« 30 millions de mots de moins à quatre ans »

On propose ici une autre façon de commenter les propos du ministre : il s’agit d’essayer de dire d’où provient ce qu’il énonce comme des certitudes ou des évidences, « on sait que », et notamment de discuter des propos qui s’appuient sur des données dites « science ».

Dans une interview au journal "gratuit" « 20 minutes », le 14 octobre 2018, le ministre qui défend des évaluations difficilement défendables, sur lesquelles bien d’autres se sont heureusement exprimés, déclare :

« Même si ce n’est pas le seul critère qui interfère, les difficultés sociales et familiales peuvent expliquer certains retards, notamment dans le langage. On sait par exemple, qu’un enfant de 4 ans issu d’une famille défavorisée a entendu 30 millions de mots en moins qu’un enfant issu d’une famille aisée. C’est à l’école d’apporter à cet enfant ce que sa famille n’a pas pu lui donner. On ne doit laisser aucun élève de côté. »

D’où vient ce « on sait que », cette « science », dont la source n’est évidemment pas citée par le ministre car la science cela va de soi, c’est bien connu…?

Gageons que le ministre l’a lu dans un rapport de Terra Nova

« Investissons dans la petite enfance, L’égalité des chances se joue avant la maternelle » établi par Florent de Bodman, Clément de Chaisemartin, Romain Dugravier, Marc Gurgand  fin mai 2017 (ça tombait bien !). 

Lequel rapport s’inscrivait dans la suite d’un travail conduit avec l’institut Montaigne en 2014

Le but de ce rapport est de valoriser la crèche et d’ignorer l’école maternelle comme mode d’accueil de la petite enfance. On est là dans la continuité de Xavier Darcos qui s’était rendu célèbre en parlant d’enseignants trop payés pour changer des couches culottes.

Pour justifier le fait qu’il faut mettre à la crèche tous les enfants défavorisés (sans interroger ce qui apparaît comme une évidence à ces auteurs), il fallait trouver des arguments. Ils leurs sont fournis par une étude américaine de Hart et Risley de 1995 non disponible sur internet mais bien décrite sur divers sites en anglais uniquement.

Étude qui, à notre connaissance, n’a pas été reproduite, ce qui réduit sérieusement sa prétention à la scientificité. Cette étude qui porte sur l’observation des interactions verbales dans 42 familles (combien de « défavorisées » ?) constate qu’en présence des observateurs (une heure par mois pendant 2 ans et demi), les parents de milieux « défavorisés » parlent moins à leurs enfants que les parents de milieux plus aisés (« parler moins » étant équivalent pour eux à « dire moins de mots »). En l’absence de réflexion sociologique sur le sujet, le résultat est pris tel quel comme une « vérité » des milieux défavorisés (On aurait juste pu réfléchir au fait que les parents de milieux populaires préfèrent peut être moins parler en présence de tiers qui sont pour eux des juges par définition. Pour se protéger du jugement, on se risque moins).

En conséquence des observations, des calculs sont faits et l’on peut déduire que sur les quatre premières années de vie les enfants défavorisés, c’est tout le temps pareil et donc en nombre de mots on arriverait à cet écart de 30 millions de mots de moins prononcés par les parents défavorisés. Toutefois si l’on en croit le résumé disponible sur Google books : “Extrapolating this verbal interaction to a year, a child in a professional family would hear 11 million words while a child in a welfare family would hear just 3 million”, c’est à dire un écart de 8 millions par an c’est à dire 24 millions et non 30 sur les trois années concernées par l’étude (enfants de 1 an à 3 ans). 

Outre qu’une telle extrapolation est bien peu scientifique, les conclusions tirées de si peu d’informations sont bien discutables. Chacun voit le schématisme de l’affirmation que si les parents prononcent moins de mots, les enfants eux-mêmes disposeront de moins de mots… c’est la théorie du « bain de langage » très discutée par les linguistes avertis mais facile à formuler et souvent mentionnée par le ministre. Si l’on veut des éléments sérieux sur cette question on pourra se référer aux travaux d’Agnès Florin qui est une de nos meilleures spécialistes.

Il y aurait donc d’un côté les bons parents, favorisés ou moyens, qui disent beaucoup de mots à leurs enfants et d’un autre côté les mauvais parents défavorisés qui ne disent pas assez de mots. Il faut donc mettre les enfants défavorisés à la crèche pour qu’ils bénéficient de plus de mots… CQFD.

Cette étude de Hartz et Risley  a été critiquée du fait de son imprécision et de limites évidentes, on trouve par exemple au lien ici une critique rapide mais bien argumentée qui aurait du suffire à mettre en doute son bien fondé. Mais pour le rapport de Terra Nova puisque l’on veut démontrer qu’il faut développer les crèches plus favorables au bain de langage que les écoles…

Le ministre déclare ici que c’est à l’école de remédier au manque de lexique des enfants de milieu défavorisé mais il ne fait rien pour soutenir les perspectives de prévention proposées par la refondation avec l’accueil des moins de trois ans à l’école maternelle. C’est que, par ailleurs, il a déclaré à l'Assemblée, début février 2018, « La scolarisation dès deux ans peut être une solution [...] mais il est probable que, à un certain moment, la crèche soit quelque chose de plus pertinent que la scolarisation à deux ans, notamment si on veut des bains de langage », suivant en cela ce rapport de ses amis, puisque Florent de Bodman est le responsable de l’association qui porte l'opération « parler bambin », qui sera sans doute imposée bientôt aux écoles maternelles dans la suite du programme « parler » de « agir pour l’école » (même s’il est très discuté par les linguistes) et puisque Marc Gurgand est un des conseillers scientifiques …

Plusieurs arguments s’opposent à la proposition du ministre de développer les crèches pour répondre aux besoins des enfants de milieux populaires qu’il ne faudrait pas caricaturer comme le font nombre d’études anglo saxonnes au rang desquelles celle dont nous avons parlé :

  • Le réalisme économique que la cour des comptes rappelait déjà en 2008 en indiquant que la diminution «du taux de scolarisation des 2-3 ans de 27% entre 2003 et 2007», était «peu cohérente au regard de la bonne utilisation de l’argent public». En effet à l’évidence l’accueil en maternelle à deux ans est moins cher que l’accueil en crèche.
  • La compétence juridique. Les emplois des écoles sont de compétence nationale donc de la compétence du ministre de l’éducation nationale qui peut y faire quelque chose ; en revanche les crèches sont de compétence municipale ou départementale. Il est donc facile pour un ministre de dire que ce sont les collectivités territoriales qui doivent dépenser plus car même si elles sont aidées pour bâtir, chacun sait qu’elles ne seront pas aidées pour le fonctionnement ultérieur qui nécessitera de payer le salaire des éducatrices de jeunes enfants. Il n’y aura donc probablement pas un engouement très marqué pour le sujet et les enfants peuvent attendre longtemps les places promises.
  • On dispose d’études françaises sur l’intérêt de la maternelle à deux ans pour les enfants des milieux populaires. Ces intérêts sont de deux ordres : scolaire, car l'école à deux ans permet que les enfants s’approprient progressivement les règles de l’école, son langage, facilitant ainsi les apprentissages scolaires ultérieurs en moyenne et grande section puis en élémentaire (On peut en particulier citer le travail de Linda Ali dans la revue Éducation et Formation de la DEPP numéro 82 de 2012). Mais aussi social, car l’école maternelle est gratuite pour les familles contrairement à la crèche et aux autres modes de prise en charge de la petite enfance.

 Alors que fait on pour les plus « défavorisés », dont on parle beaucoup, en attendant que les milliers de places en crèche nécessaires soient disponibles ?

J’attends les données de la rentrée 2018 pour savoir si l’accueil à deux ans dans les REP+ et les REP s’est maintenu ou a régressé. On avait vu, à la rentrée 2017,  le coup d’arrêt à la courbe ascendante commencée en 2013. Gageons que, sauf si les IA DASEN ont été à contre courant de leur ministre, le taux de moins de trois ans accueillis reste stable ou baisse alors que nous savons bien que l’intérêt des enfants est qu’il monte.

Enfin on ne peut manquer de compléter notre propos en proposant des travaux français reposant sur des recherches approfondies qui permettent de compenser les inégalités à l’école maternelle, non en proposant des adjuvants à l’école de personnes qui sauraient mieux faire que les enseignants, mais en accompagnant les professionnels de l’école dans l’esprit du référentiel de l’éducation prioritaire. Sur le sujet de la compréhension, le travail conduit par Sylvie Cèbe et Roland Goigoux est particulièrement convaincant. Il repose sur une démarche qui fait toute sa place à un enseignement explicite qui permet aux enfants des milieux populaires de donner le meilleur d’eux-mêmes à l’école.

 

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