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Billet de blog 25 octobre 2025

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Un Roméo et Juliette en mélodrame corse : L’Ancêtre de Camille Saint-Saëns

L’Ancêtre est le véritable dernier opéra du compositeur alors âgé de 70 ans. C est le 44è volume de la collection Opéra Français éditée par la Fondation Palazzetto Bru Zane. Une redécouverte ?

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Il n’y a pas que Samson et Dalila dans la vie ! Il y eut La princesse jaune(1872), Le timbre d’argent (1877), Proserpine (1887), Phryné (1893), Les barbares (1901) : autant d’opéras de Saint-Saens redécouverts ces dernières années grâce à la Fondation Palazzetto Bru Zane. Ainsi, L’Ancêtre, véritable dernier opéra du compositeur alors âgé de 70 ans, est le 44è volume de la collection Opéra Français qu’elle propose depuis sa quinzaine d’années d’existence. Ce chiffre exprime le travail de fond effectué par l’équipe de chercheurs-fouineurs-passionnés sous la houlette d’Alexandre Dratwicki. Disons clairement que ces redécouvertes ne sont pas toutes des joyaux de la couronne. A commencer par le Déjanire (1898, repris en 1911) du même Saint-Saens parue l’an dernier, opéra pour lequel je ne me suis pas joint aux concert de louanges que l’on a pu lire alors. Il en va différemment pour ce nouvel opus, bien plus intéressant tant musicalement que dramatiquement - et historiquement.

Illustration 1

En une action ramassée - une heure et demi de musique - c’est à un terrible engrenage de haine que nous assistons, reprenant des schémas romantiques efficaces, avec une tension musicale ressérée. Cette haine qui hante les Capulets et Montaigus est ici acclimatée à l’aune de la vendetta corse au temps de Napoleone Buonaparte. D’ailleurs, Napoléon est évoqué avec fougue dès l’entrée de Tébaldo, l’officier napoléonien : « Napoléon m’a pris dans son sillage et son étoile me conduit » chante-t-il sur fond de Marseillaise - Saint-Saens, musicien et ambassadeur fétiche de la IIIè République, oubliant que celle-ci fut interdite dès le 18 Brumaire par le petit caporal soucieux de se démarquer des emblèmes républicains…

Le compositeur étant plus qu’au fait des références musicales et historiques, cette erreur historique n’est pas anodine. Fut-elle volontaire dans cette partition originale à plus d’un titre puisque composée en 1905, dans la fournaise des évènements d’alors, à commencer par la séparation de l’Église et de l’État. On ne saurait trop insister sur les références de l’œuvre liées à l’évocation de ce passé napoléonien  (y compris avec l’insistante mention des abeilles ouvrant l’opéra) comme sur la présence de la foi : « tu me dois d’être chrétien » dit, au début de l’ouvrage, l’ermite à Tébaldo, alors qu’à la fin la présence de la chapelle retarde la vengeance de l’ancêtre. Tout s’entend comme si Saint-Saens cherchait à synthétiser les contraires : un catholicisme ancestral dans une IIIè République conquérante et un souvenir mythique et à nouveau mythifié du Premier Empire. Cet arrière plan historique n’est pas le moindre intérêt de cet ouvrage oublié.

Après une courte ouverture très tendue, le bucolique s’installe avec une longue exposition de l’ermite Raphaël qui ouvre l’opéra. Il chante « la joie innocente et sereine » des abeilles « mes petites sœurs » lorsque survient Tébaldo Piétra Néra, l’enfant qu’il a élevé. Raphaël a réuni les deux clans corses ennemis afin de rompre le cycle de vengeances. « J’abdique de grand cœur mes haines à jamais » chante avec transport Tébaldo quand survient Nunciata, l’aïeule du clan Fabiani. Son entrée bucolique sur une clarinette rêveuse ne présage pas de la suite.

On doit à Lucien Augé de Lassus un véritable sens théâtral dans l’écriture du livret, sous le contrôle extrêmement tatillon du compositeur qui n’hésita pas à réécrire certains passages. Car L’Ancêtre n’est autre qu’une vielle femme quasi-aveugle, Nunciata, dont la parole détermine ce drame lyrique en trois actes. Tout le premier acte est tendu vers sa réponse : va-t-elle accepter la prière de l'ermite Raphaël qui prône la réconciliation entre les deux familles ennemies, les Fabiani et les Piétra Néra ? Sa réponse est lapidaire : « Non ! » Pas d’explication, aucun grand air de colère. C’est là sa seule intervention - mais quelle ! Le refus du pardon, « c’est la guerre éternelle, la mort rouvre son aile » comme le chante le chœur désespéré. Et voilà l’ancêtre qui repart, conduite par son petit-fils Léandri et le porcher Bursica. Tébaldo retient Margarita Fabiani. Tous deux sont divisés entre l’amour qui les lie et la haine ancestrale qui menace de reprendre : « que nous importe une lutte prochaine si notre cœur refuse d’obéir ? » Sur un tapis de cordes frémissantes, Raphaël évoque la douceur de la vie des abeilles, loin du monde et du bruit, de ses fureurs d’une haine imprescriptible. Et l’acte premier se referme dans un moment de poésie diaphane. Le calme avant la tempête déclenchée au deuxième acte.

La concision de l’œuvre renforce son dramatisme noir. Et ce deuxième acte en est la quintessence, ne durant qu’à peine vingt minutes L’atmosphère s’installe dès la courte introduction orchestrale et tout se noue avec la mort de Léandri que sa sœur Vanina découvre avec l’arrivée du cortège funèbre chantant  « accueillez le chrétien qui vient de trépasser » (le chœur de Tokyo y est particulièrement prenant, malgré une diction perfectible). La douleur submerge Vanina et bientôt Nunciata qui maudit le clan des Pietra Néra : « Croule, race exécrée ! J’appelle à la curée » Et Nunciata de désigner sa petite fille Vanina pour venger son frère. Celle-ci le jure avant d’apprendre que le meurtrier « c’est Tébaldo » dont elle est éprise.

Le dernier acte débute de façon bucolique avec de belles et pures vocalises de Margarita se promenant huit jours après la tragédie. Alors que Raphaël veille sur les amoureux et leur souhaite de fuir pour vivre leur bonheur, Vanina est en proie à un douloureux conflit intérieur : tuer l’homme qu’elle aime. Mais elle entend Tébaldo appeler Margarita qui lui répond avec transport. Alors, « malheur sur eux » ! Par superstition religieuse, Nunciata lui demande seulement d’attendre que le couple s’éloigne de la chapelle. S’en suit le moment le plus inattendu de la partition : un quatuor lyrique, sensuel et enfiévré (un ténor, deux sopranos et une mezzo), mêlant la félicité des voix de Tébaldo et Margarita à celles de Vanina et Nunciata animées de vengeance. L’ancêtre intime alors à Vanina de tuer Tébaldo : « Je ne peux pas, je l’aime » Nunciata s’empare du fusil et croit tirer sur le meurtrier de son petit-fils alors qu’elle blesse mortellement Vanina.

Sur cette trame, Saint-Saens tisse une musique tour à tour violente, noire, poétique, sensuelle (début du 3è acte), tragique. L’orchestration est somptueuse, mais à des années lumières des nouveautés contemporaines que représentent le Pélleas et Mélisande de Claude Debussy (1902) ou la Salomé (1905) d’un Richard Strauss. Entre la création de 1906 à Monte Carlo (puisque c’était une commande du Prince Rainier 1er) et la reprise de 1915 au même endroit - après Paris, Nantes, Aix-les-Bains, Genève, Prague, Montréal, Alger et Le Caire - le compositeur pouvait dire : « Plus je l’entends et plus il me semble que je n’ai rien fait de mieux dans mon écriture musicale ». Il n’avait pas tort. Mais ensuite L’Ancêtre est tombé dans l’oubli jusqu’au concert de recréation en 2024… à Monte-Carlo.

C’est donc logiquement l’Orchestre Philharmonique de la ville qui a joué et enregistré l’opéra sous la dynamique et attentive direction de son chef attitré, Kazuki Yamada. Ils proposent un écrin luxueux aux chanteurs.

L’ermite Raphaël du baryton Michael Arivony est parfait de diction comme de présence. Dans le court rôle de Bursica, le baryton-basse Matthieu Lécroart déploie toute la palette sombre du vengeur poussant à la vendetta. Le Tébaldo du ténor Julien Henric impose un personnage d’amoureux et de meurtrier attachant malgré quelques aigus légèrement tendus. Margarita, c’est la soprano Hélène Carpentier aux vocalises diaphanes (début de l’acte 3), aux interventions tendres (duo du 1er acte) et enflammées (trio du dernier), mais aux aigus eux aussi parfois forcés. C’est la Vanina de la mezzo Gaëlle Arquez qui emporte tous les suffrages par sa ligne de chant, sa voix ambrée, sa présence  incandescente campant un personnage pris entre son devoir et son amour pour l’amant de sa sœur.

Enfin, Nunciata l’ancêtre, c’est Jennifer Holloway à la voix puissante de soprano dramatique, qui tonne dans ses interventions vengeresses, émeut dans sa déploration au cœur de la partition, fait frémir lors de la scène finale, bien que manquant de la noirceur encore plus terrible que le rôle semble appeler.

Voici donc une véritable redécouverte dans la toujours élégante présentation d’un livre disque au livret éclairant - même s’il ne met pas en perspective l’ouvrage à la lumière du temps de la création.

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Jennifer Holloway, Nunciata - Gaëlle Arquez, Vanina - Hélène Carpentier, Margarita - Julien Henric, Tebaldo - Michael Arivony, Raphaël -  Matthieu Lécroart, Barsica - Chœur Philharmonique de Tokyo - Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo - Kazuki Yamada, direction  (2 CD Palazzetto Bru Zane, 2025)

Illustration 2

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