France rappelle que celui-ci avait développé en 1954 le verre de lait à l’école pour lutter contre l’alcoolisme ambiant. Chacun convient aussi de ses vertus nutritives. Il indique aussi que Michel Barnier envisageait en 2008 de distribuer des fruits dans toutes les écoles.

Ces perspectives avaient un mérite : concerner tous les écoliers. La mesure proposée aujourd’hui concerne uniquement les enfants des pauvres ou les enfants pauvres. C’est une mesure stigmatisante car elle laisse à penser que seuls les enfants pauvres seraient mal nourris alors que l’on sait bien que la statistique ne saurait valoir causalité et qu’il est nombre de familles de cadres où les enfants sont laissés à eux-mêmes. Il faut d'ailleurs voir d'où vient la statistique en question pour se dire que sa valeur est bien incertaine. Tout repose sur une enquête du CREDOC de 2014  qui affirme que  47% des 500 enseignants du premier degré interrogés par téléphone identifient que des élèves arrivent le ventre vide le matin. Ceci concernerait 3,4 élèves par classe en moyenne de manière récurrente. Cette étude dit que les écoles REP+ (Réseau d’Éducation Prioritaire Renforcée) sont davantage concernées, à savoir 5,2 enfants par classe. On peut sérieusement discuter la méthodologie de l’étude qui n’a donc qu’environ 250 enseignants qui ont identifié le problème sans que l’on sache s’ils sont en REP+ (préfigurateurs en 2014-2015), en REP ou hors EP. Discutable aussi car elle ne parle pas de la réalité mais de la représentation qu’en ont les enseignants qui sont des spécialistes des apprentissages et de l’enseignement mais pas de la nutrition… Tout peut amener à penser qu’il y dans ces réponses des stéréotypes à l’œuvre… Le pragmatique prend évidemment pour argent comptant une étude qui va dans le sens de son idéologie…

On pourrait très utilement proposer des petits déjeuners à tous, chacun pourrait alors prendre ce dont il a besoin car tous les enfants ne sont pas identiques et l’idée de « ration alimentaire », si elle est peut-être valable pour les animaux doit pouvoir, sans doute, être adaptée pour les humains qui sont divers. En outre on pourrait ainsi promouvoir l’intérêt de formules diversifiées et de discussion autour de ces diverses manières possibles de faire.

Cette mesure est liée à la façon de concevoir le rapport de l’institution aux enfants pauvres. Quand nous étions au ministère nous avions conservé la mallette des parents qui était une idée de M. Blanquer qui l’avait lancée comme recteur avec l’aide de l’actuelle responsable de l’ IHEEF Mme Robert (une fidèle) puis qui l’avait généralisée comme DGESCO. En revanche, mes collègues qui y travaillaient avaient fait un travail remarquable pour en faire d’un côté un outil à destination des professionnels et d’un autre côté un outil à destination des parents pour leur donner une meilleure connaissance de l’école ( et uniquement cela). Aussitôt revenu aux affaires M. Blanquer a décidé de faire revoir cela pour revenir avec son état d’esprit parfaitement idéologique qui s’adresse aux familles moyennes  avec une condescendance qui apparaît clairement dans le texte de la nouvelle mallette revue à sa manière : « Le petit-déjeuner "idéal" doit être composé d’un produit céréalier (par exemple du pain), d’un produit laitier (lait chaud ou froid, yaourt, fromage blanc ou fromage), d’un fruit, et si votre enfant a soif de l’eau. ». On voit bien là à quel point le message ne s’adresse pas aux pauvres qui peuvent difficilement payer à leurs enfants des fruits tous les jours quand on en sait le prix. M. Blanquer, qui est un libéral, a la solution : puisque les pauvres resteront pauvres (il y en aura encore davantage à l’avenir puisque le but du plan pauvreté du gouvernement n’est pas de réduire le nombre de pauvres …), il suffit que l’école des pauvres prenne sur le temps scolaire pour nourrir les pauvres...

Quand on sait que les gouvernements qu’il a soutenus ont réduit le temps scolaire (comme s’il était suffisant pour les enfants de l’éducation prioritaire) et qu’il a lui-même désorganisé le temps péri scolaire en supprimant les rythmes sur cinq jours et en ne se donnant pas la possibilité dans des PEDT de discuter la complémentarité entre temps scolaire et temps péri scolaire chaque jour. Il s’est donc empêché de rendre possible une mesure qui permettrait de mettre en place des petits déjeuners ou des collations pour tous avant le démarrage des activités scolaires. Un vrai gâchis sur le fond.

 

L’impréparation est impressionnante, la relation aux collectivités territoriales dégradée.

Il est très significatif de voir comment la vice présidente de l’ AMF intervient sur le sujet (Évitant à M. Baroin le président et ami de toujours de M. Blanquer d’avoir à le faire ou alors signalant que celui-ci ne peut retenir une parole des élus républicains sur le sujet) pour signifier l’impréparation de l’affaire.

Alors que la mesure est déjà à l’étude en février 2018, comme il apparaît dans l’intervention de Mme Buzin et de M. Blanquer devant la commission des affaires culturelles et de l’éducation : « Nous essayons effectivement d’améliorer l’accès de toutes les familles à la restauration scolaire. Beaucoup d’enfants arrivant à l’école le ventre vide, nous envisageons d’instaurer un système, déjà en place dans certaines communes, de distribution de petits-déjeuners à l’école juste avant le début des cours. La prévention et l’éducation à la santé sont une priorité de la stratégie nationale de santé. »

Rappelons que lors de cette commission des très bons connaisseurs de l’école et de la pauvreté (Jean-Paul Delahaye, Marie-Aleth Grard et Véronique Decker) avaient le matin informé les députés des réalités de la pauvreté et des besoins en la matière. Ils ne semblent pas en avoir fait grand cas et il est intéressant de voir sur la vidéo comment la vice présidente s’agace quand Veronique Decker précise son point de vue

La mesure est confirmée par le président de la République en en septembre 2018

Elle figure dans la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté

Et plus d’un an après qu’elle soit mise à l’étude, elle n’est toujours pas prête car, notamment rien n’a été travaillé avec les collectivités locales.

On reconnaît bien là le pragmatisme débridé de M. Blanquer qui fait peu de cas des collectivités territoriales et des personnels de son ministère, comme s’il était trivial de savoir qui organisera les petits déjeuners en question (rôle des directeurs, des agents de service…). Le principe du ministre c’est « j’ai une idée, elle est bonne, l’intendance doit suivre ». Il est connu qu’il a fatigué beaucoup de personnes qui ont travaillé à ses côtés. Il est aussi connu que cette agitation qui ne prend pas en compte les contraintes des autres (ni des personnels, ni des partenaires) ne sert à rien et ne débouche que sur des actions peu crédibles car mal préparées. C'est typique d'une conception autoritaire s'agissant des orientations et d'un laisser faire coupable s'agissant des mises en œuvre, car  au fond peu importe comment cela se fera puisque le principal est d'en parler pas de le faire.

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