Nous ne sommes pas des enfants de Pétain !

11 novembre 2018. Cent ans après, ce devait être un hommage aux millions de morts, de mutilés, de blessés, de traumatisés par cette guerre infâme. Ce devrait être l’occasion d’une réflexion collective sur la guerre, ses origines, ses conséquences…

Carricature de Joann Sfar Carricature de Joann Sfar

Emmanuel Macron a décidemment tout faux. Ce serait particulièrement regrettable s’il n’était Président de la République. Mais dans sa position de chef d’État, c’est indigne – et dangereux. Un Président ne doit pas dire cela.

Tout d’abord, on ne dit pas « Maréchal Pétain ».

Frappé d’indignité nationale lors de son procès qui le condamnait à mort, tous ses titres lui furent enlevés. L’arrêt du 14 août 1945 est limpide : il « condamne Pétain à la peine de mort, à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens. » Notons que ce long arrêt argumenté cite Pétain sans même jamais lui accolé son prénom. Utiliser cette expression de « Maréchal Pétain », c’est refuser de prendre en compte l’Histoire qui a tranché par le verdict de la Haute Cour de Justice de la République. Et c’est aller dans le sens de Tixier-Vignancourt, le candidat d’extrême droite aux élections présidentielles de 1965, grand ami de Le Pen et avocat défenseur de Pétain lors de son procès. C’est reprendre à son compte un dérapage sémantique provocateur instillé par les pétainistes de tout poil.

1945

Ensuite, qualifier Pétain de « grand soldat » est pour le moins déplacé.

Car si Pétain fut l’un des principaux commandants français à Verdun, il fut, à ce titre, l’un des grands responsables de cette boucherie, sans jamais y participer en tant que soldat. L’image d’un chef « soucieux de la vie des ses hommes » ne peut pas tenir face à l’horreur de Verdun. C’est un mythe construit sciemment, politiquement, à l’époque où le discrédit s’abattait sur les hauts-gradés entraînant, pendant des années, les vrais soldats dans des combats aussi meurtriers qu’inutiles.

Pétain a également eu en charge la répression des mutineries de 1917. Pour cela, il mit en place des mesures d’exception qui supprimaient les instructions préalables et les possibilités de recours en conseil de guerre. Cinq cents condamnations à mort furent prononcées, auxquelles il faut ajouter les peines de prison, de travaux forcés, les renvois en première ligne… Contrairement à une légende tenace, Pétain n’a en aucun cas modéré la répression. Les grâces accordées aux soldats condamnés à mort furent le seul fait du pouvoir politique. (1)

1917-2

En 1925, Pétain devint le commandant en chef des forces françaises dans l’impitoyable guerre du Rif. Dans cette terrible guerre coloniale, les troupes sous ses ordres commirent d’innombrables crimes de guerre : villages rifains rasés par l'aviation et l'artillerie, armée française qui ne fait pas de prisonniers… C’est au Maroc qu’il rencontre et sympathise avec un militaire espagnol, un certain Fransisco Franco. En 1939, il devint l’Ambassadeur de France auprès de la sinistre Espagne Franquiste.

Entre temps, il a failli devenir le chef du Gouvernement suite au 6 février 1934 et au coup de force raté des ligues d’extrême droite. Le 6 février eut-il réussi que les ligueurs anti-parlementaires avaient songé à mettre Pétain au pouvoir. Mais il n’a pas tout perdu puisqu’il devint alors le Ministre de la Guerre. Juste avant que Gustave Hervé ne fasse paraître son livre appelant à un pouvoir fort : « C’est Pétain qu’il nous faut » Après, nous connaissons l’Histoire : elle s’écrit au noir des lettres du déshonneur et de l’horreur.

1936-2

En résumé, cherchez l'erreur. Macron prétend faire la chasse à l’extrême droite en utilisant ses mots et ses symboles aussi guerriers qu’idéologiques. Tout en fustigeant « l’information quotidienne, permanente, qui cherche le scandale plutôt que la réconciliation ou l’éclairage collectif » Mais quelle « réconciliation » ? Réconcilier Pétain et la France ? « En même temps », il use d’un vocabulaire que les lepénistes ne renieraient pas, en répondant, à l’entrée même de l’ossuaire de Douaumont, à un ancien combattant xénophobe (2). Là, sur le fond rance qu’évoque ce raciste, les mots présidentiels sur les sans papiers tout comme la connivence langagière induite ont le mérite de la clarté. L’homme qui l’interpellait ne s'y est pas trompé : « j’aime bien votre réponse. » Le Président l’a déjà conforté : « vous pourrez le dire aux autres. »

Qui sont ces « autres » ? Les enfants de Pétain.

(1) https://www.humanite.fr/les-mutineries-de-1917-un-refus-de-la-guerre-massif-et-multiforme-636324

(2) https://www.huffingtonpost.fr/2018/11/07/macron-evoque-lexpulsion-des-sans-papiers-avec-des-veterans_a_23583083/?ncid=other_facebook_eucluwzme5k&utm_campaign=share_facebook&fbclid=IwAR2JFprBW12u9Uraef-in2q6eeGwKI7KW_F3qmR2KdsxcgNRR875vJmYqjQ

 

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