Les révoltes naissent et meurent en général le 18 mars !

Les miennes débutent en 1871 sur les hauteurs de Montmartre à Paris et finissent en 1921 à Kronstadt en Russie socialiste. Comme d'habitude c'est la marche reclusienne qui m'a inspiré ce billet. Et ça tombe bien puisque les deux foyens Élie et Élisée Reclus furent des communards ou des communalistes !

 

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Le but de ce billet est de raconter deux révoltes populaires qui ont une histoire commune enchainée à 50 ans d'intervalles et aussi par les hasards du calendrier : le 18 mars !

Afin que les choses soient claires, j'assume le fait d'être un descendant lambda d'Eugène Varlin et donc de n'être que ça, à savoir, un communiste non autoritaire

Et pour éviter les critiques historiques stériles, je vais solliciter Édouard Glissant pour m'aider à analyser le contexte de ces deux histoires tragiques. Que vient faire le camarade du Tout-Monde dans cette affaire ? Eh bien tout simplement parce qu'il a donné une définition de l'histoire totalitaire dans son livre-bible Le Discours antillais qui me convient parfaitement. 

Il expliquait que l'histoire était un fantasme opératoire de l'Occident parce que les pays colonialistes d'hier et impérialistes d'aujourd'hui étaient les seuls à faire l'histoire du monde. Et en conséquence, ils ont engendré une philosophie totalitaire de l'histoire

Il prenait pour exemple la bataille que Louis Delgrès avait menée contre l'armée française au fort de Matouba en 1802. Bataille à mort que les anciens esclaves se devaient de livrer contre l'immonde criminel de guerre Napoléon qui avait envoyé l'obscur général Richepence rétablir l'esclavage en Guadeloupe. Delgrès et ses hommes furent vaincus une première fois sur le terrain (forces d'occupation supérieures et trahison) mais une seconde fois par l'histoire totalitaire qui va effacer ce combat de la liberté de la mémoire historique de la France.

J'ai aussi sollicité Glissant car ce processus d'effacement de la mémoire des vaincus va s'appliquer dans les deux révoltes populaires qui vont suivre. Et j'ai volontairement débuté ce billet par la fin de Kronstadt en 1921 pour mieux rebondir sur la révolte de 1871.  

Kronstadt 18 mars 1921

Les balades en  crabe et celles du hasard en Île-de-France allaient m'ouvrir les yeux sur ce nouveau Kronstadt car si j'avais lu Paul Avrich et Jean Jacques Marie, il me semblait que quelque chose me manquait. 

Le hasard allait m'ouvrir des voies historiques insoupçonnées. Tout a commencé le jour où j'avais décidé de refaire cette boucle classique qui court le long des sentes de Montmorency avant de faire le tour du lac d'Enghien. J'avais programmé en fin de balade une visite à la Librairie Antipodes car je venais de lire un excellent papier dans Libé qui évoquait la réédition d'un livre rare : La Révolution inconnue de Voline. 

Tout timide, sans trop y croire vu le sujet, je demandais à la jeune libraire si elle possédait cet ouvrage. « Mais bien sûr que nous  l'avons je vais vous le chercher. » me répondit-elle ! J'en restais tout chose. Et en rentrant comme c'était mon anniversaire je me suis dédicacé le livre. Oui je sais c'est un peu nul mais avec le temps je trouve ça amusant : « Aujourd'hui pour mes 40 ans je m'offre Voline. Un toujours anarcho-syndicaliste de la vieille centrale CGT. Le 22 juillet 1995», et j'ai signé.  

Et c'est en dévorant cet ouvrage que j'ai fait la connaissance d'une autre révolution russe et de révolutions authentiques ignorées comme celle de Makhno.   

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La suite logique de la découverte de ces oubliés va se dérouler à la librairie Envie de Lire à Ivry-sur-Seine, là où m'attendait Nico, le fameux libraire ambulant de l'ACER. 

Ce jour-là, il m'a présenté Bruno Loth, un brillant dessinateur de bandes dessinées de confession philosophique intéressante.

Depuis cette rencontre, je suis devenu un inconditionnel de Bruno Loth. Et de retour de Limoges avec les deux petits créolisés, j'ai ramené le tome 2 de Viva l'Anarchiela rencontre de Durruti et de Makhno qui vient de sortir et que je n'ai pas encore lu ! 

Lors de cette rencontre extraordinaire d'Ivry, en plus de l'album Dolorès, toujours de Bruno Loth, j'avais acheté à la SCOP, celui d'Anton Ciliga Dix ans au pays du mensonge déconcertant. Puis nous avions conversé à bâtons rompus avec Bruno et Nico sur le trottoir de la librairie. On aurait même pu presque déclencher une assemblée générale de l'intelligence situationnelle révolutionnaire si les personnes qui attendaient leur tour pour la dédicace ne nous avaient pas gentiment bousculés. 

Ma troisième et dernière découverte heureuse allait survenir à Eragny après une longue balade le long de l'Oise sur les pas de Pissarro. Je bifurquais alors vers la librairie du Grand Cercle car j'avais besoin d'acheter un topo-guide qui venait de sortir. 

Et c'est en furetant dans le rayon histoire que je tombais sur le livre d'Alexandre Skirda, Kronstadt 1921 : Prolétariat contre dictature communiste. 

Et comme je connaissais bien les écrits de cet auteur, je me suis empressé d'acheter le livre. Je ne vais ni le résumer, ni même évoquer la révolte, ni les polémiques qui suivirent son écrasement. Ni même parler de la politique réformiste de Lénine, plus connue sous l'appellation bien hypocrite de la NEP qui s'en suivit, non je laisse à tout un chacun la liberté d'interpréter ces évènements comme bon lui semble.   

Ce qui m'intéresse dans cette affaire, c'est l'avis de Louis Fisher le journaliste américain qui avait passé 14 ans à Moscou (source Babelio). Trotski dans son livre leçons d'Espagne n'en pense pas que du bien : « Louis Fisher, avec son ignorance et sa suffisance, son état d'esprit de raisonneur provincial organiquement sourd à la révolution, est le représentant le plus répugnant de cette confrérie peu attrayante.». C'est du Trotski dans le texte et on comprendra mieux cette sentence impitoyable avec ce qui va suivre ...  

En attendant, j'ai suivi Louis Fisher en Espagne au moment où les généraux fascistes vont massacrer l'Espagne. Il s'engage dans les Brigades Internationales. Je laisse le soin aux historiens de l'ACER de retrouver son matricule. J'ai juste découvert qu'il fut Sergent-chef chez André Marty

Louis Fisher a longtemps gardé le silence sur les événements de Kronstadt puis un jour, il s'est lâché. Pourtant il avait eu un long très long flirt avec le Communisme. Il a même écrit  La vie de Lénine, qu'il avait rencontré en 1922. Voici comment il explique son mutisme : 

« Le mûrissement du Kronstadt de chacun dépend de toute une série de facteurs objectifs et individuels. Certains sont à ce point obsédés par les crimes du monde capitaliste qu'il restent aveugles  aux crimes et à la faillite du bolchevisme.

(...) Un Kronstadt n'est créateur et socialement valable que lorsqu'il représente un refus des méthodes de la dictature et une conversion à l'idéal de la démocratie.

Aucune dictature n'est démocratique, aucune ne porte en elle le germe de la Liberté : c'est ce que je ne comprenais pas pendant mes années de soviétophilie.»

Après ce cri du coeur, j'en ai déduit que tout révolutionnaire devait faire son Kronstadt s'il voulait continuer à assumer ce rôle. Même si ce n'est pas simple à appréhender puisque l'histoire totalitaire assassine une seconde fois la mémoire des vaincus pour transformer la fausseté ou la légende en propagande. 

Mais ce syndrome peut toucher tout le monde. Prenons cet exemple qui me concerne : j'ai longtemps cru que la lutte en Euskadi était portée par une avant-garde révolutionnaire. Or en découvrant les propos racistes d'un des idéologues les plus brillants de l'Euskadi Ta Askatasuna ou plus tard l'assassinat absurde de Yoyes justifié par les militaires de la cause basque pour une soit disant trahison, j'ai dû faire mon propre Kronstadt pour essayer de comprendre. Depuis j'ai définitivement abandonné toute sympathie pour ces idéologies qui associent le nationalisme avec le mot socialisme.   

Pour clore cette première partie, je fois reconnaître que j'ai toujours été fasciné par l'immense culture de mes camarades trotskistes. Je leur dois beaucoup y compris dans des domaines hors de leur sphère de prédilection. Mais ce dont je suis à peu près sûr, c'est qu'ils ne feront jamais leur Kronstadt car ils ne pourraient supporter de voir l'image de leur icône exploser en mille morceaux en tombant de son piédestal légendé.

Tout ça à cause de la mauvaise qualité des attaches du tableau car tout le monde le sait : « Avec les clous à Dédé ça ne serait pas arrivé !»

Montmartre, le 18 mars 1871

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Contrairement à l'histoire de Kronstadt que je n'ai parcourue qu'à travers les livres, celle de la Commune de Paris, je l'ai traversée dans tous les sens. 

Avant de la raconter, commençons par ce qui pourrait fâcher. À mon époque, toutes les crapules qui avaient craché sur la Commune de Paris, infestaient les programmes de l'éducation littéraire encadrée de la jeunesse. C'est une des raisons qui explique que j'ai toujours eu une aversion totale pour ces plumitifs collabos de l'immonde versaillaise. Je renvoie les éventuels Critiques de la plume avec ou sans masque vers lecture du livre de Pierre Lidsky, Les écrivains contre la commune.

J'ai eue la chance de découvrir cette histoire grâce à mes amis sudistes et en particulier mon cinéaste breton préféré Daniel, lors d'une marche éclairée. Mais avant de nous élancer dans les rues autrefois pavées de Paris, voici un premier un clin d'œil amusant ou étonnant.

Ce jour-là avec ma belle-sœur, nous avions été à Giverny pour voir l'exposition consacrée à Maximilien LuceLe peintre n'avait que 13 ans au moment de la Commune mais ces événements allaient profondément le marquer. Il réalisera plus tard quelques toiles remarquables comme :

La mort d'Eugène Varlin bien sûr - L'Agonie - La République et la mort - Une rue de Paris sous la Commune

C'est ce dernier tableau qui nous avait arrêtés. Un jeune animateur détaillait ou expliquait la toile à des gamins de banlieue. On distinguait sur la droite une accumulation de pavés à côté des corps sans vie de trois fédérés et d'une jeune pétroleuses. Ils avaient été assassinés par la soldatesque versaillaise aux ordres du massacreur en chef, Gallifet et du sinistre pantin le plus détestable de l'histoire de France, le collabo bismarckien Thiers. Mais un amoncellement de pavés intriguait notre petit voisin. Soudain, il leva le doigt pour poser cette question au jeune conférencier : « Dites monsieur, sur la droite, ce sont bien des boîtes de coca écrasées que l'on voit ? » 

J'avais trouvé la remarque pertinente car l'interprétation d'un tableau est toujours complexe. Et  à son âge, il ne pouvait deviner ce que pouvait représenter des pavés s'il n'en avait jamais vus!  

Puis vint ce fameux premier jour de découverte intégrale sachant que le Mur des Fédérés, je l'avais déjà vu grâce à Robert Samson, le père de Jean Mi (voir les billets précédents).

Des sudistes, quelques saltimbanques de la Compagnie Jolie Môme et mon cinéaste préféré Daniel composaient cette garde internationale de révolutionnaires. Cette première étude fut remarquable et cerise sur le gâteau, notre guide d'un jour me donna gentiment toute sa documentation à la fin de la balade.

Je viens de demander à Daniel qui était ce personnage ? Il s'agit de Philippe Boisseau  qui est le concepteur d'un site remarquable sur le Paris Révolutionnaire que je viens de découvrir en tapant ces lignes. Merci Daniel pour toutes ces informations. 

Mais ce samedi-là, j'avais considéré le geste de Philippe comme un cadeau inestimable car je savais à présent sur quelle barricade était tombé ou s'était suicidé Dombrowski. Et c'est ainsi que je suis devenu par la suite un éminent spécialiste des lieux historiques de la Commune dans Paris. 

La suivante fut celle organisée par mes camarades CGT de la bande à Roland avec comme guide, le brillant historien Yvan. Belle balade, différente de la précédente mais toujours aussi intéressante car vue sous un autre angle philosophique. Nous avions même rencontré Jean-Pierre notre camarade trotskiste qui se doutait bien que ce n'était pas une manifestation de la CGT, vu le groupe réduit qui déambulait dans les rues de Paris. Et il avait bien rigolé lorsqu'ils avait croisé Roland à la fin de ce défilé communard ! Enfin j'avais découvert la Butte-aux-Cailles, pour finir par manger un gnac  avec Octave et Roland au restaurant collectif Le Temps des cerises.

La dernière sortie collective suivait un parcours assez classique : Père-Lachaise, Buttes-Chaumont, Ménilmontant, rue des rosiers qui ne s'appelle plus comme ça aujourd'hui, place des canons à Montmartre. Je n'ai pas mis le parcours dans l'ordre car les itinéraires de la Commune de Paris appartiennent à l'inspiration de sa propre mémoire historique. 

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Pour cette dernière, le groupe était vraiment sympa avec notre œnologue préféré, Jean-Claude ! Comme à son habitude, il nous avait servi un petit blanc sorti de derrière les fagots sur une butte communarde. Bien sûr, comme pour la sortie de la Charte d'Amiens, le dissident basco catalan Jordi était absent.

Avant de conclure ce billet, je vais ajouter ce dernier point qui n'était pas prévu. De retour de mon périple en Limousin, mon camarade Octave m'a envoyé tout un tas de revues éditées par les Amis de la commune, association à laquelle il appartient.

Il a ajouté deux livres particuliers dont  je reparlerai certainement un jour. Bien sûr je l'ai appelé pour le remercier de sa sympathique attention. Mais comme je lui ai dit au téléphone, je le soupçonne de craindre encore des dérives ou des scories autres dans ma vision historique de notre monde pour qu'il m'envoie ces fameux ouvrages. Il doit considérer que ces lectures remettront ma pensée poreuse dans le sens de l'histoire. Il m'avait déjà envoyé le Gustave Courbet, Peintre de la liberté de Michel Ragon  certainement pour me permettre de réaliser un autre Kronstadt.

Une autre vision de la Commune ... Une autre vision de la Commune ...
La conclusion de ces 18 mars de la révolte va suivre l'extinction de mon utopie réaliste

Lorsque j'ai cessé de vendre ma force de travail, j'ai privilégié les balades solitaires afin de marcher dans mon imaginaire sur les traces des communards que j'aimais bien.

Pour cela, je me suis inspiré du livre admirable de Kristin Ross L'imaginaire de la Commune.

En le lisant et en le relisant, j'ai appris que cet imaginaire de la Commune allait bien au delà de l'histoire brute et sordide des vainqueurs car il s'était passé des choses qui étaient encore de nos jours des évidences sociétales. Et puis chauvin comme je suis, le fait qu'Élisée Reclus soit mis en lumière dans ce livre m'avait conforté dans cette bête croyance d'un monde nouveau. 

Alors le 18 mars, je trinquerai à la mémoire de tous ces oubliés de l'histoire. Et aux autres Communes qui sont nées lors de cette période troublée. Je n'en ai pas parlé pour ne pas alourdir le texte. 

La dystopie totalitaire de l'histoire n'est que le triste résumé des dictatures violentes que seules les armes à feu ont permis d'établir. Elle ne s'occupe pas des autres réalisations où l'intelligence humaniste se débarrasse du crime, de la justice et des soldats de plomb de la police et de l'armée. Le fédéré Élisée Reclus n'a pas tiré un seul coup de feu durant toute la Commune de Paris à laquelle il a participé, et pourtant il fut considéré comme un criminel. 

Alors pour dépasser ce fameux 18 mars, je tire un trait définitif sur l'histoire d'une montagne pour aller vers l'histoire d'un ruisseau pour  essayer de remonter à la source. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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