Politiques éducatives Des idéologies au pragmatisme… ? (2)

En mars 2018, j’ai participé à un colloque de l’ AFAE (Association française des acteurs de l’éducation) sur le thème qui donne son titre à ce billet. La revue a publié le fruit de ces travaux qui m’a inspiré une recherche lexicale dans des textes politiques pour continuer la discussion.

On trouvera la référence à la revue signalée ici. Au moment où la liberté de la presse est mise en cause avec une tentative de perquisition à Mediapart, l’analyse des discours politiques est plus que jamais nécessaire pour contribuer au sursaut démocratique indispensable.

L’idéologie comme repoussoir

Personne aujourd’hui n’assume positivement le mot « idéologie » : l’idéologie est un enfermement négatif reproché aux autres alors que l’on est évidemment soi-même ouvert et positif. Elle est «  faux débat », « carcan », « dogmatisme » ou « manichéisme ». Elle se distingue des « sciences » d’un côté, du « pragmatisme » de l’autre. C’est le plus souvent au nom de l’efficacité ou des savoirs scientifiques que l’on critique l’idéologie. 

On peut donner quelques exemples significatifs des énoncés des députés à l’adresse des ministres de François Hollande. On est dans des usages qui en font toujours un reproche fait au ministre :

 « Pour vous, la création de postes supplémentaires est une solution magique. À mon sens, vous vous trompez à trois titres : budgétairement, politiquement, mais aussi et surtout pédagogiquement. J’ose affirmer que l’enjeu essentiel de notre école n’est pas d’obtenir des moyens supplémentaires. Celle - ci a surtout besoin de dépasser ses propres carcans et les idéologies qui lui interdisent toute évolution » (Patrick Hetzel)

« Cette affaire mérite mieux que des mesures idéologiques dictées par le parti socialiste : elle nécessite un consensus national. Vous en êtes loin. Saurez-vous entendre les attentes et les contributions de ceux qui, sans penser forcément comme vous, aiment l’école au moins autant que vous. »(Rudy Salles)

« Après avoir supprimé les internats d’excellence, tenté de décourager les enseignants de classe préparatoire au motif que tout le monde n' y a pas accès, et essayé de supprimer les bourses au mérite, symboles s’il en est de l’égalité républicaine, voici la nouvelle cible d’une idéologie qui consiste à justifier par la lutte contre les inégalités sociales la suppression de ce que vous considérez comme le symbole de celles - ci : les langues anciennes » (Annie Genevard)

« Ce projet a de lourdes conséquences sur les clubs sportifs et la vie associative. Aurez- vous la sagesse de faire un bilan objectif de cette expérience et de permettre les aménagements réclamés par la communauté scolaire ou bien vous entêterez-vous à maintenir le dispositif actuel, restant dans une posture idéologique ? L’intérêt de l’enfant, qui est au cœur de nos préoccupations, ne semble pas vraiment bénéficier de cette réforme. »(Rudy Salles)

On peut aussi signaler un cas d’une député de gauche (Martine Martinel) qui reprend des propos de Luc Chatel utilisant le mot « idéologie » : « Vous avez aussi déclaré : « Il faut sortir du faux débat sur les moyens. La politique éducative ne se résume pas à l’idéologie socialiste du “toujours plus” ». Proposer une vision aussi caricaturale de ceux qui, au-delà des rangs socialistes, s’interrogent sur le devenir de l’école publique et de l’éducation nationale, relève de la malhonnêteté intellectuelle. »

Et le cas d’une député écologiste (Barbara Pompili) qui soutient Vincent Peillon : «Les défis à relever sont grands, car l’éducation nationale a beaucoup souffert lors du précédent quinquennat. On voit les conséquences de l’application d’une idéologie néolibérale à l’éducation nationale qui a fait des ravages et dont les premières victimes sont nos enfants et nos jeunes »

Les politiques éducatives peuvent elles être exemptes d’idéologie ?

L’opposition des idéologies et du pragmatisme en matière de politique éducative est principalement un fait de discours politique actuel. Certains personnels politiques s’ auto proclament pragmatiques et d’autres ou les mêmes dénoncent l’idéologie chez les autres. Le pragmatisme, qui serait efficace, est bien porté, l’idéologie, qui constituerait un « carcan » moins bien. Et pourtant les uns sont-ils moins idéologues que les autres ? Les autres sont ils moins pragmatiques que les uns ? On imagine mal un responsable politique qui n’aurait pas d’idées et donc d’idéologie qui les oriente. Pas plus on n’imagine un responsable politique indifférent à une action appropriée. Tout est affaire de présentation (et donc d’idéologie ? ou de pragmatisme communicationnel ?).

On a pu voir au cours du colloque de l’ AFAE avec les approches historiques et avec la comparaison avec l’Allemagne, comme en entendant les représentants des collectivités territoriales,  que toute politique éducative combine en fait des éléments idéologiques fruits des histoires, des cultures éducatives, des orientations politiques avec des adaptations à des situations du moment et à des rapports de force. On a notamment pu noter que les politiques éducatives se construisent en s’appuyant tantôt sur les grands mouvements de la pensée politique, tantôt sur les théories portées par des experts ad hoc. On a pu voir avec l’approche sociologique et la notion de « populisme éducatif » proposée par Xavier Pons , qui en a également rendu compte au centre Alain Savary,que la question est fortement travaillée par les processus de communication qui altèrent la perception des problèmes en les construisant en faux problèmes qui prennent le devant de la scène pour l’occuper au moins dans les « grands » media, empêchant de poser les problèmes de fond dans leur complexité. Les discours construits avec sérieux, fruits d’une expérience et d’un travail de fond deviennent en conséquence à peu près inaudibles pour le grand public et partant pour une partie de la profession qui s’y laisse prendre faute d’une maîtrise suffisante des savoirs professionnels. On peut craindre que la multiplication de références, ou parfois de prétendues recherches, accroisse la confusion du débat public rationnel si nécessaire en démocratie. Il est intéressant de débusquer dans l’usage des mots et dans la construction des discours, des conceptions de l’éducation et de la société en tension idéologique.

Si l’on regarde notre corpus de discours des politiques (ministres et députés), on peut voir d’abord que les dénonciations de l’idéologie chez les ministres par les députés assument toujours explicitement des choix idéologiques contraires ou supposés tels : « l’idéologie socialiste du toujours plus » renvoie certainement à une autre idéologie dont le qualificatif est à préciser mais qui renvoie à une conception gestionnaire. «L’idéologie néo libérale » renvoie à une autre idéologie qui fait plus de place à la question sociale. « L’idéologie qui consiste à justifier par la lutte contre les inégalités sociales la suppression » [des internats d’excellence, des bourses au mérite, des langues anciennes et à démoraliser les professeurs de CPGE] renvoie à une idéologie alternative où l’on valorise l’excellence et le mérite. Et le député qui critique Najat Vallaud Belkacem à propos des rythmes scolaires « vous entêterez vous à maintenir le dispositif actuel, restant dans une posture idéologique ? » est il lui-même moins idéologue ? Un autre s’adressant à la même lui déclare « Cela me rappelle le discours idéologique de votre prédécesseur, M. Peillon qui répétait à l’envi : « Il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix ». Mme Taubira avait même lancé lors du débat sur le mariage pour tous, qu’elle voulait arracher les enfants au déterminisme de la religion ». Au nom de quelle idéologie s’exprime-t-il lui qui ne croit pas aux déterminismes et qui justifie l’imposition d’une religion aux enfants par leurs parents? On peut même s’interroger sur le fait de savoir si un consensus serait moins idéologique qu’une position politique assumée quand un député propose « Cette affaire mérite mieux que des mesures idéologiques dictées par le parti socialiste : elle nécessite un consensus national ».

Par ailleurs on peut, dans les énoncés de ministres qui s’autoproclament « pragmatiques », en matière de politique éducative, assurément repérer des traces de postures, propositions, réflexions qui s’appuient sur des principes politiques et idéologiques ou qui inscrivent leur propos en réponse à ces énoncés idéologiques : jacobins ou décentralisateurs, socialistes ou libéraux, collectivistes ou individualistes… Il y a tant d’occasions de s’inscrire dans une idéologie. Construire un propos c’est au fond toujours s’inscrire dans un flux d’avis ou d’opinions marqués par des appartenances.  Au-delà des postures qui consistent à se déclarer au-delà des clivages ou opposé au manichéisme, on ne voit pas comment des discours politiques en éducation pourraient ne pas être traversés par les positions idéologiques de leurs auteurs ou par des positions vis-à-vis desquelles ils éprouvent le besoin de se positionner tout en essayant d’atténuer ou de gommer leurs positions. Proposons quelques propos qui illustrent cette conception des choses et manifestent des gommages de contradictions et de positions tranchées. On ne garde ici que des citations de Luc Chatel . On laisse le lecteur regarder ceux de Jean-Michel Blanquer où tout un chacun pourra trouver des exemples tout aussi éclairants de gommage des idéologies :

 « Notre projet [équiper les écoles rurales en numérique] n’est nullement contradictoire avec la notion de mérite et avec les valeurs républicaines de notre école, pas plus, je le répète, que le fait de prévoir des moyens et des mesures particuliers dans des zones d’éducation prioritaire. »

« Nous souhaitons faire davantage confiance aux lycéens et les responsabiliser. Nous souhaitons que le lycée reste une filière d’excellence pour ceux qui ont la capacité d’accéder aux meilleures filières de formation supérieure. »

« La réussite de chaque élève, c’est l’excellence pour les meilleurs, ceux qui se destinent aux grandes écoles et aux carrières universitaires, mais aussi, pour les autres, la préparation à un métier ou à une formation supérieure. Je suis très attaché au caractère national de ce ministère, avec des programmes nationaux, des diplômes nationaux, des recrutements nationaux, mais nous devons aussi nous adapter à la situation particulière de chaque établissement et de chaque enfant. »

On voit bien comment chacune de ces phrases est traversée des conceptions dont elles ont pour rôle de démarquer le propos. La première de ces citations renvoie à la question de l’égalité, de l’égalitarisme, de la distribution des moyens dans des perspectives inégalitaires pour soutenir le rural d’un côté, les zones d’éducation prioritaire d’un autre. Il y a bien à la base de cet échange un débat idéologique et politique entre les tenants d’une politique égalitaire pour tous et ceux d’une adaptation aux besoins, ligne de fracture idéologique en éducation déjà ancienne que l’on résume parfois en distinguant égalité et équité.

Dans la seconde les mots « responsabiliser », « excellence », « meilleures filières » renvoient également à des partis pris idéologiques qui valorisent l’individu et le parcours réussi et s’opposent à une vision plus collective de la réussite de tous, assumant à cet égard un point de vue clivant. La troisième citation est particulièrement remarquable pour sa tentative de composition de points de vue contradictoires. C’est l’exemple type de la tentative de gommer les idéologies en matière éducative : « l’excellence pour les autres » « mais nous devons aussi » sont des formules qui s’efforcent d’assurer un consensus entre des points de vue qui portent des points de vue idéologiques contradictoires dont on prétend qu’ils ne le sont pas et que l’on peut donc les assumer dans un même mouvement pour se constituer un électorat plus large sans aucun doute.  La politique aujourd’hui (mais déjà hier quoique de manière moins prégnante sans doute) en matière éducative comme en d’autres matières ne serait elle pas devenue une activité qui consiste à surfer sur l’opinion en recherchant les discours ajustés à la pensée du plus grand nombre possible ou à faire semblant de s’y ajuster pour obtenir son adhésion ? Et ceci  indépendamment de ce que l’on considère véritablement souhaitable pour la nation dans son propre corpus idéologique ou grâce aux données de la recherche. Autrement dit la controverse démocratique qui repose sur la raison et l’argumentation laisserait-elle place à des logiques commerciales où l’on vante, où l’on vend ses produits en s’efforçant à dissimuler ses choix idéologiques et la réelle complexité des savoirs issus de la recherche pour plaire plus largement ? Ne serait-ce pas un des sens actuels de ce que l’on appelle le pragmatisme ?

Les quarante ans de l’ AFAE ont été un grand moment de partage d’un regard critique sur la manière dont sont conduites les politiques éducatives, scolaires et pédagogiques. Ce colloque conforte sans aucun doute un travail critique à approfondir encore et toujours pour mettre en garde nos concitoyens et nos collègues sur le risque qu’il y aurait à accepter le langage dominant sans le passer régulièrement à la moulinette des confrontations démocratiques et scientifiques si nécessaires pour permettre à l’ensemble des acteurs du processus éducatif de s’élever dans la connaissance de ce qu’ils ont à faire : «  Deux hommes, s’ils veulent s’entendre vraiment, ont du d’abord se contredire. La vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie[1] ».

[1] Gaston Bachelard in « La philosophie du non » ouvrage qui porte haut « le souci de maintenir en discussion les résultats acquis »

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