La démocratie au risque de la violence

La violence policière, celle qui abouti à blesser gravement des manifestants, des secouristes, des journalistes, des observateurs, n’est pas en soi légitime. La doctrine du maintien de l’ordre privilégie l’usage de la force au détriment de la pacification des conflits et les victimes sont méprisées. Or la violence est un poison pour la démocratie.

Oui, je suis indigné1 !

  • Indigné de voir un homme les bras en l’air, isolé, chanceler sous le choc d’un tir de LBD, de voir un homme l’œil crevé par une balle dite de défense, un autre la main arrachée par une grenade, de voir quelqu’un à terre recevoir des coups de pied, de voir quelqu’un tabassé...
  • Indigné quand j’écoute les victimes parler de leur stupéfaction devant les coups qui pleuvent, de leur incrédulité devant tant de brutalité.
  • Indigné de voir des lycéens alignés, à genoux, les mains sur la tête, subir les quolibets des policiers, fiers de leur mise en scène.
  • Indigné quand je lis le nombre des victimes2 : 195 personnes blessées à la tête, 20 éborgnées, 5 mains arrachées.
  • Indigné quand j’entends le ministre de l’Intérieur dire « je ne connais aucun policier qui ait attaqué des gilets jaunes »3.
  • Indigné de constater la sévérité des peines judiciaires prononcées4 et les différences de traitement par la justice entre les violences des manifestants et les violences des policiers5.
  • Oui, je suis aussi indigné quand je vois des policiers se faire prendre pour cible, car toutes les atteintes à l’intégrité physique des personnes ou à leur dignité me touchent.

 

Non, la violence policière n’est pas en soi légitime

Le 8 février, cinq Observatoires des libertés et pratiques policières, dont les sections de la LdH sont membres, émettaient un communiqué commun pour apporter leur soutien à un observateur toulousain blessé au front par un projectile tiré par un policier. Aussitôt, une personne nous écrivait qu’elle était « tout à fait d'accord... ». Mais qu’elle attendait « personnellement un communiqué de presse dénonçant les projectiles (boules de pétanque - sur les Champs-Elysées ! - , marteau, cocktails Molotov, pavés, etc) lancés sur les forces de l'ordre. Il me semble de plus en plus que ces forces de l'ordre ne sont pas des êtres humains dotés de droits! ». Qu’elle n’ait pas lu les communiqués de la LdH condamnant toutes les violences6, y compris celle des manifestants envers la police, n’est pas extraordinaire, mais sa remarque, loin d’être unique, m’interroge sur l’usage de cette notion de violence partout présente dans les médias et dans la parole politique depuis le début du mouvement des gilets jaunes.

Les policiers sont-ils en droit de répondre au pavé qui leur est lancé par un jet de grenade ou par un tir de LBD ? Y-a-t-il équivalence entre le coup de poing donné par un ancien boxeur au gilet jaune à un policier et le coup de poing donné par un commissaire de police à un manifestant ? La violence des forces de l’ordre doit elle être proportionnelle à celle des manifestants au risque de justifier la loi du talion, « œil pour œil… », négation même de l’État de droit ?

Comme l’Observatoire nantais des libertés n’a cessé de le rappeler « la police a une mission de maintien de l’ordre public. Elle doit accomplir cette mission de service public de manière proportionnée et adaptée »7.

La violence des forces de l’ordre n’est pas du même ordre, ni de la même nature que celle des manifestants. Les forces de l’ordre ont une mission celle de maintenir la paix (mais où sont nos anciens « gardiens de la paix »?), celle de garantir à chacun la sécurité, celle de faire respecter le droit et la justice. Ils ont des responsabilités qui ne sont pas qu’individuelles mais collectives : professionnels en mission, ils ont des devoirs sans commune mesure avec ceux du citoyen lambda.

La majorité des faits reprochés aux manifestants sont des dégradations des biens, la « casse », qui sont amalgamées dans le terme de violences aux atteintes aux personnes, coups et blessures, alors qu’elles ne sont à l’évidence, pas du même ordre.

Tout est fait, y compris dans l’usage du terme proportionnel pour faire penser que les forces de l’ordre répondent à la violence des manifestants, des « casseurs » alors que, bien souvent, la colère éclate face au déploiement des forces de l’ordre, au blocage des rues, au lancement des grenades lacrymogènes ou à des interpellations dites musclées.

Je vois dans l’affirmation reprise en boucle par des journalistes et de nombreux analystes du fait que l’État détient le monopole de la violence légitime8, comme un écran de fumée qui laisse penser que la violence des citoyens serait forcément illégitime et fait oublier l’existence d’une violence de l’État qui puisse être illégitime. Or la légitimité se construit, c’est une notion relative fondée tout autant sur des bases éthiques que juridiques9.

Cette pseudo légitimité permet de gommer le caractère non seulement illégitime mais encore illégal de nombre de violences policières, qu’il s’agisse d’injures, de coups portés sur des personnes qui ne représentent pas de menace, de tirs qui ne respectent pas la réglementation, d’attitudes qui ne respectent pas le code de déontologie10

 

Oui, tout est fait pour renforcer cette violence, pour la légitimer, au plus haut niveau de l’Etat

Mais peut on réduire le problème des violences policières à des dérapages, à des bavures policières ?

Il est vrai que les responsables politiques tout autant que ceux de la police et de la gendarmerie ont été surpris et dépassés par les événements, par l’ampleur et le caractère souvent spontané de la révolte et par la colère et la violence de certains. Il est vrai que les policiers, mobilisés en permanence ont subi une énorme pression, et se sont trouvés en état d’épuisement, propice aux dérapages.

Mais ce débordement n’explique pas tout. Il faudrait alors oublier que ces dérapages sont nombreux et n’ont cessé de croître, que l’usage des armes dites intermédiaires (LBD, grenades GLI-F4…) qui ont causé la majorité des blessures graves est revendiqué comme nécessaire et qu’elles sont utilisées en « open bar », selon le terme utilisé par un syndicat de policiers11 , que l’impunité des policiers est presque totale12, que l’existence même de ces violences policières illégitimes ou illégales, quand elle n’est pas simplement niée, est justifiée par les responsables du gouvernement.

Depuis de nombreuses années, de nombreux chercheurs ont observé que la doctrine du maintien de l’ordre à la française, telle qu’elle émerge des pratiques et des discours, privilégie l’usage de la force au détriment de la négociation de la pacification des situations de conflit. Il suffit de comparer cette logique française avec celle de l’Allemagne qui prône à l’inverse l’apaisement par l’appel à la raison des protestataires et qui a mis en place, au sein même de la police, des « Anti-Konflikts-Teams ». Il n’est pas anodin que la France ait été absente des rencontres entre les polices de neufs pays européens qui ont eu lieu de 2010 à 2013. Quand à l’usage des armes dites intermédiaires, LBD et grenades, il n’est généralisé que dans notre beau pays de France.

Enfin, on ne peut s’empêcher de penser qu’il existe une volonté sous-jacente de restreindre le droit de manifester et la liberté d’expression que la violence limite de fait. Le dernièr projet de loi « anti casseurs » vient compléter l’empilement des lois qui, sous prétexte de lutter contre les terroristes et les casseurs, renforcent les pouvoirs administratifs au détriment de ceux de la justice.

 

La violence qui s’exprime sur le terrain avec une telle acuité, est le reflet d’une violence symbolique et systémique qui est alimentée par :

  • un système où les inégalités ne cessent de croître, qui précarise et paupérise toute une partie de la population,
  • un chef de l’État qui parle d’un « pognon de dingue » pour les dépenses sociales et invite le chômeur à « traverser la rue » pour trouver du boulot,
  • Le déni, le mépris vis à vis des victimes, le sentiment d’injustice, l’absence de condamnation des dérapages,
  • la réponse aux attaques des symboles du pouvoir et de la richesse en termes de récompense « sonnante et trébuchante » (primes de fin d’année, prime d’activité...) alors que les mouvement sociaux déclenchés avec l’appui des syndicats, s’étaient heurtés aux fin de non recevoir du gouvernement
  • la dérive policière : présence de « barbouzes » au sommet de l’Etat, montée des votes d’extrême droite, renforcement des syndicats les plus corporatistes, incapacité à faire respecter les règles de déontologie,
  • l’absence d’écoute, voire la mise à l’écart des corps intermédiaires : syndicats, associations mais aussi Défenseur des droits, Commission consultative des droits de l’Homme, Commission nationale du débat public… qui renforce le face à face entre un président à la posture royale et un peuple atomisé.

Comme l’écrit Samuel Hayat, « l’émeute ne vient pas de nulle part, d’un simple mécontentement ou d’une agency populaire indéterminée qui se serait mise spontanément en mouvement : elle est le résultat d’une agression du pouvoir, d’autant plus violente symboliquement qu’elle ne semble pas se reconnaître comme agression »13

 

Oui, la violence est le poison de la démocratie

On a souvent parlé de spirale de la violence car celle ci se nourrit de l’impuissance à régler autrement les conflits, elle cristallise les rancœurs et les frustrations, elle simplifie les choses, les rend évidentes, elle se renforce à la mesure du ras le bol des protagonistes et elle devient légitime lorsque le débat n’est plus valorisé. Comme l’écrit Étienne Balibar, « la symétrie d’une violence étatique et d’une contre violence « populaire » est un piège mortel dont il faut à tout prix trouver collectivement les moyens de se dégager »14.

La violence spontanée, celle de la révolte, qui agit comme révélateur, voir comme électrochoc lorsqu’il y a, dans l’état de la société, quelque chose d’insoutenable, a souvent été le moteur de l’histoire, pour le meilleur et pour le pire. Mais la violence, utilisée sur le long terme par l’État, agit comme un poison15 et ceux qui le distillent dans le corps social sont ceux qui veulent en profiter pour asseoir leur pouvoir.

La démocratie ne vit que de diversité et de subtils équilibres, elle ne se réduit pas à un système institutionnalisé sous la forme de la représentation mais la représentation lui est indispensable, elle ne s’exprime pas que dans la rue mais la rue lui est indispensable, elle ne vit pas que du respect des règles de droit mais le droit lui est indispensable.

Nous devons obliger nos gouvernants à rompre avec la logique répressive, à prendre la seule posture d’autorité qui vaille, celle qui s’appuie sur l’équité et la justice, celle qui respecte les contre pouvoirs que la société s’est forgée, celle qui est capable de « répondre aux aspirations exprimées de respect, de justice sociale et d’égalité réelle »16.

 

Cet article est déjà paru dans la Gazette de la LdH Nantes et pays nantais.

1Je m’indigne, j’écoute mon émotion car je sais qu’elle est paradoxalement nécessaire à mon jugement. Elle s'enracine dans l’histoire du refus de la banalisation de l’injustice, de l’accoutumance à l’oppression qui fonde mon engagement citoyen.

2Source Médiapart 20/02/2019

3Déclaration de M. Castaner le 14 janvier 2019

41796 condamnations selon les chiffres du ministère de l’intérieur. Dans une tribune publiée sur France Info, le 2 février, 59 avocats racontent les difficultés majeures qu'ils rencontrent à exercer correctement les droits de la défense dans les dossiers de plusieurs "gilets jaunes".

5 Dans la tribune ci-dessus citée, les avocats écrivent : « à ce jour, à la connaissance des avocats signataires, aucune poursuite pénale n'a abouti concernant des violences policières »

6« Aucune violence n’est acceptable, ni celles envers les biens, les policiers ou les journalistes, ni celles, disproportionnées, des forces de l’ordre dont il est attendu mesure et maîtrise. » Communiqué de la LdH du 18 janvier 2019

7Communiqué de l’ONL du 26 janvier 2018 « Le droit de manifester doit être effectivement respecté »

8Cette affirmation est issue de l’analyse faite par Max Weber de la légitimité de l’État dont le sens est souvent carrément détourné comme dans ce titre d’un article « la violence policière est légitime » (article d’Adrien Druin dans le journal Causeur, du 24 janvier 2019). D’autres penseurs, comme Hannah Arendt, ont largement remis en cause la thèse de Max Weber.

9“toutes les dominations cherchent à éveiller et à entretenir la croyance en leur ‘‘légitimité’ a écrit Max Weber dans son ouvrage « économie et société »

10Le code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale (intégré au code de la sécurité intérieure), s’il était respecté, éviterait quasiment toute violence policière. Voir notamment son article R. 434-18 : « le policier ou le gendarme emploie la force dans le cadre fixé par la loi, seulement lorsque c’est nécessaire, et de façon proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace. Il ne fait usage des armes qu’en cas d’absolue nécessité et dans le cadre des dispositions législatives applicables à son propre statut »

11«Aujourd’hui, les images parlent d’elles-mêmes et montrent clairement que l’usage des LBD, des GLI-F4 et autres moyens individuels et collectifs comme les canons à eau, sont en « open bar » Syndicat France police – policiers en colère – 27 décembre 2018

12Une impunité qui ne date pas d’aujourd’hui, comme le démontre le rapport de l’ACAT « l’ordre et la force » paru au printemps 2016

13« L’économie morale et le pouvoir » Samuel Hayat dans « Le fond de l’air est jaune » Edition du Seuil janvier 2019

14Etienne Balibar « Le sens du face à face » dans « Le fond de l’air est jaune » Edition du Seuil janvier 2019

15« Le règne de la pure violence s’instaure quand le pouvoir commence à se perdre » Hannah Arendt

16« Pouvoir manifester sans risque » Communiqué de la LdH du 18 janvier 2019

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