La disparition d'une ligne de vie

J'apprends, bouleversé, la mort, à 42 ans, d'un cancer, de Joseph Ponthus, cet homme amoureux d'Apollinaire et de Trenet, dont les choix de vie furent à l'exact opposé des artifices médiatiques.

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A Noël dernier, une amie proche m'a offert "A la ligne", ce livre fort, bouleversant signé Ponthus. J'ai été happé par ce témoignage-roman.

Il m'a rappelé "L'Établi" de Robert Linhart. Par l'évocation de ce monde des "gens qui ne sont rien", comme disait l'autre. Des premiers de corvée. Des intérimaires, nouveau Lumpen jettable et corvéable. Linhart nous faisait côtoyer la chaîne, les contremaîtres, le monde de l'usine et ces établis qu'avait pratiqué mon père pendant de si nombreuses années. Mais on ne dit plus "la chaîne", on dit "la ligne". Et entre ces deux livres, que 40 ans séparent, le monde capitaliste a basculé. Là où la solidarité de classe fonctionnait encore (le ivre datait de 1981), avec sa chaleur et ses grèves, ce n'est plus que l'atomisation qui règne et l'individualisme sans horizon.

L'écriture de Ponthus est à vif, sans phrase polie, sans aucun faux-semblant ni posture. Rien de ces narcissismes insupportables d'écrivains tant vantés et si peu importants. Lui a donné, dans sa chair, dans cette usine de surgelés, entre bulots et poissons panés, comme dans ces abattoirs bretons qui remuent les tripes.

Joseph Ponthus dit le quotidien qu'il vit et note. Si rude, sans lumière du lendemain autre que celle d'un soleil blafard qui se lève bien après ces ouvriers aux horaires impossibles, jamais les mêmes, aux travaux effrayants, aux salaires de misère. Aux corps qui morflent. Aux rythmes faisant frôler la folie. «L’épreuve de l’usine s’est peut-être substituée à celle de l’angoisse» disait-il...

A chaque ligne, il y a une parole. Sa parole. Elle nous reste. Elle nous marque, au fer du réel. Lisez-le si vous ne le connaissez pas encore. Pour se souvenir de lui. Pour se souvenir du monde comme il est, sous nos yeux, dans nos vies, nos villes, dans nos assiettes - si proche, si loin. Un monde que l'on paye de sa peau.

(1)   Mort de l'écrivain Joseph Ponthus, emporté par un cancer, par Actualitté

 

 

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