Valéry Giscard d’Estaing et l’image du père

« Le capitalisme peut et doit assimiler tout le social du socialisme » (Edmond Giscard d’Estaing, « Le capitalisme », 1928) La politique giscardienne fut une mise en pratique des idées paternelles.

La seule fois où j’ai croisé Valéry Giscard d’Estaing, ce fut en 2002. Les 29 et 30 janvier avait lieu au Sénat un premier colloque consacré aux Années Giscard, 1974-1978 (Institutions et pratiques politiques)*. Passionnant. Historiens et témoins se relayaient pendant deux jours. Giscard était là, en majesté, complétant telle information, intervenant en fin de chaque contribution, s’assurant de sa stature historique sous les yeux mêmes de ses mémorialistes, précisant tel point, redressant telle interprétation. Participant, avec une vive acuité intellectuelle et une gourmandise affichée, dans un entre-soi feutré et complice, à l’édification de ses propres hauts-faits. Le moment le plus étonnant fut sans doute les deux interventions concernant les rapports entre le Premier Ministre et le Chef de l’État : à Raymond Barre (le prétendu « meilleur économiste de France » qui ne dédaignait pas, au cours des étés des années 70, de passer quelques bons moments avec son sympathique voisin de villégiature, un certain Jean-Marie Le Pen) succéda VGE.

Sous l’égide de grands noms (ici René Rémond, Serge Berstein, Didier Maus, Jean-François Sirinelli, Christian Poncelet alors maître des lieux…), de tels colloques universitaires, entretiennent toujours de délicates relations avec l’objectivité historique, pourtant mise en avant. Ce qui manquait, furieusement, au cours de ces échanges savants, ce fut l’évocation du moteur même de la politique : les liens avec les milieux d’affaires, alors tellement affolés à l’idée d’une éventuelle victoire du Programme Commun de la gauche.

Une du Parisien au lendemain du premier tour des élections présidentielles de 1974 Une du Parisien au lendemain du premier tour des élections présidentielles de 1974

Oui, le 19 mai 1974 fut une rupture dans l’histoire politique de la France, dans ses profondeurs. Avec 50,8% des voix, VGE devenait le premier Président dont le libéralisme était sa seule boussole. Ce qui le reste près d’un demi-siècle plus tard.

Au lendemain de sa mort, un 2 décembre (hasard des calendriers historiques…) les éloges affluent de toutes part et certains voient en lui « le réformateur incompris » comme le titre Le Monde. Rien de plus faux. Au contraire, comme ce terme le rappelle en creux. Car c’est lui qui a porté le mot « réforme » afin d’en renverser le sens. C’est le PS d’alors qui se disait « réformiste ». Et c’est VGE qui retourna le mot : désormais, « la réforme » ne pouvait plus signifier que la remise en cause de tout ce qui fut mis en place après 1945 par le Conseil National de la Résistance, le Parti Communiste et les gaullistes d’alors. C’est encore le cas près d’un demi-siècle plus tard. Pour les droites et ses extrêmes, la France n’est jamais assez réformable. Ce n’est surement pas un hasard si Boris Johnson vante le Président « grand modernisateur de la France ». Au sens conservateur, très conservateur britannique : thatchérien. 

Valéry Giscard d’Estaing était d’abord le fils de son père, grand commis de l’État, à l’origine de l’idée d’une planification économique dans le cadre même du capitalisme. Catholique, Edmond Giscard s’acheta le titre de d’Estaing et assura la fortune familiale via les colonies, l’Indochine pour l’essentiel, avec la Société Financière Française et Coloniale qu’il dirigea de 1933 à 1973, très lié à la Banque de l’Indochine. 

Affiche de campagne 1974 Affiche de campagne 1974

On aurait tort de ne pas voir que c’est lui, VGE, qui a mis sur le devant de la scène les changements sociétaux, en écume des jours, en avant-postes d’une politique : la majorité et le droit de vote à 18 ans, le droit des femmes à l’avortement en furent les symboles. Mais derrière Simone Veil ou Françoise Giroud, il y avait le très libéral Jean-Pierre Fourcade, les très droitiers Michel Poniatowski ou Michel d’Ornano et Alain Peyrefitte. Sans oublier que furent également ministres Jacques Médecin (Maire de Nice, la seule ville jumelée alors avec Le Cap dans l’Afrique du Sud de l’apartheid) et le symbolique Maurice Papon, un temps Ministre du Budget.

On ne saurait oublier que le « centre droit », si cher aux commentateurs des médias, n’est que le masque de politiques qui flirtent souvent avec l’extrême droite. La porosité est forte. Les tenants et nostalgiques de Vichy se sentirent à l’aise dans le giscardisme triomphant. Jusqu’à se retrouver dans le lapsus de Raymond Barre évoquant, après l’attentat de la rue Copernic : « cet attentat odieux voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ». 

On ne saurait oublier que les symboles républicains directement issus de la Révolution française posaient quelques problèmes à Giscard : il fit atténuer le bleu et le rouge du drapeau national et ralentir la Marseillaise jusqu’à en faire une marche funèbre. On ne saurait oublier qu’il supprima la célébration du 8 mai 1945 au bénéfice du 9 mai, jour de l’Europe. On ne saurait oublier qu’à la mort de Franco, en novembre 1975, le Président français fit mettre les drapeaux en berne.

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« Si le capitalisme donne des satisfactions dans le domaine des préoccupations matérielles, il a naturellement besoin, dans le domaine moral, de faire de perpétuels progrès, car ici, nous ne reconnaîtrons jamais de borne aux efforts à accomplir en vue d’un aménagement meilleur », écrivait en 1928 Edmond Giscard d’Estaing dans son livre simplement intitulé Capitalisme. La politique giscardienne fut donc une mise en pratique des idées paternelles et paternalistes. 

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Derrière les attributs médiatisés d’une modernité réelle mais contenue (VGE était contre la peine de mort à titre personnel, mais signa trois exécutions capitales), il y avait deux lignes de force qui structurent, depuis, toute notre vie politique, tous les mandats de tous les Présidents : le libéralisme et l’Europe, deux mots élevés au rang de totems. Liés pieds et poings l’un à l’autre. En décembre 1965, De Gaulle visait directement Giscard, son Ministre des Finances, lui et quelques autres, avec sa fameuse sortie : « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant "l’Europe !", "l’Europe !", "l’Europe !", mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. » Mais en 1979, le tournant était pris. Giscard portait sur les fonds baptismaux la première élection d’un « machin », comme aurait dit De Gaulle : le Parlement Européen. Dix années plus tard, il en devenait un des députés.

Ce n’est pas un hasard si l’un des premiers invités politique de Mitterrand, à l’été 1981, fut Giscard d’Estaing, afin de parler d’Europe. Ce n’est pas un hasard si Giscard a cornaqué l’écriture de la Constitution Européenne refusée par une large majorité des français en 2005 (54,68%). Giscard ne fut pas « incompris ». Le boulet du septennat giscardien ne fut pas l’affaire des diamants, ni la « trahison » de Chirac, mais bien l’austérité renforcée des Gouvernements Barre 1, 2 et 3 en temps de déferlante du chômage. On oublie trop que l’élection de 1981 fut perdue par un sortant qui recueillait tout de même : 48,24 % des voix. Son échec répondait aux cris scandés par les centaines de milliers de manifestants qui criaient leur colère face à la désindustrialisation d’une France se lançant alors à corps perdu dans les « bienfaits » de la mondialisation : « Barre 1, Barre 2 - Barre toi ! »

Mais le travail était fait et bien fait, répondant au programme paternel, devenu celui d’une classe dirigeante toute entière : « Le capitalisme peut et doit assimiler tout le social du socialisme ». Emmanuel Macron n’est aujourd’hui que l’émanation de cette lignée.

* Les années Giscard (Fayard, 2003)

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Ce 3 décembre 2020

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