Il n'est d'Histoire que politique.

Qui se souvient du 9 Thermidor ? Ainsi, le jour anniversaire de l'exécution de Robespierre, le 28 juillet 1794, un historien fête à sa façon ce tournant de la Révolution Française, en prenant appui sur le déboulonnage de la statue de Joséphine de Beauharnais. En creux se trouve la figure de Robespierre puisqu'il ne fut pas pour rien dans l’abolition de l’esclavage en février 1794. Décryptage.

L’historien a des titres : Patrice Gueniffey est directeur d’études à l’EHESS. On s’attendrait de sa part à un propos éclairant. Or, sous couvert de leçon d’Histoire, sa chronique au Figaro du jour est une diatribe très marquée (1). Tout ceci est - disons - surprenant… mais a le « mérite » de rappeler haut et fort que l'Histoire est décidément un combat politique, un enjeu politique, sans cesse en lien avec le présent et une orientation idéologique. La preuve encore, s'il en fallait, que la Révolution Française est toujours au coeur de nos débats nationaux.

L'orientation de Patrice Gueniffey apparait ici sans masque : ses considérations sont effectivement purement idéologiques. Et si proches de l'extrême droite... Car dans son article-diatribe, il emploie des mots très choisis. Accrochez-vous : 

« Les images sont révulsantes. Ces destructions sont d’autant plus odieuses qu’elles témoignent avant tout de l’ignorance crasse des enragés qui militent dans ces groupuscules. (...) Joséphine de Beauharnais (...) ne fut pour rien dans le rétablissement de l’esclavage aux colonies. (...) L’ignorance de ces crétins est d’autant plus affligeante que pas un ne sait en réalité qui étaient ses propres ancêtres : esclaves ? affranchis ? travailleurs ? contremaîtres ? « hommes de couleur libres » ? (…) »  

Cela dénie toute pensée et toute culture aux déboulonneurs et, de fait, ces mots légitiment Joséphine, Napoléon et le retour de l’esclavage que Patrice Gueniffey ne condamne pas, lui qui condamne les destructions d’un symbole esclavagiste en trouvant cela « révulsant ». Oubliant - ou taisant - le simple fait que Joséphine de Beauharnais fut toujours considérée précisément comme un symbole de ce retour. 

Peut-on être plus méprisant et d'une morgue de classe plus cassante ? S'en suit le glissement vers la péroraison finale de l’article, appelant clairement à un État fort - bonapartiste, version 18 Brumaire :

« Ces destructions (Joséphine, Colbert, Jules César ou Victor Schoelcher, même Schoelcher !) témoignent avant tout de la déliquescence de l’État. Sa faiblesse, sa lâcheté aussi, tout autant que les compromissions qui sont les siennes avec une idéologie antifrançaise, repentante, hostile à toute communauté civique et visant à la seule décomposition de la nation au bénéfice de minorités « souffrantes » autoproclamées, donnent une visibilité et une marge d’action à ces petits groupes d’extrémistes.

C’est un mauvais vent qui souffle d’Amérique: la déliquescence de la vie politique américaine depuis 2016 l’a fait lever ; la déliquescence de notre vie politique depuis 2017 lui a permis de traverser l’Atlantique.

Le passé d’un pays, de tout pays, est indivis. Lui appartenir, c’est en accepter l’histoire, toute l’histoire, le positif comme le négatif (notions dont le contenu change avec le temps). On ne trie pas l’histoire d’un pays. Nous en sommes tous le produit, elle nous a faits. On n’a ni à regretter ni à se repentir. Notre histoire est notre histoire, notre bien indivisible, et nul n’est responsable, au demeurant, des «fautes» de ses ancêtres. »

Reprenons : « ignorance crasse », « enragés », « crétins », « petits groupes d’extrémistes », puis « déliquescence de l’État », « déliquescence de notre vie politique » - enfin, la reprise de slogans pétainistes (l’historien en lui ne peut la méconnaître…), allant de «  l’idéologie antifrançaise » à « un mauvais vent » qui se lève. La référence au discours du août 1941 est évidente. Pétain déclarait ce jour-là : « De plusieurs régions de France, je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais. »

Et pour finir, il y a l’injonction de Patrice Gueniffey, sous forme d’interdiction de penser : « On n’a ni à regretter ni à se repentir ». Fermez le ban de cette tribune haineuse. Tout ceci ne sent pas bon. Mais n’a rien d’innocent. Que ce soit ou non à son in-su, Patrice Gueniffey publie au moment de l’anniversaire du 9 Thermidor. Sa diatribe s’inscrit dans ce courant thermidorien qui, à l’époque, avait permis, en quelques années, le retour d’un État fort, très fort, avec censure et militarisation à outrance. Et donc retour de l'esclavage.

Le 27 juillet 1794 Maximilien Robespierre, Antoine Saint Just, Georges Couthon et 120 autres montagnards furent arrêtés et exécutés - sans procès. Les organisateurs du coup de force étaient un mélange d'extrèmistes, de corrompus et de criminels. Ce sont eux qui ont installé la légende noire dans les semaines qui ont suivi ce 9 Thermidor. En abattant Robespierre et ses amis ils décapitaient la dynamique sociale égalitaire qui animait la révolution et dominait la Convention. 

A partir de ces meurtres a commencé la fabrication d'une image monstrueuse de Robespierre, accusé par ceux qu'il combattait. Certains auraient dû rendre des comptes pour leurs exactions du côté de la Vendée ou de Lyon. Ils choisirent le complot afin de passer entre les mailles du filet en faisant porter l'opprobre sur les Montagnards, dont ils faisaient parfois partie.

Il faut du temps et l'énergie d'historiens comme Michel Vovelle ou Jean-Clément Martin, mais aussi de politiques comme Jean-Luc Mélenchon, pour reprendre le fil de l'histoire réelle contre la légende anti-historique, celle de Francois Furet et autres historiens tendance « Nouvel Obs » et « Le Point » réunis - en passant par la revue « L’Histoire ». 

Depuis les années 80 et particulièrement au moment du bicentenaire de la Révolution, la légende noire a occupé tout l'espace médiatique. Ramener le nom de Robespierre sur la scène des débats, réhabiliter politiquement la valeur et la portée de l'œuvre de « l’Incorruptible » et de ses amis est une oeuvre de salubrité historique et politique. 

Le petit article de Patrice Gueniffey s’inscrit dans la suite de combats idéologiques vieux de plus de deux siècles. Intervenant pour sauver la figure emblématique de Joséphine de Beauharnais en ce 28 juillet, il assassine Robespierre une nouvelle fois - symboliquement - le niant, lui et son action anti-esclavagiste. Et en toute logique, il entonne un discours particulièrement réactionnaire, terminant même sur des relents anti-arabes.

Au moment où vient d’être nommé un recteur de Paris membre du Conseil scientifique d’un lobby voulant payer les professeurs à la « performance », on se demande quelle évaluation il faudrait mettre à ce professeur émérite. L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales mérite beaucoup mieux qu’un fieffé donneur de leçons ultra-réactionnaires.

 

Au même moment, en Grande Bretagne :

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/07/22/esclavage-decolonisation-181-historiens-denoncent-un-manuel-d-histoire-errone-pour-devenir-britannique_6046960_3210.html?fbclid=IwAR2GL91WCiH5TMdwp2XMgRcv-iKov8KWF9s43cLufeAz6oNYUCbdnblFIRY

(1) Voici l’article intégral de Patrice Gueniffey (Le Figaro, 28/07/20) :

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« Les images sont révulsantes. Ces destructions sont d’autant plus odieuses qu’elles témoignent avant tout de l’ignorance crasse des enragés qui militent dans ces groupuscules. Tout d’abord parce que Joséphine de Beauharnais, issue d’une famille de petits planteurs de la Martinique et devenue l’épouse du futur Empereur, ne fut pour rien dans le rétablissement de l’esclavage aux colonies par Bonaparte en 1802. Il n’était pas homme à recevoir des conseils de sa femme, et s’il rétablit l’esclavage ce fut pour des raisons plus impérieuses: d’abord parce que les Anglais, avec qui il venait de conclure la paix, craignaient que l’abolition française de l’esclavage n’ait des répercussions à la Jamaïque, ensuite parce que la Marine, jadis en charge des colonies, imaginait difficilement la possibilité d’un autre système, enfin parce que Toussaint Louverture lui-même, le leader noir de Saint-Domingue, avait assujetti la population noire de l’île, à peine émancipée, à un régime de travail forcé proche de l’encomienda espagnole. Colons ou leaders noirs, tout le monde se préoccupait avant tout de la reprise de la production sucrière.

Non seulement Joséphine n’est pour rien dans ces événements, mais la Martinique ne fut pas concernée, puisque, passée sous domination anglaise pendant la Révolution, la loi abolissant l’esclavage n’y avait pas été appliquée en 1794 et n’y était donc pas applicable en 1802. Au moment où l’esclavage était rétabli en Guadeloupe et à Saint-Domingue, le statu quo ante demeurait en vigueur dans la Martinique rendue à la France.

L’ignorance de ces crétins est d’autant plus affligeante que pas un ne sait en réalité qui étaient ses propres ancêtres: esclaves ? affranchis ? travailleurs ? contremaîtres ? "hommes de couleur libres" ? Les statuts étaient variés, la réalité complexe. Que condamnent-ils ? La traite ? La déportation des esclaves africains vers l’Amérique ? Prétendent-ils venger leurs "ancêtres" africains? Mais ce sont des origines mythiques. L’Afrique n’est pas, n’est plus leur origine. Comme si un Français se réclamait de ses ancêtres celtes en refusant d’admettre qu’il a eu, aussi, des ancêtres ibères, ligures, germains, grecs, scythes, iranophones ou venus du lointain monde des steppes asiatiques !

Ces destructions (Joséphine, Colbert, Jules César ou Victor Schoelcher, même Schoelcher !) témoignent avant tout de la déliquescence de l’État. Sa faiblesse, sa lâcheté aussi, tout autant que les compromissions qui sont les siennes avec une idéologie antifrançaise, repentante, hostile à toute communauté civique et visant à la seule décomposition de la nation au bénéfice de minorités «souffrantes» autoproclamées, donnent une visibilité et une marge d’action à ces petits groupes d’extrémistes.

C’est un mauvais vent qui souffle d’Amérique: la déliquescence de la vie politique américaine depuis 2016 l’a fait lever ; la déliquescence de notre vie politique depuis 2017 lui a permis de traverser l’Atlantique.

Le passé d’un pays, de tout pays, est indivis. Lui appartenir, c’est en accepter l’histoire, toute l’histoire, le positif comme le négatif (notions dont le contenu change avec le temps). On ne trie pas l’histoire d’un pays. Nous en sommes tous le produit, elle nous a faits. On n’a ni à regretter ni à se repentir. Notre histoire est notre histoire, notre bien indivisible, et nul n’est responsable, au demeurant, des «fautes» de ses ancêtres: va-t-on demander à nos concitoyens de confession musulmane de mettre un genou à terre parce que les ancêtres de certains d’entre eux ont été les champions toutes catégories du commerce des esclaves? Avouez que ce serait absurde. » 

(2) deux livres afin de faire la part des choses concernant Robespierre :

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histoires-de-robespierre-de-la-revolution-francaise-a-nos-jours

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A lire aussi : https://blogs.mediapart.fr/le-ba-kwa/blog/260720/comment-concilier-histoire-et-memoire-dans-lespace-public?xtor=CS7-1047

Egalement le billet de Jean-Clément Martin du 29 juillet : https://blogs.mediapart.fr/jean-clement-martin/blog/290720/pour-vivre-la-concurrence-des-passes-sans-les-deboulonner?xtor=CS7-1047

 

Et ce projet - enfin : https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/arras/arras-projet-musee-dedie-robespierre-figure-controversee-revolution-francaise-1865340.amp?__twitter_impression=true&fbclid=IwAR0_uZF0SDyYDTKNsgP_tsGlxaalbBFW9PrvFaqW3qm30WIuy06Hm6vW-dw

 

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