Munich en Syrie

Retour du chaos ? Triomphe de la lâcheté.

HEVRIN KHALAF, LA JEUNE DIRIGEANTE KURDE  DÉCAPITÉE HEVRIN KHALAF, LA JEUNE DIRIGEANTE KURDE DÉCAPITÉE

A propos de la Crimée, de l'Ukraine et de la Russie,en 2014, nous avons été submergés par des comparaisons aussi vaines que belliqueuses. Il fallait stopper la Russie sous peine de risquer un nouveau Munich. Durant des semaines, des mois, les postures anti-russes les plus guerrières s'installaient sur nos écrans et nos journaux. En oubliant le rôle de boutefeu de l'OTAN depuis 2006.

Aujourd'hui, à propos de l'attaque subie par les kurdes, combattants victorieux contre l'Etat Islamique, c'est plutôt un silence assourdissant. Il y a bien quelques indignations émotionnelles, empathie avec "ces pauvres femmes courageuses" trahies. Mais rien de clair, précis, concret.

Au contraire, l'hypocrisie est partout : Paris a ainsi décidé de suspendre les projets d'exportation vers la Turquie de matériels de guerre "pouvant être employés dans le cadre de l'offensive contre les Kurdes"... L'Union Européenne décide de ne rien décider.

Dans le cas de la Crimée, les mots, les rétorsions, les embargos n'avaient jamais été assez durs. Dans le cas turc, c'est la peur au ventre qui impose l'inaction. Après avoir versé 6 milliards d'euros à la Turquie afin qu'elle retienne sur son sol près de 4 millions de réfugiés, l'Europe se fige dans l'inaction. Le tout au moment exact où le Président de la République relance le sujet incendiaire de l'immigration en des termes dont se réjouit l'extrême droite. Tant il est vrai que les Etats n'ont pas de morale, juste des intérêts - économiques et politiques. Et la France se voile la face.*

Pourtant, s'il est un moment historique où la comparaison avec Munich s'impose, c'est bien celui-ci - toutes choses égales. Car abandonner celles et ceux qui se sont battu aux premier rang contre Daesh, sachant que la Turquie d'Erdogan paye des supplétifs de l'Etat islamique pour semer la terreur face aux kurdes, qu'est-ce d'autre que la pire des lâchetés ? Des médias turcs se félicitent de l'assassinat de civils kurdes. Et Hevrin Khalaf, l’une des leaders du peuple kurde, secrétaire générale du Future Syria Party, 35 ans, diplômée en génie civil, a été capturée par les milices turques près de Manjib avec son escorte puis tuée, décapitée. "Mise hors d’état de nuire” se félicitait le quotidien islamo-nationaliste Yeni Safak.

Ce qui se joue est plus que complexe ? Bien sûr. D'autant que face à l'horreur, les kurdes signent un pacte avec le diable, appellant à l'aide les armées syriennes de Bachar El Assad. Mais c'est sans doute là un tournaant décisif pour les années à venir, tournant dont les conséquences risquent fort d'être aussi catastrophiques que le fut la capitulation, ce "lâche soulagement" de Munich.

Retour du chaos ? Triomphe de la lâcheté.

* Analogie... Il est intéressant de constater que le débat sur le voile appparu en France en 1989, jusqu'à saturer l'espace public au moment exact où l'Europe de l'Est basculait, où le Mur de Berlin allait s'effondrer. Trente ans plus tard, la question est à nouveau brandie alors que des évènements historiques de portée internationale se déroulent sous nos yeux.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.