L’éducation prioritaire n’est plus pilotée (4)

Depuis l’arrivée du ministre Blanquer, l’éducation prioritaire n’est plus pilotée. Il n’y a de communication que sur le dispositif des CP et CE1 dédoublés qui donnent lieu à une transmission d’instructions descendantes autoritaires comme on en a rarement vu.

Un risque  d’évolution de la production statistique qui s’éloigne de la politique d’éducation prioritaire

On observe une progressive évolution de la production de la statistique publique du ministère qui remplace dans certains documents la mention, habituelle jusque là, des données relatives à l’éducation prioritaire par la mention de l’ IPS (indice de positionnement social) alors que l’on pourrait espérer les deux (C’est notamment le cas pour certaines données de CEDRE qui constituent des références très intéressantes des compétences et connaissances des élèves dans les disciplines) . En effet, ces deux informations sont complémentaires : La donnée relative à l’éducation prioritaire (distinguant REP+ et REP et l’addition des deux) permet de voir évoluer ou au contraire stagner l’information que porte la donnée statistique. Elle permet de comparer les réseaux au reste du public et au privé (quand cette donnée figure, ce qui n’est pas toujours le cas alors que ce serait politiquement nécessaire pour rappeler où se situe la principale ségrégation du système français). Elle permet donc de piloter chacun des réseaux dès lors que la donnée est disponible pour chacun d’entre eux. Il est toujours important que la composition sociale du réseau en question soit bien indiquée pour comparer des données comparables surtout quant on essaye de comparer des résultats scolaires dont on sait qu’ils sont très sensibles à la composition sociale de la population considérée.

L’ IPS a pour mérite d’indiquer les résultats obtenus par des groupes d’élèves constitués sur la base de la connaissance que l’on a de la moyenne des résultats par catégories socio professionnelles des parents des élèves considérés. Il permet de rapporter des informations à des déciles établis en fonction de cet indice. C’est également intéressant mais ne dit pas la même chose, puisque cela ne porte pas sur un ensemble structuré comme un réseau mais sur une catégorie que l’on retrouve répartie sur tout le territoire concerné. Cela permet de savoir, quel que soit le lieu de scolarisation des élèves si leur catégorie d’appartenance évolue par exemple dans ses résultats.

Or on peut craindre après le rapport de la cour des comptes et après le rapport Mathiot Azéma toujours attendu à cette heure que l’idée dominante en ce moment de l’attribution progressive des moyens fondée sur l’ IPS (qui, en elle-même, est légitime mais ne concerne que les moyens et pas les orientations pédagogiques et éducatives d’une politique publique adaptée nécessaire à ces réseaux où sont concentrées les populations les plus défavorisées), l’emporte sur le processus de labellisation de l’éducation prioritaire que nous avons défendu par ailleurs et qu’en conséquence les données de parcours ou de résultats soient désormais davantage présentées par déciles d’ IPS que par l’appartenance ou non à l’éducation prioritaire. Ce ne serait qu’un signe de plus que ce ministère renonce de fait au principe même de l’éducation prioritaire. J’ai par ailleurs, lors d’une intervention à l’ OZP, montré tout l’intérêt de cet outil pour travailler sur la carte de l’éducation prioritaire.

Plus de visée systémique responsabilisante pour les professionnels

D’autres que moi ont bien montré comment le ministère fonctionne en ce moment par instructions descendantes dont la circulaire de rentrée est le révélateur. Comme si le travail enseignant pouvait se décréter rue de Grenelle. A pratiquer ainsi on provoque deux types de réactions : celle des maires de France qui n’y voient que des intentions bien générales sans précisions quant à ce qui leur revient. On a déjà eu l’occasion de dire que c’est une pratique constante du ministre actuel que de ne pas prendre en compte ce partenaire essentiel de l’école qu’est le maire.

Celle des enseignants, de leurs syndicats dont le café pédagogique rend bien compte qui ne se trompe pas sur le sens du mot « recommandation » et met en place en conséquence une défense qui consiste à dire que puisque ce sont des « recommandations » alors on n’est pas obligé de les appliquer. Mais en même temps que l’on dit cela on sait bien que la chaîne hiérarchique veillera parce que c’est son rôle à ce qu’elles le soient.

En ce qui concerne le dispositif des CP et CE1 dédoublés, désormais seul outil considéré comme sérieux dans le cadre de la lutte contre les inégalités, on voit bien qu’il n’y a plus de politique de réseau et plus de visée systémique, plus de travail collectif, plus de valorisation de la responsabilité des enseignants. Les principes du référentiel qui en appelaient à la réflexion collective sont oubliés au profit d’instructions qui doivent être appliquées par chacun avec son groupe d’élèves sans visée de travail partagé, de cohérence dans le temps et dans l’espace. Tout ce qui fait l’efficacité de l’école dans le travail partagé et responsable est oublié au profit d’une responsabilité individuelle qui donnera d’ailleurs lieu à des primes spécifiques probablement conditionnées aux résultats obtenus ce qui constituera ni plus ni moins un retour à la part variable de l’indemnité ECLAIR qui avait été abandonnée en 2014 car elle ne produisait dans les équipes que des tensions inutiles entre ceux qui en bénéficiaient et ceux qui n’en bénéficiaient pas. Or Denis Meuret   montre très bien à partir des travaux de Bryk (dont le ministre qui aime bien ce qui vient du monde anglo-saxon ferait bien de s’inspirer) que pour réussir des changements en éducation il faut « Que les acteurs de terrain s’engagent dans une « collaboration pour résoudre les problèmes », qu’ils soient des agents actifs du changement plutôt que des « receveurs passifs de solutions ». »  Principe qui était à l’œuvre lors de la refondation et qui désormais est oublié au profit des instructions descendantes.

Le niveau national risque de déteindre sur les académies et les départements

Comme on l’a vu, à la DGESCO, il n’y a plus de pilote de l’éducation prioritaire.  Le dispositif  des CP et CE1 à 12 est le seul dispositif reconnu. Il n’est pas certain qu’à cette heure toutes les académies investissent encore dans l’éducation prioritaire et souvent les correspondants éducation prioritaire ont été écartés de l’animation du dispositif CP CE1 à 12 tout comme le bureau de l’éducation prioritaire à la DGESCO.

Il est heureusement aussi clair que beaucoup de recteurs  et d’inspecteurs d’académie, soucieux de la continuité des politiques publiques et de réponses éducatives aux inégalités, continuent de soutenir des orientations pédagogiques et éducatives favorables aux plus pauvres et aux quartiers qui bénéficient de l’éducation prioritaire. Toutefois, il apparaît aussi que dans certains cas la politique d’éducation prioritaire est bien peu portée.

Sur le site de l’académie de Rennes on peut voir que ce sont les réseaux et les départements qui portent la politique d’éducation prioritaire car pour ce qui est du site institutionnel, à la rubrique consacrée à l’éducation prioritaire, on ne peut pas dire qu’il y ait grand-chose, même sur les CP et CE1 à 12 pourtant la politique nationale. Il est symptomatique que les deux actualités présentées en tête de rubrique concernent l’éducation artistique et culturelle et les langues vivantes.   Cela contribue à montrer de quelle manière et jusqu’à quel point un recteur peut contribuer à faire vivre une politique ou pas. Les thèmes de l’action artistique et culturelle sont partout car chacun a sans doute compris dans cette académie que c’est le sujet qui intéresse principalement le recteur aussi président du HCEAC (haut comité pour l’éducation artistique et culturelle à l’école), une instance créée par la gauche mais qui a l’heur de plaire aussi à droite car elle sait l’attachement des enseignants aux questions culturelles. Elle a sans doute su analyser deux périodes ministérielles où Jack Lang avait été rappelé pour favoriser ces perspectives et calmer d’autres jeux avec succès. Dans cette académie le dernier séminaire éducation prioritaire date du 26 avril 2017.

Comme aujourd’hui certains recteurs twittent et sont fiers d’être de modernes communicants, chacun peut voir qui ils sont et ce qui les intéresse. Vous pourrez, sur ce lien, voir que le recteur de Rennes n’utilise pas ou tout au moins rarement (je prends cette précaution car je n’ai pas eu le courage de regarder les 4327 tweets du compte au moment où je l’ai consulté) les mots « pauvres », « inégalités » ou « éducation prioritaire ». On savait, notamment en voyant ceux de Donald Trump, que les tweets ont le mérite de dévoiler le fond de la pensée de leurs auteurs. C’est bien triste quant à l’état de la dite pensée.

Il donne également à voir sa pensée, au delà de son rôle institutionnel, et se donne aussi à voir sur un blog. Ainsi peut on voir ce qui est important pour lui. Si on passe sur les souvenirs personnels, qui sont d’un intérêt limité pour d’autres que lui, il  restitue par exemple un discours du ministre de la culture à l’occasion d’une réunion du Haut conseil de l’éducation artistique et culturelle dont ce recteur est président. Chacun pourra voir que la question des inégalités d’accès à la culture n’est pas un sujet et que la notion de territoire est entrain de l’emporter dans les discours institutionnels sur une conception de la société comme porteuse des inégalités sociales. On y voit que le recteur de Rennes qui est selon Educspro « sociologue des arts et de la culture, il est spécialiste de la réception des œuvres cinématographiques, de l’étude des publics de la culture et particulièrement des festivals », est peu sensible à la question des inégalités. Soit dit en passant, un nouvelle mesure relative au recrutement des recteurs vient d'être prise : elle consiste à soumettre à une commission les candidatures des recteurs ne disposant pas d'une habilitation à diriger des recherches. On se demande bien pourquoi ceux qui en disposeraient ne devraient pas être recrutés avec le même niveau d'exigence car piloter l'école n'a rien à voir avec l'exercice universitaire...

On aurait envie qu’il lise l’ouvrage de Julien Netter consacré au sujet (Culture et inégalités à l’école) justement publié par les presses universitaires de Rennes qui ont aussi récemment publié un très intéressant ouvrage collectif sur « les espaces de construction  des inégalités éducatives ».   Heureusement que les universités gardent encore, dans notre pays, une certaine liberté d’action indépendante du pouvoir en place. Malheureusement l’institution ne diffuse pas suffisamment les résultats de ces travaux sur lesquels elle ne s’appuie pas non plus suffisamment quand elle a charge de pilotage du système.

L’été est maintenant arrivé et chacun, dans le monde éducatif va trouver d’autres activités. Je souhaite à mes lecteurs de beaux mois de juillet et d’août avant de les retrouver à la rentrée avec sans doute d’autres propositions car s’il est normal de s’opposer à ce qui ne convient pas, il faut aussi proposer des pistes nouvelles pour une gauche qui va bien devoir se retrouver et s’unir si elle veut un jour pouvoir « essayer » à nouveau comme le dit Serge Halimi qui a étudié la manière dont elle a su essayer dans le passé.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.