Education prioritaire : des propositions pour enseigner en CP et CE1 dédoublés (2)

Ce billet se veut une ressource pour les professionnels des CP/CE1 dédoublés de REP+ et de REP, il est le fruit d’un travail collectif de professionnels jamais validé au sein du ministère et repris par mes soins. Comme il est destiné aux enseignants qui y travaillent, il est écrit en utilisant « vous ». Une manière de proposer que vous commentiez.

Engager toute l’équipe de l’école dans le projet pédagogique

La mesure CP-CE1 à effectifs allégés engage toute l’équipe enseignante de l’école, qui est garante de son efficacité. Vous devez pouvoir travailler en collectif professionnel comme vous l’avez fait avec plus de maîtres que de classes. Il serait très dommage pour vous et pour vos élèves que vous subissiez un repli sur ce petit groupe sans contacts avec d’autres élèves et d’autres adultes, tant pour vous que pour vos élèves. Le modèle familial, dont on sait qu’il est parfois déjà difficile à gérer en famille, n’est pas adapté à l’école qui n’est pas une famille. Très vite des collègues ont pointé des difficultés du petit groupe : développer plus d’affectivité que de dimension intellectuelle, être en permanence sur le dos des enfants aux dépends de leur progressive autonomisation.

Il est vraiment souhaitable que vous organisiez votre projet d’enseignement en équipe de cycle; vous définirez ensemble votre pratique pédagogique quotidienne. Vous vous appuierez sur les pratiques validées et capitalisées par les équipes pédagogiques ayant bénéficié d’un enseignant supplémentaire dans le cadre du dispositif « plus de maîtres que de classes ». L’augmentation de votre nombre d’enseignants engagés dans les CP et les CE1 doit être l’occasion de développer un travail d’équipe qui renforce la professionnalité et la responsabilité de chacun au service du projet pédagogique et du parcours scolaire des élèves.

Il nous a été dit que, dans certaines équipes, des tensions étaient apparues du fait des effectifs plus nombreux dans les autres niveaux. J’espère qu’il pourra être mis bon ordre à cela car il est fort dommageable qu’une mesure pédagogique crée de la tension. J’espère que les moyens des années à venir permettront que les classes autres que CP et CE1 puissent, malgré tout, rester dans des normes habituelles en éducation prioritaire de l’ordre de 22,5 élèves par classe au niveau national en éducation prioritaire à la rentrée 2016 (alors que hors EP c’est 23,8).

Dans les REP+ le temps disponible pour les concertations et la formation de 18 demi-journées facilite le travail en équipe et permet de développer en particulier les temps de travail collectifs filés qui sont recommandés par l’inspection générale.

Mise en œuvre de l'année 2 de la refondation de l'éducation prioritaire : suivi du volet pédagogique, Monique Dupuis et Marie-Laure Lepetit, juillet 2016.

 

Connaître les besoins des élèves et bien déterminer les objectifs d’apprentissage

Les élèves entrant au CP n’ont pas tous le même âge ni le même niveau. Certains peuvent ne pas percevoir ce qu’il s’agit d’apprendre au travers des diverses tâches proposées, ou ne pas savoir mobiliser  les outils et démarches nécessaires à la réalisation de ces apprentissages. De surcroît, le fait que la langue soit, à l’école, à la fois outil de communication et objet d’étude, peut constituer, dans certaines situations, un obstacle à l’apprentissage de certains élèves si on ne leur signale pas explicitement le moment où l’on passe du simple usage de la langue à l’étude de son fonctionnement.

Par ailleurs, les élèves apprennent à partir de ce qu’ils savent déjà, en s’engageant activement dans la situation scolaire, en réussissant et en comprenant. Apprendre, c’est élaborer une nouvelle connaissance ou transformer une connaissance existante, de sorte qu’elle soit réutilisable dans d’autres situations. C’est donc à partir de la mise à l’épreuve des acquis antérieurs et de la perception de leur limite que du nouveau peut s’explorer.

Le faible effectif doit pouvoir vous rendre plus aisé le repérage de certains décalages, et la compréhension des besoins des élèves par :

- une observation et une écoute facilitées de chacun des élèves lorsqu’ils sont au travail afin de mieux comprendre ce qu’ils font, comment et pourquoi ils le font, 

- un dialogue avec chacun au cours de la réalisation de la tâche pour une verbalisation du but de l’activité et une mise en lumière des manières de faire,

- une attention particulière aux attitudes et réflexions des élèves lors des séances collectives qui peuvent être significatives de représentations erronées,

- des synthèses régulières en début ou fin de séance ou de journée pour se dire et se redire (ou même écrire) ce que l’on a appris, ce que l’on vient d’apprendre...

Par ailleurs, la recherche a pu mettre en évidence que certaines compétences sont véritablement au cœur des apprentissages et que leur maîtrise est indispensable à la réussite scolaire.

Certaines compétences en mathématiques, et principalement les habiletés en calcul mental sont fortement explicatives du niveau global d’acquisition des élèves et de son évolution au fil de l’année, ces mêmes habiletés étant corrélées également aux capacités cognitives des élèves et notamment à la mémoire de travail, cette proximité entre calcul mental et mémoire de travail n’étant pas surprenante car les activités scolaires de cette nature font naturellement appel à cet aspect des capacités cognitives.

Il est donc important d’évaluer à l’entrée au CP aussi bien les compétences des élèves dans le domaine de la langue que dans celui des mathématiques. Il convient donc de pouvoir apprécier précisément les connaissances et les compétences de chaque élève  afin de soutenir au mieux ses apprentissages, dès le début de l’année scolaire. Vous devrez évidemment compléter les évaluations diagnostiques nationales qui pour l’instant sont trop orientées pour vous donner une vision suffisamment large des besoins de vos élèves.

Il ne faut pas manquer de s’intéresser au langage oral, à la capacité attentionnelle, à la lecture, à la compréhension de l’écrit  et l’écriture, en vous intéressant en particulier à la connaissance des lettres, au vocabulaire, à la conscience phonologique et à la compréhension orale.

Des situations de production d’écrit doivent vous permettre d’évaluer le degré de compréhension du principe alphabétique par les élèves entrant au CP ainsi que leur maîtrise des gestes de l’écriture cursive. Vous serez amenés à voir que certains élèves accèdent plus facilement à la lecture ou au moins à la compréhension du code et de ses pièges par les activités d’écriture (écrire entendu dans le sens d’une activité de recherche et de découverte individuelle et /ou collective sur la façon d’écrire un mot, une phrase). Il paraît en effet difficile  de mettre en activité d’écriture des élèves qui ne savent pas lire et pourtant…Le petit groupe est l’occasion de développer cette mise en activité des élèves  qui renseigne autant sur la compréhension de l’écrit de l’élève qu’elle entraîne son développement.

En mathématiques, les situations d’évaluation à utiliser doivent porter sur les premières compétences relatives à la construction du nombre, aux premières capacités de calcul et d’identification de formes géométriques, en ciblant notamment le dénombrement, la décomposition/recomposition d’un nombre et la connaissance de la suite numérique.

L’analyse de ce que vous tirerez des évaluations nationales et de vos évaluations mais également de l’observation des productions des élèves en classe, de l’observation des élèves au travail, de la façon dont ils verbalisent ce qu’ils sont en train de faire, vous renseignera sur la nature de leurs possibles erreurs. Cette analyse menée en équipe de professionnels avec le concours des enseignants des RASED, l’accompagnement des conseillers pédagogiques et/ou des formateurs est l’occasion de travailler collectivement la compréhension des obstacles rencontrés par les élèves et le développement de pratiques professionnelles ajustées.  

Sur cette base vous pourrez signaler aux équipes de circonscription  vos besoins et les éléments permettant de mettre en place, le cas échéant, les actions de formation et d’accompagnement adaptées à vos besoins. 

Organiser un enseignement ambitieux, exigeant, explicite

Votre action pédagogique est le principal moyen de mieux construire les apprentissages fondamentaux de la langue chez les élèves les plus fragiles, donc de peser efficacement sur les inégalités scolaires. Vous saurez privilégier la prévention sans exclure évidemment les besoins de remédiation, en évitant l’apparition des difficultés ou en réduisant leur développement.

On peut, dans le cadre de la pluralité des enseignements du programme,  saisir toute occasion pour susciter et nourrir les questionnements, élargir l’expérience de tous, les apprentissages fondamentaux s’inscrivant dans une dimension culturelle, pour construire une capacité à penser, imaginer, créer, individuellement et collectivement. L’engagement des élèves dans un projet, leur motivation, leur compréhension du sens des activités proposées sont autant de soutiens à leurs apprentissages, tout comme une exigence intellectuelle portée à l’égard des plus faibles, par la proposition de situations audacieuses, d’énigmes, de défis cognitifs.

Ainsi, vous pouvez envisager, avant l’activité, de préciser ses enjeux en clarifiant l’activité intellectuelle demandée aux élèves, en accompagnant les consignes d’un ensemble d’indications destinées à faciliter la compréhension et la mise en route.

Pendant l’activité, vous avez l’habitude d’être attentifs à l’accompagnement des élèves (différenciation des tâches, prise de conscience des stratégies mises en œuvre…)

Après l’activité, la mise en mémoire de ce qui a été appris et l’explicitation des démarches est l’occasion d’institutionnaliser les savoirs construits, comme le disent les chercheurs qui ont travaillé sur les apprentissages scolaires des élèves de l’éducation prioritaire.

De façon plus précise, vos approches pédagogiques, pour être efficaces, pourront veiller à :

- (re) définir et réguler en continu la situation didactique ;

- veiller à ce  que vos élèves bénéficient d’un temps d’apprentissage et d’entraînement en quantité suffisante ;

- varier la composition et la taille des groupes au sein du groupe de 12 mais aussi parfois en opérant des regroupements avec d’autres groupes pour atteindre 24 ;

- permettre l’identification du but de la tâche, du registre de connaissances à mobiliser, de la stratégie et de la régulation à mettre en œuvre, de l’auto-évaluation à construire progressivement chez vos élèves ;

- enseigner de façon explicite les questions à se poser pour réaliser une tâche.

Par ailleurs, la recherche et les travaux conduits avec les collègues qui ont contribué à la refondation de l’éducation prioritaire et aux programmes de 2015 font état de pratiques éducatives efficaces :

- construire en équipe des progressions structurées, claires, évaluer et réguler les acquisitions de chacun ;

- proposer des tâches nouvelles, diverses et variées, tout en recherchant dans les situations de départ la plus grande proximité avec ce que l’élève sait déjà, sur le fond et sur la forme ;

- montrer l’utilité (le sens) des activités d’apprentissage ;

- guider l’attention sur des points critiques, notamment en posant des questions ; 

- proposer des tâches présentant un degré de défi raisonnable pour l’élève ;

- aider les élèves à établir des buts personnels et proximaux ;

- favoriser l’acquisition et la mise en œuvre de stratégies d’apprentissage ;

- conduire les élèves à formuler ce qu’ils savent et savent faire ;

- centrer l’évaluation sur le progrès et la maîtrise personnels de ce qui est en cours d’apprentissage;

- reconnaître et valoriser l’effort personnel ;

- encourager la conception de l’erreur comme inhérente à l’apprentissage.

 

Vous pourrez vous reporter à tout ce qui a été écrit sur tout l’intérêt d’un enseignement plus explicite en éducation prioritaire tant par la DGESCO que par le centre Alain Savary .

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