A chacun son Cahuzac !

L’affaire Cahuzac mettait à nu la Présidence Hollande. L’affaire Delevoye met en lumière tous les mensonges par omission du pouvoir macroniste autour de cette « réforme » des retraites. Dans les deux cas la parole politique en sort terriblement affaiblie.

 © Sanaga © Sanaga

« Le discours politique est conçu de manière à faire apparaître les mensonges véridiques et le meurtre respectable » 

(George Orwell in Politics and the English language - 1946)

L’affaire Cahuzac mettait à nu la Présidence Hollande. Ses mensonges concernant la fraude fiscale ne faisaient que pointer à cru le mensonge initial du Président d’alors concernant la finance, son faux ennemi. L’affaire Delevoye, dans un autre ordre d’idées, met en lumière tous les mensonges par omission - et toutes les manipulations - du pouvoir macroniste autour de cette « réforme » des retraites. Dans les deux cas le politique en sort terriblement affaibli.

« La bonne foi de Jean-Paul Delevoye est totale », juge pourtant Edouard Philippe, dans un déni total et totalement déconnecté… Il y a un an, Delevoye dénonçait « le manque d’éthique », arguant du fait que « tout dirigeant doit être exemplaire et nul n’est au dessus des lois » Mais en même temps, les révélations sur ses oublis de déclarations sont un vrai calendrier de l’Avent ! Voici le Ministre de 72 ans oublieux de beaucoup plus de 5.000 € par mois de revenus illégaux, puisqu’il est en fonction gouvernementale. Treize mandats « oubliés » : l'un est en opposition avec la Constitution (article 23, délit passible de 45.000 € d’amende et 3 ans de prison....) ; les douze autres posant quelques problèmes de conflit d'intérêt. Que peuvent bien penser les français, tous ceux qui sont très loin de gagner cette somme et à qui l’on voudrait faire passer la pilule d’une baisse importante des futures retraites en multipliant les belles paroles ?

Mais voilà que cet homme reconnait « une erreur »… ce qui ne fait que pointer le déni, le vrai problème : le mensonge par omission, structuré comme un langage, un langage tordu. Delevoye, le Dévoyé. Au coeur de la macronie autoritaire, il y a cette dénégation qui met à nue l'absence de parole du pouvoir. Il y a un Ministre de l’Éducation qui prend les grévistes pour des demeurés (« ils n’ont pas compris ») et un Premier Ministre qui, en pleine dénégation freudienne, osait asséner le 11 décembre « La France n’a pas fait le choix du chacun pour soi et du tant pis pour les autres », invoquant les mânes du Conseil National de la Résistance alors que tout leur projet consiste justement à mettre à bas ce qui fut initié par le CNR ! Et voici que le président du groupe LREM à l'Assemblée, Gilles Legendre, ose dire « Delevoye est aussi transparent et honnête que la réforme des retraites »...

Décidément, Camus avait bien raison de souligner que « mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde. » Et leurs mensonges se font partout publics : la porte-parole du Gouvernement, Sibeth Ndiaye, disait le 12 décembre à France Inter : « On paie un malus pendant deux ans et à partir de 64 ans, on revient à taux plein ». Faux : une heure plus tard, elle doit reconnaître s'être trompée. « Désolée. Partir avant l'âge d'équilibre, ce sera partir avec un malus qui s'appliquera tout au long de la retraite », tweete-t-elle. Incompétence ? Non, car là aussi, ce qui est présenté comme une maladresse ne fait que pointer, une fois de plus, que leurs mots sont contraires à la réalité. C'est la marque de fabrique des macronistes. 

Par contre, pas un mot, rien sur BlackRock, ce géant de la finance (7.000Mds $), dont le nom revient comme un mal de tête. Médiapart s’est procuré une note « à destination du gouvernement français », datée de juin 2019, qui distille des conseils pour mener la réforme des retraites. L’Express, lui, montre « les liens intimes » que BlackRock entretient avec Bruxelles et des dirigeants européens. Dévoyée, cette réforme ?

Ce moment très particulier et inflammable autour de la réforme des retraites est tout à fait instructif. Macron a désormais son emblème : Jean-Paul Dévoyé, le caillou révélateur d'une offensive pourtant bien calculée. Car derrière ce qui se passe, il y a une vraie stratégie du pouvoir. Reprenons :

1/ Viser le changement de système vers une retraite à points, car là est l’essentiel, afin d’obéir aux injonctions de Bruxelles concernant cette réforme des retraites 

2/ Entretenir le flou et laisser fuiter les bruits les plus fous sur les mesures d'applications en plaçant la barre très haut dans la régression sociale.
3/ Faire donner la meute médiatique et focaliser sur 3% des retraites, les régimes spéciaux présentés comme « privilégiés ». Stigmatise SNCF et RATP, en ne parlant jamais de ceux de l'armée, de la police (que l'on assure de pérenniser par ailleurs...)
4/ Annoncer un « mur » du 5 décembre. Laisser la grève s'installer afin que la colère s'exprime, se défoule.
5/ Au même moment, laisser fuiter quelques « concessions » (prévues en amont) et annoncer que le Premier Ministre précisera les choses plus tard.
6/ Fixer des « lignes rouges » sur lesquelles le Gouvernement ne transigera pas. L’âge pivot de 64 ans n’en fait pas partie. Cela tombe bien car la CFDT est prête à sortir de la grève si celui-ci était abandonné.

7/ Faire pleurer Margot sur Noël menacé et diviser pour mieux faire passer ce qui était le pari du départ : la retraite à points. « Emballé, c'est pesé » ? 

C'est compter sans la profondeur du malaise, de la colère, de la lutte de classe… Ce jeu de dupes est d’autant plus risqué que, comme l’écrit très justement François Bonnet, dans Mediapart, « la chienlit, c’est eux ! »

PS : C'est Guignol tous les jours ! Ce billet a eu tant de succès que JP Dévoyé a dû démissionner. D’autant plus vite que… 

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Alors, avant ce mardi 17, retour sur un moment historique : 1999. Pour le fun.

https://www.lesinrocks.com/inrocks.tv/video-quand-chirac-se-payait-la-tete-de-jean-paul-delevoye-dans-les-guignols/

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