«Une vie pour changer le monde»

Vous ne le connaissez sans doute pas. Il était de ces gens dont les médias ne parlent pas. Un militant, un communiste, actif et bienveillant, chaleureux et fidèle. Une figure dans la ville de Sèvres, qui disparait dans sa 89è année. Roger Vuilleminot a vécu 70 ans d'engagement, au sein du Parti Communiste.

Roger Vuilleminot, le 11 novembre 2014. Quelle émotion, ce matin, au funerarium de Clamart, que de voir ce superbe portrait de Roger, avec ce titre « Une vie pour changer le monde »... qui dit tant de lui. Roger Vuilleminot, le 11 novembre 2014. Quelle émotion, ce matin, au funerarium de Clamart, que de voir ce superbe portrait de Roger, avec ce titre « Une vie pour changer le monde »... qui dit tant de lui.

C’était en 2014. Je me souviens de la fête de l’Huma. Et en arrivant près de l’entrée, qui voyons- nous installé, sur son tabouret pliant, un bouquet de vignettes d’entrée pour la fête à la main ? Roger bien sûr. On a eu beau lui dire que ce n’était pas raisonnable, qu’il était en plein soleil par une très chaude matinée et qu’à son âge, tout de même (83 printemps au temps des cerises)... Mais non, il était tout fier d’avoir déjà vendu 6 vignettes ! C’était tout Roger.

Un militant communiste de la trempe de ceux qui ne lâchent rien.

Ah ! Le Parti ! Respect pour Roger et tous ces militants communistes de sa trempe, de son âge, de sa génération : ceux qui tiennent le fil des engagements et ne le lâche pas. Jusqu’au bout. Alors même que l’Histoire a tant malmené cet idéal qu’il incarnait. Jean Ferrat chantait : « Ils nous en ont fait avaler des couleuvres, de Prague à Budapest, de Sofia à Moscou »... Et Roger le savait pour l’avoir vécu directement, comme des centaines de milliers d’autres : la trahison de l’idéal par un stalinisme totalitaire, bureaucratique et surtout sanglant. Loin des caricatures de l’anticommunisme qui tiennent le haut du pavé, Roger était une des incarnations de l’humanisme de ceux qui se reconnaissent dans ce joli nom : « camarade »...

Un humaniste, de ceux qui mettent Jaurès, Marx, Lénine ou Robespierre à leur panthéon - sans aucun aveuglement. Un médecin humaniste, si prompt à venir au secours ou au chevet de tant de personnes en difficultés financières. Roger faisait aussi partie de l’Association des Médecins contre la Guerre Nucléaire.

Un pacifiste, qui milita dès 1950 contre l’armement nucléaire, en signant le fameux appel de Stockholm. Roger avait alors 19 ans, adhérait aux Jeunesses Communistes. Il ne cessa - jusqu’au bout - de nous mettre en garde : si la Paix est notre bien le plus précieux, le plus chérissable, la menace de guerre est toujours à combattre, à repousser, maintenant sans doute plus que jamais depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Ou la fin des guerres coloniales, de cette Guerre d’Algérie, que le pouvoir gaulliste refusait de nommer et qu’il avait combattu. Comme il s’opposa avec tant d’entre nous aux guerres d’Irak, celles de 1991, celle de 2003. Pas étonnant qu’il fut tellement attaché au Mouvement de la Paix au sein duquel il militait également, y compris dans ses instances dirigeantes. Conscient de l’acuité de la fameuse phrase de Jaurès à la veille de l’horreur de la première guerre mondiale : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage ! » Nous n’en sommes jamais trop avertis par les temps qui courent. Le capitalisme, ce ventre encore fécond d’où a surgit la bête immonde : le fascisme, qui redresse la tête en ce début de 3è millénaire.

Son engagement était multiple, jusqu’au Cercle Archéologique de Sèvres. Et bien sûr, à la Mairie, puisqu’il fut conseiller municipal pendant des années, porté par les victoires communistes de 1971 et 1977.
Ses engagements multiples étaient ceux d’un Homme, au grand coeur, bienveillant, généreux au delà de ce que l’on peut dire ici.

Je me souviens. La première fois que je l’ai vu, c’est son sourire, puis sa voix - sa petite taille aussi - qui m’ont marqués. Avec son regard, amusé, souvent espiègle. Et immédiatement, dans la conversation, cet enthousiasme. C’est cela surtout qui le caractérisait, : son enthousiasme, son amour de la vie - et du Parti.

Alors, je me souviens de nos combats communs, communs à beaucoup d’entre nous ici réunis aujourd’hui. A commencer par celui, contre l’extrême droite, sous toutes ses formes. Je pense à notre formidable campagne présidentielle de 2012, à cet immense manifestation du 18 mars à la Bastille - le 18 mars, en référence au déclenchement de la Commune de Paris. Il jubilait ! Ce n’était pas un sursaut. C’était un renouveau.

Je pense à ce que nous avons créé, avec lui, grâce à lui, en vue des Municipales 2014 à Sèvres. Notre élaboration d’une liste pour « Sèvres vraiment à gauche », afin de porter haut et fort, clairement identifiées, des valeurs qui se trouvaient totalement bafouées par la Présidence Hollande et qui nous entrainaient inexorablement vers la catastrophe politique que nous connaissons aujourd’hui.

Je me souviens de notre magnifique campagne présidentielle 2017. Dès le début, il soutenait Mélenchon. Dans les couloirs de l’Ehpad de Sèvres où il venait d’arriver, il distribuait les tracts, engageait la discussion, insistait, opiniâtre et souriant, et arrivait à convaincre. Comme il était heureux de ces 20% au soir du premier tour - un score qui lui rappelait celui de Jacques Duclos en 1969... Ensuite, les catastrophiques mesures libérales, antisociales de Macron et de ses sbires lui inspiraient une très grande inquiétude pour l’avenir.

L’avenir, nous y sommes. Sans lui. Lui qui n’a jamais trahi par sa foi humaniste a été trahi. Comme nous le serons toutes et tous : par le corps, par son corps. Lui, le médecin, la mécanique des corps, il connaissait. Celle des âmes aussi, pour lesquelles il portait toujours un regard bienveillant.

L’avenir, c’est aujourd’hui ; c’est sans lui.

Lorsque l’on perd un ami, un camarade, il y a la douleur, l’émotion et tant de souvenirs. 

Roger, notre ami, notre camarade, on l’aimait. On ne l’oubliera pas. Continuons le combat !

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