Education prioritaire : des propositions pour enseigner en CP et CE1 dédoublés (1)

Ce billet se veut une ressource pour les professionnels des CP/CE1 dédoublés de REP+ et de REP, il est le fruit d’un travail collectif de professionnels jamais validé au sein du ministère et repris par mes soins. Comme il est destiné aux enseignants qui y travaillent, il est écrit en utilisant « vous ». Une manière de proposer que vous commentiez.

On a vu dans le précédent billet qu'on aurait pu faire autrement pour mettre en place et généraliser les CP et CE1 dédoublés dans les REP+ et les REP et que l'on pourrait vous tenir un autre discours sur les objectifs à atteindre et l'enseignement des fondamentaux. Maintenant qu'ils sont mis en place les CP et CE1 à effectifs allégés doivent permettre que tous les élèves abordent la dernière année du cycle 2 en disposant des compétences leur permettant d’atteindre les objectifs de fin de cycle fixés par le programme.

Travailler en cohérence avec les repères essentiels en s’appuyant sur l’analyse des besoins des élèves

Vous vous inscrivez dans la continuité de la mise en œuvre des programmes de maternelle et de cycle 2 où l’accent est mis sur l’apprentissage des fondamentaux. Vous serez  également en cohérence avec les orientations du  référentiel de l’éducation prioritaire qui insiste notamment sur l’importance du travail en petits groupes hétérogènes, sur la régularité de l’évaluation des besoins des élèves, sur un enseignement plus explicite, sur l’importance de la maîtrise de l’écriture dès le cours préparatoire et sur les relations avec les parents.

Enseigner avec un groupe restreint doit vous aider à développer des gestes professionnels efficaces et adaptés à un petit effectif. Cela favorise une dynamique de travail ajustée aux besoins des élèves pour déterminer les acquisitions à faire réaliser, mieux gérer l’hétérogénéité en pratiquant une différenciation en prévention. Cela vous permet de conduire vos élèves à des apprentissages réussis.

C’est pourquoi il vous appartient dans le cadre d’un travail de l’équipe pédagogique, d’évaluer précisément les besoins des élèves afin de bien déterminer vos objectifs pédagogiques et les activités d’apprentissage proposées en conséquence. Vous pouvez, pour cela notamment, vous appuyer sur les échanges que vous pouvez développer avec les enseignants de l’école maternelle qui ont suivi les mêmes élèves pendant plusieurs années. Vous pourrez notamment vous appuyer sur  le carnet de suivi des apprentissages, renseigné tout au long du cycle, et sur la synthèse des acquis de l'élève, établie à la fin de la dernière année du cycle 1.

Ne confondons pas la compréhension des besoins individuels (indispensable à la bonne conception de l’enseignement)  et l'enseignement individualisé (qu’il ne s’agit pas de mettre en œuvre même à 12)

Vous veillerez au fait que l’on  induit trop souvent l’idée que le meilleur enseignement serait un enseignement individualisé où chaque élève serait devant une tâche spécifique. Les orientations et discours actuels qui insistent sur les besoins particuliers vous engagent parfois  sur la fausse piste qui consiste à essayer de « traiter » de manière individuelle des besoins très partagés par les élèves en REP+ et en REP, négligeant ce que les sciences de l’éducation, la sociologie, la sociolinguistique nous ont appris sur les vertus du collectif dans les apprentissages. Il faut donc bien distinguer ce qui différencie « évaluer les besoins de chacun » qui est utile pour votre compréhension de leurs besoins et développer une « dynamique de travail collective ajustée aux besoins des élèves» qui est indispensable pour s’appuyer sur tous les éléments d’une dynamique pédagogique. C’est dans le travail du groupe que les activités proposées répondent à la diversité des besoins de vos élèves.

Le suivi personnalisé des élèves y est indispensable et suppose la pratique régulière de l’évaluation des acquis. Les évaluations nationales peuvent vous donner des éléments sur lesquels vous appuyer mais ce qu’elles apportent est hélas très limité du fait d’une conception trop orientée des évaluations qui veulent aussi servir à imposer des manières de faire, en outre avec des énoncés qui ont été très discutés. C’est à vous de voir ce qu’elles vous apportent en vous défiant de trois écueils :

- le fait qu’elles n’ont pas été travaillées avec des enseignants dans une démarche collaborative et qu’elles n’ont pas été testées avant la passation générale (la politique politicienne va vite quand la politique éducative a besoin de la durée) amène des passations que vous êtes nombreux à critiquer ;

- le fait qu’elles soient très orientées, pour vous imposer des pratiques pédagogiques et didactiques, ne doit pas vous empêcher de penser par vous-mêmes et de choisir vos outils et perspectives de travail à partir de l’ensemble des informations dont vous disposez sur les niveaux de vos élèves ; beaucoup de choses ont été écrites sur ce point par des personnes compétentes comme madame Plane , monsieur Goigoux ou monsieur Brissiaud que le ministre ferait bien de consulter.

- le fait que l’on vous incite à procéder par remédiation individuelle n’est pas contradictoire avec le souci de travailler à la prévention dans le collectif comme y invitait de manière très intéressante un texte ministériel de 2003 toujours d’actualité.

As-t-on déjà vu un ministre de la santé dire à un chirurgien comment il doit opérer ?

Est-ce qu’on imaginerait un ministre de la santé qui dirait au chirurgien quels gestes professionnels il doit réaliser pour une appendicite ou pour une tumeur cancéreuse… Il n’y a pas de raison que l’on vous impose vos gestes professionnels quotidiens. Vous êtes fonctionnaires de responsabilité, vous avez comme un chirurgien, ou comme votre dentiste, une ardente obligation d’améliorer vos pratiques par le travail personnel, l’observation de vos élèves et de leurs besoins, les échanges avec vos collègues, la formation. Un de vos syndicats a conduit une université d’automne sur votre « pouvoir d’agir ». Exercez le. Demandez les formations adaptées à vos besoins.

Évidemment, vous aurez l’occasion d’associer régulièrement les parents d’élèves, le petit effectif favorisant des relations régulières et confiantes. Vous seuls êtes porteur de confiance pour les parents, à cet égard les grands discours ne servent à rien, seules sont utiles vos pratiques.

La recherche rappelle que beaucoup dépend de vous et de vos pratiques professionnelles pour les milieux populaires notamment. Dans la littérature francophone, et en se centrant sur l’écrit et les mathématiques on pourra en particulier se référer à  des chercheurs qui connaissent vraiment vos classes pour y avoir travaillé avec des collègues (ne vous laissez pas prendre au jeu de scientifiques très médiatisés qui ne connaissent pas vos classes). On peut par exemple vous conseiller :

Denis Butlen, Monique Charles-Pézard et Pascale Masselot : « Apprentissage et inégalités au primaire : le cas de l'enseignement des mathématiques en éducation prioritaire », CNESCO, novembre 2015

Roland Goigoux (sous la direction de) : Rapport Lire/Écrire : étude de l’influence des pratiques d’enseignement de la lecture et de l’écriture sur la qualité des premiers apprentissages, IFE, ENS de Lyon, 2015

Le prochain billet rentrera davantage dans le détail pédagogique de ces questions.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.