L’école de la République: agitation et slogan ou projet de fond?

A chaque violence faite à ce qui représente et incarne la République on brandit des slogans, on annonce des mesures ou de nouveaux dispositifs, on rappelle des valeurs, on insiste sur l’importance de l’école pour lutter contre la barbarie mais bien vite on passe à autre chose. Un autre chemin est possible.

L’école de la République : agitation et slogan ou projet de fond ?

A chaque violence faite à ce qui représente et incarne la République on brandit des slogans, on annonce des mesures ou de nouveaux dispositifs, on rappelle des valeurs, on insiste sur l’importance de l’école pour lutter contre la barbarie mais bien vite on passe à autre chose. Un autre chemin est possible.

De l’hommage à l’anathème

Voyant comment monsieur Blanquer parle dernièrement sur Europe 1 et sur Public Sénat, je constate que l’on est bien vite passé du temps de l’hommage au temps des dénonciations tous azimuts qui ne sont que l’expression de l’agitation du moment, plus révélatrice de l’incapacité à régler de vrais problèmes que de la capacité à s’y atteler sur le fond dans la durée. Car en cette matière, le ministre a préféré faire fi du travail de ses prédécesseurs et vendre une prétendue nouvelle manière de faire comme si ces questions n’étaient pas traitées et souvent sérieusement avant lui.

On trouve dans ces deux interventions trois mécanismes d’une rhétorique contre la libre réflexion : L’anathème, la volonté de contrôle de la pensée et du mépris à peine déguisé pour le travail intellectuel et le débat démocratique.

L’anathème est un mot du champ religieux que j’utilise car ce que j’ai entendu sur  « les auteurs intellectuels de l’assassinat » me semble pratiquement relever du souhait qu’une malédiction pèse sur celui qui est dénoncé : « l'islamo-gauchiste ». L’utilisation de ce mot « anathème » me permet de signifier que j’ai l’impression d’avoir affaire à un discours religieux plus qu’à un discours de raison attendu d’un représentant de la République. Ici cette forme de dénonciation consiste à accuser certains intellectuels ou personnels politiques, syndicaux  ou journalistiques de ce pays de faire le lit du terrorisme au point de lier le drame de Conflans avec leur prétendue influence. Comme on est impuissant à lutter contre les ennemis de l’extérieur et à intervenir suffisamment en matière de renseignement, il faut se trouver un ennemi de l’intérieur plus facile à dénoncer et construire un amalgame entre les intellectuels français de « certains secteurs de l’université » et ceux qui « conditionnent l’assassin ». Cela permet de détourner le regard médiatique des vrais problèmes plus difficiles à travailler, moins vendeurs politiquement. En effet, ce n’est pas ici une dénonciation qui ressemble à celles d’adolescents parfois inconscients de la gravité de leurs actes sur les réseaux sociaux. Cela semble bien parfaitement maîtrisé en vue de récupérer quelques voix de l’extrême droite que l’on laisse prospérer par ailleurs. Pour que chacun voie ce fonctionnement je donne les extraits que l’on trouve sur Public Sénat et sur  Europe 1 :

« Il y a des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits. Et cela conduit à certains problèmes, que vous êtes en train de constater »

« Ce qu'on appelle l'islamo-gauchisme fait des ravages. Il fait des ravages à l'université, il fait des ravages quand l'Unef cède à ce type de choses, il fait des ravages quand dans les rangs de la France Insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-là et s'affichent comme tels. Ces gens-là favorisent une idéologie qui ensuite, de loin en loin, mène au pire. Regardez, dans cette affaire, ce n’est pas un assassin seul, c’est un assassin qui est conditionné par d’autres gens en quelque sorte des auteurs intellectuels de cet assassinat ».

La volonté de contrôle de la pensée, universitaire notamment (chacun sait que l’université est trop libre en France, le souhait du ministre est qu’elle soit aux ordres), s’exprime dans ces deux citations :

« Voir ce qui se passe pour de vrai  dans les enseignements qui sont donnés » : le ministre parle là des enseignements universitaires même s’il n’est pas le ministre de l’enseignement supérieur. Il manifeste sa défiance vis-à-vis des universitaires. Il rêve de pouvoir les contrôler. On est bien loin de l’hommage à la Sorbonne.  Et pour résoudre ce problème, il a la solution en préconisant un cours type sur la laïcité : « Il faut une matrice initiale, parfaite, impeccablement réglée » et que tous les professeurs d’université évidemment en deviennent les exécutants et les transmetteurs dans la formation des enseignants. Comme d’habitude, il sait pour les enseignants ce qu’ils doivent faire et dire.

Le mépris pour le travail intellectuel et le débat démocratique ressort clairement dans la formule suivante où il est assorti d’une menace vis-à-vis de ceux qui ne penseraient pas bien :

« Ce que je souhaite après le drame que nous venons de vivre c'est que l'on arrête de se tortiller, je parle du débat public, face au problème. Je serai d'une très grande fermeté face à tout ceux qui, aujourd'hui, en se croyant progressistes, en réalité font le lit d'une forme de tolérance à la radicalité. C'est inacceptable et cela mène au pire. » 

L’utilisation du verbe volontairement méprisant « tortiller » pour désigner les controverses démocratiques relève d’une pensée qui n’honore pas celui qui l’utilise et qui d’une certaine manière le met au ban de la démocratie qu’il vilipende. En outre ce propos en rajoute sur la question de la confusion entre les niveaux des problèmes que nous rencontrons en confondant le débat public très nécessaire où diverses idéologies sont nécessairement possibles (sinon que serait la liberté d’expression tant « sacralisée » ces temps) et l’expression de pensées extrêmes qui contredisent les valeurs fondamentales de la République dont il faudra dire qu’elles ne se résument pas à la devise républicaine. Pour ma part, je ne connais personne dans la gauche française qui soit tolérant vis-à-vis de la radicalité des intégrismes religieux. Il me parait indispensable de rappeler que la conquête de la laïcité doit beaucoup à la gauche française.

Face à ce type de déclaration nous devons rester fermes sur l’exigence d’éducation, de recherche de la vérité et de débats d’idées ouverts en appui sur des informations de qualité. C’est la seule façon acceptable de lutter vraiment contre la radicalité, contre tous les intégrismes, contre toutes les violences et pour le maintien du principe démocratique. 

Un sujet dont il faut reconnaître qu’il est très difficile au lieu de produire de l’anathème et du slogan

Des professeurs font part de la difficulté que représente la rentrée avec leurs élèves. Voici par exemple ce que dit un collègue enseignant sur un autre blog. Toutes ces questions doivent être entendues par l’institution et ce n’est pas en deux heures de concertation que l’on peut y répondre sérieusement. Elles devraient surtout pourvoir donner lieu à un travail collectif approfondi en formation/concertation/accompagnement afin que les professeurs à l’instar de ce collègue travaillent la réflexion sur le sujet et puissent rechercher ensemble leurs réponses. 

 Il est parfaitement normal que dès lors que l’on impose une minute de silence à tous les professeurs de France, ceux-ci demandent le mode d’emploi. Si au lieu de cela on faisait appel à leur sens des responsabilités, à leur professionnalisme pour marquer le coup, certains feraient une minute de silence, d’autres, dont j’aurais été comme professeur de français, feraient écrire leurs élèves pour ensuite discuter les textes collectivement, d’autres encore ouvriraient un dialogue à partir d’un propos liminaire… Le format imposé est une mauvaise idée. Le meilleur hommage possible à notre collègue est dans le fait de faire notre travail d'éducation, d'instruction avec engagement, sérieux, volonté.

De mon côté, je ne peux que constater la difficulté du sujet qui est immense et considérer qu’il est bien présomptueux de tenter dans ce format court de s’atteler à un morceau de réflexion mais l’écoute des informations en boucle ces derniers temps m’a convaincu que l’on ne peut laisser de côté certains questionnements qui surviennent et qu’il convient donc de se « tortiller » intellectuellement pour permettre à des idées différentes de celles du ministre de revenir à la surface. Car contrairement à ce qu’il pense ce n’est pas la pensée unique qui fait avancer l’humanité. D’autant que le propos du Président de la République en hommage à Samuel Paty ne pouvait avoir meilleure tenue et qu’il s’agit pour chacun de nous de nous efforcer d’être à la hauteur de ce professeur et, dans le sillage de Jaurès qu’il nous propose, de poser avec force et modération ce qui doit l’être dans le dialogue entre nous, dans une démocratie qui vivra du dialogue, de notre force et de notre modération résolue.

Dans ces circonstances les ennemis de la République se désignent eux-mêmes comme tels. Ils bafouent une valeur fondamentale qui ne devrait pas avoir besoin d’être rappelée : le respect de la vie humaine et ce qui va avec de manière consubstantielle la primauté du dialogue sur toute violence. Même dans les périodes de guerre la diplomatie doit d’abord porter cette valeur de la recherche de la paix qui suppose toujours la possibilité du dialogue, de la recherche de l’entente, avant, pendant, après. Ce qui désigne l’auteur du crime comme terroriste c’est bien le fait qu’il dénonce publiquement et qu’il frappe avec brutalité sans qu’il y ait eu place pour le dialogue qui permet l’analyse des situations et la confrontation des effets des discours des uns et des autres. Le terroriste est toujours quelqu’un qui ne veut pas du dialogue puisque sa cause est divine. Mais face à lui, ce n’est pas avec des slogans simplistes et avec une vision autoritaire que l’on peut espérer l’emporter. Il y faut plusieurs niveaux de travail.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on parle de ces questions, j’en veux pour exemple, les comptes-rendus de rencontres de l’OZP en 2000, 2004, 2008 et 2015 qui témoignent de professionnels au travail, sur des questions qui touchent à la difficulté de l’enseignement quand il rencontre l’ethnique, le religieux, le culturel qui peuvent se manifester de différentes manières par le refus d’enseignement, la contestation de savoirs, le non respect des règles vestimentaires, la perturbation des normes de relation entre hommes et femmes… Ce qui est plus fréquent en éducation prioritaire que dans d’autres territoires. Et ces textes témoignent d’une part de la complexité des approches possibles qui ont évolué dans le temps, d’autre part de l’intérêt des militants de l’OZP pour le débat sur ces questions et enfin du besoin d’accompagnement des acteurs de l’éducation face aux problèmes pratiques auxquels ils sont confrontés.

Compte tenu du fait que c’est maintenant un enseignant qui a été frappé, il nous faut d’abord construire la protection de l’école, de ses enseignants, la protection de la relation pédagogique, développer la prévention que l’on appelle parfois secondaire, celle qui permet d’éviter la violence de la violence quand elle se présente ou s’impose. Il nous faudra également travailler un peu mieux la prévention primaire, celle qui vise à faire en sorte que l’éducation elle-même contribue a éviter que la violence puisse surgir : quelle école, dans quelle relation à la société, pour que la violence ne survienne pas ? Il nous faudra aussi nous préparer à développer une réaction appropriée à l’horreur et travailler sur les conséquences de la terreur dans la démocratie afin, malheureusement, de nous préparer à d’autres événements inévitables tant que l’on n’aura pas stabilisé un monde meilleur. 

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