Violence à l’école : échec du pragmatisme (1)

On a appris en mars que le plan violence attendu ne sortait pas. Il est à ce qu’il semble toujours à la peine. Alors qu’en novembre 2018 le ministre avait communiqué qu’il donnerait ses solutions un mois plus tard… parce qu’il fallait quelques semaines pour les concertations inter ministérielles…

C’est en mars que devait sortir le plan violence du ministre. Il fut reporté comme l’indiquait le Monde. Il faut dire qu’il y avait de l’hésitation sur beaucoup de mesures comme la suppression des allocations pour les parents d’enfants « violents » comme le rappelle "Vous Nous Ils" quelques jours plus tard. C'est qu'au sein même du gouvernement le ministre n'est pas toujours assuré d'avoir l'aval de Matignon ou de l'Elysée. On perçoit dernièrement qu'il commence à perdre de sa crédibilité initiale de "spécialiste". Et que ses méthodes de communicant, qui ne va pas au fond des choses et se désintéresse des mises en œuvre, commencent à être davantage perçues par les personnels et par le grand public.

Rappelons nous

En novembre 2018 pour répondre à l’événement qui, à ce moment là, émeut la société française : la vidéo abondamment relayée sur les réseaux sociaux qui montre trois jeunes braquant leur professeur, le ministre communique tous azimut. On vous propose juste 20 minutes ou les Échos …Mais il y en a bien d'autres tant le ministre est bien relayé par certains médias. C'est clair que certains médias aiment les communicants qui leur mâchent le travail. 

C’est que le ministre a plein de bonnes idées « pragmatiques »… pour résoudre le problème et surtout pour se faire valoir comme l’homme qui résoudra les problèmes de violence en un tour de main… Ce qui est le B-A BA de la communication quand on ne parle pas des méthodes de lecture… Voici les « idées » du moment médiatique que l’on appellera « communication vidéo du braquage »:

  • Le registre papier ou numérique pour consigner les incidents et les réponses données
  • L’accompagnement du professeur par sa hiérarchie pour déposer plainte
  • La simplification des conseils de discipline (réduction des délais et moins de membres)
  • Des policiers à demeure dans les collèges ou lycées
  • Les établissements spécialisés pour poly exclus avec jeunes retraités de l’armée dans l’encadrement
  • La suspension ou suppression des allocations familiales pour les parents du jeune qui s’est mal conduit 

A l’époque, comme il apparaît dans le compte rendu des échos, la ministre de la justice qui fut rectrice dans une vie antérieure tente de calmer ce « pragmatisme », en vain. Et les syndicats de personnels de direction s’interrogent sur la pertinence d’un énième plan violence, car ils savent bien, eux aussi, que cela relève de la communication politique et pas de la véritable résolution des problèmes qui, elle, appelle de la constance dans la durée et du travail collectif.

Le problème du « pragmatique » c’est que, quand il a une idée, elle doit voir le jour très vite comme je l’ai indiqué dans mon analyse de la façon dont le ministre conçoit le « pragmatisme » en parfaite harmonie avec le président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’assemblée. Le même qui a favorisé récemment des amendements qui ont permis au ministre de ne pas en passer par les formes normales de la concertation sur certains points importants de la loi en cours de travail.

Car pour être « pragmatique », il vaut mieux s’affranchir de toute cette bureaucratie qui empêche d’être efficace en retardant les bonnes idées, chacun sait cela…

Le problème des idées du ministre c’est que, soit elles appellent un gros travail interministériel qui ne peut se réaliser en « quelques semaines », soit elles portent sur des procédures qui existent déjà le plus souvent ou qui sont bien discutables et discutées par les fonctionnaires chargés de les mettre en œuvre. C'est ennuyeux qu'il reste dans les ministères des fonctionnaires qui ne partagent pas forcément le pragmatisme parce qu'ils ont soit une conscience sociale soit une grande expérience soit les deux. Il faudra penser à les muter mais comment les promouvoir au moment où on modifie les inspections générales qui servent souvent à faciliter des glissements d'opposants vers des activités moins gênantes pour le pouvoir que le pilotage ministériel.

Alors si le plan violence ne sort pas c’est bien sans doute que l’on n’a pas pu se mettre d’accord sur les belles idées « pragmatiques » et qu’en outre, certains dans la majorité se rendent sans doute compte que le « pragmatisme » en question risque de s’aliéner les fonctionnaires ce qui n’est pas bon avant des élections européennes dont chacun sait que ce sera d’abord un signe relatif à la politique intérieure quels que soient les efforts  pour européaniser les élections européennes et ceux qui sont déployés pour nous dire "moi ou la chaos".

Au fond on peut être d’accord qu’il serait bien préférable que les élections européennes soient l’occasion de parler de l’Europe que nous voulons, mais comme on n’est pas écouté quand on s’exprime, tout est bon à prendre pour redire des désaccords sur la politique intérieure…Chacun de nous trouvera la manière de le dire selon sa sensibilité puisque malheureusement le temps de l'unité n'est pas encore venu à gauche.

Discutons les belles idées « pragmatiques »

  • Le registre papier ou numérique pour consigner les incidents et les réponses données

Voilà une idée qui repose sur l’idée, fausse pour l’essentiel, que les chefs d’établissement ne feraient pas le nécessaire en cas d’agressions de leurs professeurs et qu’il faudrait donc en rendre compte dans un registre. Belle bureaucratie supplémentaire pour un « pragmatique ».

Il me semble que le problème est ailleurs : quand un professeur est agressé, le chef d’établissement doit d’abord être disponible pour la personne humainement parlant, mais il doit aussi enquêter pour se faire un point de vue bien objectivé sur ce qui s’est passé. Des mesures ne doivent être prises qu’après une bonne connaissance de la réalité de l’incident dans sa complexité et mûre réflexion. La difficulté à laquelle nous sommes à chaque fois confrontés est liée à l’immédiateté d’une réponse qu’appelle l’événement médiatisé. On ne peut légiférer pour tous les incidents comme on pense souhaitable de travailler sur un événement particulier qui a un grand retentissement émotionnel et médiatique.

C’est justement de la capacité du chef d’établissement d’assurer l’accompagnement humain mais aussi de sa capacité à être au dessus de l’événement dans sa posture d’autorité morale et hiérarchique que viendront de bonnes solutions qui doivent être mises en œuvre avant que de lister ceci ou cela dans des registres. Évidemment, ce n’est pas simple de concilier des rôles différents mais complémentaires. C’est toujours mieux fait dans le cadre d’équipes d’établissement qui fonctionnent bien, de ces équipes où le chef d’établissement est comme j’ai eu l’occasion de le dire un membre pilote de l’équipe considéré comme « un des nôtres » par ses personnels. Celui qui représente le pouvoir de l’équipe pour ce qu’elle a à faire (enseigner les élèves) et pas celui qui devrait avoir du pouvoir sur l’équipe (parce qu’il saurait mieux que les enseignants ce qu’ils ont à faire).  De ce point de vue de la gestion immédiate des incidents c’est cela qui est efficace et pas le registre qui ne sert à rien à court terme quand une équipe d’établissement fonctionne normalement, dont il faut quand même rappeler que c’est le cas général. S’il y a des crises dans le cas des établissements qui dysfonctionnent, c’est bien parce que dans la plupart des autres établissements il n’y a pas lieu à crise… et heureusement, mais à force de mettre toujours l’accent sur les dysfonctionnements et les crises on finirait par l’oublier. En revanche on peut recommander que les établissements suivent dans la durée les incidents qui se produisent et les mettent dans un registre des incidents pour pouvoir en faire mieux l’analyse au moment de travailler sur le projet d’établissement en équipe. Ce serait alors un vrai usage pertinent de l’information.  

  • L’accompagnement du professeur par sa hiérarchie pour déposer plainte

Il me semble qu’il n’y a pas lieu de commenter cela car c’est bien mis en place dans nos établissements selon moi. Le problème est de savoir quelle est l’intention du ministre dans ce rappel : souhaite-t-il par cette formulation, comme on peut s’en douter, que tout acte donne lieu à dépôt de plainte ? Faut-il tout renvoyer au judiciaire, au risque d’ emboliser un peu plus les tribunaux alors que l’on met par ailleurs en place des mesures disciplinaires ? Il me semble qu’au-delà des discours généralistes, il convient de laisser faire les équipes locales qui connaissent les tenants et aboutissants des réalités des actes et de leur sens et impact.  Mais il est utile de continuer de faire ce que l’on travaille depuis les premiers plans violence des années 1990 : bien faire connaître la justice aux professionnels et aux élèves pour qu’ils soient bien à même de connaître ce qu’elle peut apporter dans les différents cas d’incidents. Ainsi améliorerait-on le bon usage de la justice et la maîtrise par les citoyens de cet outil de la démocratie. En outre quand on sait comme les jeunes sont sensibles – et ils ont bien raison – à l’injustice, il est vivement souhaitable qu’il soit rappelé que la justice scolaire doit s’appliquer, dans toutes ses dimensions, dans les enquêtes et traitement des incidents violents.

  • La simplification des conseils de discipline (réduction des délais et moins de membres)

La simplification c’est le mot d’ordre du « pragmatique », idéalement tout devrait être simple dans l’univers « pragmatique ». Le problème c’est que la réalité est complexe, qu’il y est question de relations entre enfants, entre enfants et adultes et entre adultes. Il y est question d’interactions entre des règles, des principes et des faits… Avoir une bonne image de cela pour pouvoir être juste suppose de prendre le temps de l’analyse et de la confrontation des points de vue. Il est en réalité bien rare qu’un incident scolaire soit simple. C’est tout l’intérêt des principes actuels que de permettre le bon exercice de la justice scolaire : prendre le temps de l’instruction du dossier avant de saisir un conseil de discipline, confronter les différents points de vue. Pourquoi vouloir que la justice scolaire devienne plus expéditive ? A qui fait on plaisir quand on propose cela ?

En outre, aller dans ce sens suppose que l’on modifie des décrets et donc le code de l’éducation (Articles R511-20 et suivants pour la composition et Articles D511-30 et suivants pour les délais), cela ne peut se faire en un jour. Heureusement que le système éducatif est protégé de ce genre de volonté de réforme purement communicationnelle par des procédures et des règles. Il nous faut lutter contre le « pragmatisme » qui veut le plus souvent s’affranchir des règles.

Suite au prochain billet

 

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