Marc Dumont MD
Agrégé d'Histoire - Producteur à Radio France (1985-2014) - Conférencier, auteur et dramaturge.
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Billet de blog 13 mai 2019

Rance Musique…

France Musique s’apprête à supprimer à la rentrée toutes les émissions du soir, soit TOUTES les musiques non classiques. A la place, on propose aux producteurs concernés de se partager une émission hebdomadaire de deux heures, lettre recommandée à l’appui : faut-il en rire ?

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Chansonnier de Zeghere van Male [1542], Mss. Cambrai n.º 125-128

France Musique s’apprête à supprimer à la rentrée toutes les émissions du soir (22 heures le samedi et 23 heures les jours de semaine) soit TOUTES les musiques non classiques : « Tapage Nocturne » de Bruno Letort, « А l’improviste » d'Anne Montaron, « Le Cri du Patchwork » de Clément Lebrun, « Ocora Couleurs du Monde » de Françoise Degeorges, « Le portrait contemporain » d'Arnaud Merlin… A la place, on propose aux producteurs concernés de se partager une émission hebdomadaire de deux heures, lettre recommandée à l’appui (1). Faut-il en rire ?

Car tout ceci est sinistre. Mais logique. L'arrivée de Mathieu Gallet en 2014 a donné le ton (2). Les raisons budgétaires, austéritaires - avancées depuis déjà... deux décennies - servent de sordide cache-sexe à une politique de bradage culturel. Nous arrivons au bout d'un processus. La radio se meurt, quoiqu'en disent ses fossoyeurs.

Elle se meurt car à force de supprimer le contenu, la chair même des émissions (« ça parle trop ! ») il ne reste plus qu'un easy-listening lénifiant. Elle se meurt car les émissions de micro-disques ne sont plus de la radio : c'est du flux. Les producteurs qui pensent, préparent et font leurs émissions n'y sont pas pour grand chose. Ce sont des intermittents du spectacle à qui l'on fait sans cesse sentir que leur place est précaire, qu'il faut se conformer au moule, diffuser les disques nouveaux parce que la chaîne en est partenaire… Et si l'audience monte (il y aurait tant à dire d'ailleurs de ces « sondages », avec les marges d'erreur Mediamétrie de 0,3 pour des valeurs comprises depuis des décennies entre 1,3 et 1,9...), on leur exprime clairement qu'ils n'y sont pour rien, mais que cela est dû... à la campagne de pub !

Après tout, c'est pure logique : il y a déjà plus de dix ans, un directeur de France Musique me disait qu'il n'était plus nécessaire de donner de vraies informations sur les oeuvres ou les compositeurs : l'auditeur a désormais wikipedia à sa disposition.

Alors, il n'y a quasiment plus de musiciens en direct, ni de reportage, de montage. Cela coûte trop cher. Et les métiers de la radio se meurent petit à petit, ici comme à France Culture. En interne, techniciens, réalisateurs, attachés d'émission le constatent chaque jour avec désolation et un sentiment de totale impuissance.

Prochaine étape ? Mettre France Musique sur le net uniquement ? Externaliser les podcasts de Radio France (pourquoi pas à une société qui vient de se créer dans ce but, comme Majelan, portée par... Matthieu Gallet) ? Et le cahier des charges devient un chiffon de papier. Où sont toutes les musiques du monde ? Où est la propédeutique amenant la curiosité, le désir, l'inentendu comme l’inattendu ?

Les chemins de France Musique deviennent-ils ceux d'une France Mutique comme certains l'annoncent ? C’est en tous les cas le chemin vers une rance petite musique qui nuit à la diversité, à l'ouverture, à tout projet - sans même parler de vision artistique.

Et ne dites pas que ce n’est pas politique. Car il s’agit bien de toute une politique culturelle que l’on démonte, petit à petit, pan par pan. 

En 2014, Mathieu Gallet avait confié ce soin à une personne qui ne connaissait rien à la radio ni à la musique. Au bout d’un an de sévices, elle a cédé la place à un autre directeur d’antenne qui, lui, connait la maison ronde de l’intérieur. Lui et son adjoint actuel n’ont aucune excuse : ils pratiquent le milieu musical depuis des lustres (3). Ils appliquent donc sciemment une politique qui détruit toujours plus, avec cynisme, ce qui reste d’un service public tellement malmené qu’il en perd sa vocation. 

Sa vocation ? Le mot l’exprime : « vocare », c’est à dire appeler. Non pas « répondre à » je ne sais quelle supposée attente d’un public. Mais amener ce public en le guidant, en lui proposant de l’élever dans ses connaissances, ses découvertes, par des territoires inconnus et des voies / voix inattendues. Cette vocation est précisée dans le cahier des charges de Radio France, au chapitre 2, article 25, qui parle d’un « programme musical présentant les divers genres musicaux, favorisant la création musicale et s'attachant à mettre en valeur les oeuvres du patrimoine et la musique vivante »

Oui, il y a des responsables à ce qui se passe. A la tête de la chaîne comme  à la tête de Radio France où Sibyle Veil, ne l’oublions pas, avait annoncé la couleur dès son projet de candidature à la présidence de la radio, suite au départ sulfureux d’un Mathieu Gallet démissionné. N’oublions pas le parcours de celle qui annonce faussement « je n’ai pas l’âme politique ». Si elle n’en a pas l’âme, elle en a les codes, les réseaux, tous les repères de la classe dirigeante au plus haut niveau de l’état : très proche de Nicolas Sarkozy dès 2005 (elle rédigeait ses notes au QG de campagne en 2007, puis passa trois ans à l’Elysée), camarade de promotion d’un certain Emmanuel Macron à l’ENA (4), mariée au petit-fils de Simone Veil (5). 

Ces gens sont d’autant moins excusables qu’ils mettent en place cette politique de petits comptables en aimant eux-même beaucoup la et les musiques. Tenant des discours ouverts, rassurants, empathiques. N’est-ce pas là, réellement, crûment, la définition même du libéral-macronisme : de belles paroles avec des actes en totale contradiction ?

Oui, il y a une toute autre politique culturelle possible. Loin des diktats austéritaires de l’Europe, appliqués avec soin dans tous les domaines de notre vie depuis tant d’années. 

Tout se tient et il faut dénoncer avec force le saccage au long-cours de France Musique, comme plus largement la politique culturelle d’un gouvernement qui n’a d’autre ambition que de rogner partout les crédits (sauf pour Notre Dame, la belle affaire montée en flèche !) Il faut refuser cette austérité qui partout nous ronge, nous rogne, nous appauvrit à chaque moment. C’est bien là un des enjeux majeurs des prochaines élections européennes : dire non à la rance musique de l’austérité imposée par cette Europe du fric et de ses affidés, de tous ses affidés.

PS : Au lendemain des élections, rien d'étonnant si l'on apprend ceci :http://www.lefigaro.fr/flash-eco/radio-france-le-plan-d-economies-multiplie-par-trois-20190531?fbclid=IwAR2yOd64w-_SW2bKTumAs_XXWXT5yKreZUsVGB_L4d0FlvEJ6plzlc5rOEg

Déjà, en 2014...

1/ Une pétition de soutien existe : https://www.change.org/p/pour-le-maintien-de-la-création-musicale-à-l-antenne-de-france-musique?fbclid=IwAR3aFiYLhV9_vtmMh1OmTeBr1fQefGuVPDUIotzHFW5hx-S_S7e5hcosJ7Y 

2/ voir mon billet de juin 2015 : https://blogs.mediapart.fr/marc-evelyne-dumont/blog/160615/il-est-grand-temps-de-parler-de-france-musique

3/ Marc Voinchet a débuté sur les ondes musicales de ce qui se nommait alors le PMFC - le Programme Musical de France Culture - dans « Musicomania », l’émission hebdomadaire de Françoise Malettra. C’était il y a plus de vingt-cinq ans. 

4/ voir par exemple cet article de Capital, du 31 août 2018 : https://www.capital.fr/economie-politique/son-karaoke-avec-macron-son-mariage-chic-les-petits-secrets-de-sibyle-veil-la-nouvelle-p-dg-de-radio-france-1305041

5/ Son mari, Sébastien Veil, féru de musique classique et d’opéra, disait en 2014 : « Les Français ne sont pas encore prêts pour les réformes. Malheureusement, je pense que cela se fera de manière très brutale, un peu comme en Angleterre sous Margaret Thatcher. » Nous y sommes… https://www.magazine-decideurs.com/news/sebastien-veil-deja-capital

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