Pour l’honneur d’Henri Dutilleux, compositeur, résistant.

Pour l’honneur d’Henri Dutilleux, compositeur, résistant.

Quel étrange, quel inquiétant et écœurant climat s’instille partout.

Et parfois de façon tellement inattendue.

Halte à la calomnie !

Ainsi, lundi dernier, le monde musical a été consterné d’apprendre que la Mairie de Paris refusait l’apposition d’une plaque en l’honneur d’Henri Dutilleux, sur le porche de la maison où il habitait. Motif ? « des faits de collaboration avec le régime de Vichy », sous prétexte d’une musique composée pour un film sorti en 1942. « Il ne semble pas, jusqu’à preuve du contraire, avoir directement nui ou pourchassé des persécutés » ajoute même le rapport digne des heures les plus sombres d’une police politique. Mais sans rien, sans un mot sur la réalité de l’action de Dutilleux pendant la guerre. Le Comité d’Histoire de la Ville de Paris a tout de même émis, le 21 juillet 2014, un « avis positif » à l’apposition d’une plaque qui eût été rédigée ainsi : « Ici habita Henri Dutilleux (1916-2013), compositeur de musique contemporaine, Grand Prix de Rome 1938. »  Cette rédaction est d’ailleurs d’une rare bêtise : un compositeur décédé, a bien du mal à écrire une musique contemporaine…

Une pétition a déjà recueilli, à cette heure près de 6.000 signatures, afin de rendre justice à la mémoire de Dutilleux et de faire cesser la calomnie. Il ne s’agit de rien d’autre. Mais il s’agit de le faire savoir, clairement, sans aucune ambiguïté.

Face à l’ampleur du tollé soulevé par ce scandale, la Mairie de Paris croyait calmer les choses mercredi dernier en demandant « une expertise supplémentaire » afin de « clarifier les activités de M. Henri Dutilleux pendant l’occupation. » Après avoir parlé « d’éléments ambigus à propos de l’activité professionnelle » du compositeur pendant la guerre.

« Clarifier » ? Pour ces gens aussi mal informés, il suffit de renvoyer au communiqué du Conservateur du Musée National de la Résistance, Guy Krivopisko (1) Tout y est dit. Mais il y a vraiment de quoi être très en colère : assimiler Dutilleux à un « collabo » !

Remettre les pendules à l’heure… 

Il se trouve que j’ai, à plusieurs reprises, rencontré Henri Dutilleux et parlé avec lui de cette période, non sans avoir mené des recherches auparavant. La première fois, c’était il y a quatorze ans, à l’occasion d’un débat organisé par le Musée de la Résistance Nationale, à Champigny, autour de la mémoire de Jean Cassou, avec Madeleine Milhaud et Paul Méfano. Puis à l’été de cette année 2001, j’ai été amené à l’interroger sur cette période, sur l’île St Louis, en vue de plusieurs émissions de « Mémoire retrouvée » pour France Musique.

Nous avions évoqué la musique de ce film incriminé. Alimentaire – et plus que marginal : unique. Par contre, ce que la Mairie de Paris ne dit absolument pas – silence qui salit, déshonore – c’est que le compositeur faisait partie du Front National des Musiciens et comme il le disait, « c’était tout de même le vrai Front National » (2) .

Henri Dutilleux avait retrouvé, un jour, sa carte de membre: elle porte le numéro 11, une des premières. En y repensant, il citait immédiatement les noms de ceux avec qui il se retrouvait, les chefs d’orchestre Roger Désormière et Manuel Rosenthal, les compositeurs Marcel Mihailovici ou Roland Manuel, la pianiste Monique Haas. Et bien sûr, la soprano Irène Joachim ; c’est elle qui l’avait contacté. Le but du Front National à l’époque ? « L’union sacrée des intellectuels » afin de contrecarrer l’action du groupe « Collaboration », comme le disait Henri Dutilleux.

En 1943, il découvre les « 33 Sonnets composés au secret » de Jean Cassou (3), publiés par les Editions de Minuit, sous le nom de Jean Noir, préfacé par Aragon, lui aussi sous un pseudonyme. Début 1944, il met en musique un premier poème, qu’il dédie à son frère, prisonnier depuis quatre années au Stalag 8c. En 1945, il compose « la chanson d’un déporté », qu’il n’a jamais fait publier.

Henri Dutilleux ne voulait surtout pas que l'on dise de lui qu'il était résistant ; trop modeste - et trop conscient politiquement des enjeux. Humaniste, il fut ensuite une sorte de « compagnon de route » du PCF, sans engagement militant autre que la signature des appels pour la Paix au cœur de la Guerre Froide, mais avec de vraies amitiés parmi les gens aux idées progressistes.  

…« dans le contexte actuel »

Cette « polémique », qui n’en est pas une – car c’est une calomnie – consterne et concerne tous les citoyens. Elle interroge. Bien au delà des frontières du monde musical ou culturel.

Ne connaissant pas Christophe Girard, le Maire du IVe arrondissement de Paris, je lui ai écrit lundi 16 mars au soir. Sa réponse m’a encore plus scandalisé. En effet, il a prit soin de me préciser « mon Adjointe a dû indiquer les difficultés rencontrées dans le contexte actuel et nous avons donc décidé de prendre un peu de temps et de recul. »

En polémiquant, j'ai donc répondu à mon tour que, « dans le contexte actuel », j’imaginais la Mairie de Paris en train de penser à rebaptiser de nombreux endroits. Peut-être la passerelle Simone de Beauvoir, elle qui faisait, au printemps 1944, une série d’émissions sur « Les Chansons de France » à Radio Vichy… J’ai donc proposé de commencer d’urgence par notre BNF. Inutile de redire que François Mitterrand à son retour de captivité, en 1941, a été du côté de Vichy et de sa politique de collaboration. Pas besoin d’une commission pour faire la lumière là-dessus. Tout est question de contexte, sans doute, car il n'a pas fallu attendre les « révélations » du livre de Pierre Péan à ce propos en 1992 pour le savoir. Je me souviens très bien, en avril 1981, de ce numéro du journal « Révolution » titré : « Mitterrand, à droite toute », avec les photos de son entrevue avec Pétain et les explications sur sa place et son rôle dans la nébuleuse pétainiste, francisque à l'appui.

Une Bibliothèque Nationale – un pont de Paris – une petite plaque du souvenir : ce ne sont plus deux poids deux mesures. Cela dépasse simplement l'entendement. Alors oui, la réponse de Christophe Girard m’a éclairé. « Dans le contexte actuel » la Mairie de Paris (à gauche ?) ose à l'envers de ce qu'il faut.

Et le Maire du IVème d’en appeler « à la sérénité et au temps pour que nous puissions honorer Henri Dutilleux sans polémique. » Mais enfin, qui est à l’origine de ce scandale ? Les élus et les associations qui s'opposent à cette plaque ne sont en rien respectables. Ils ne font que salir la mémoire d'un homme exceptionnel. Au point que c'en est très inquiétant. Pauvre Henri Dutilleux. Tout ceci est indigne de lui, du compositeur, de l'homme si bon qu'il était.

Tout cela, qui a été un échange de courriels avec copie à une dizaine de personnes, dont Anne Hidalgo, n’a pas dû plaire. Car mon compte facebook (1), qui reprenait ces échanges, a été piraté aussitôt, à deux reprises. Les textes ont été censurés, réécrits… Par qui ?

Sidérant. Snowden, au secours, ils sont vraiment devenus fous !

Nous vivons décidément le temps de toutes les confusions, de tous les amalgames les plus ignobles. Laissons le révisionnisme à ceux qui débaptisent, à Béziers ou Baucaire, les lieux en hommage à la fin de la guerre sans nom (4) et à ceux qui insultent le Musée de l'Histoire de l'immigration. Et revenons à la raison, qui passe par la connaissance du passé et le sens critique, pas par la réécriture purement calomnieuse de l'Histoire.

Exigeons une plaque en hommage à Henri Dutilleux, compositeur, humaniste, résistant.
Pourquoi ne pas l’apposer le 22 mai prochain ? En souvenir de lui, deux ans après sa mort. Rêvons même, que cette fois, il pourrait y avoir des représentants de l’Etat français, au minimum un ministre de la Culture ; allez, disons même un Premier Ministre dont la femme est violoniste. Car le jour des obsèques d’Henri Dutilleux, personne ne représentait l’Etat pour honorer la mémoire d’un de nos plus grands musiciens.

Marc Dumont

Historien, producteur à Radio France pendant 29 ans, avant d’en être éjecté en juin 2014.

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1 – Ce texte est consultable mon compte facebook « L’Horizon Musical »

Voir ici : https://www.facebook.com/pages/LHorizon-Musical/1535369996695566?ref=hl

Ce vendredi 20, à cette heure, la publication du texte a été déjà vue par plus de 10.000 personnes !

2 – Le Front National a été créé en mai 1941, à l’initiative du Parti Communiste et s’est développé à partir de 1942. Ce Mouvement de résistance intérieure, symbolique, s’adressait avant tout aux intellectuels, afin de rassembler, bien au delà des communistes, les patriotes en vue de la « libération et de l’indépendance de la France » (c’est d’ailleurs son intitulé exact) et donc de résistance au nazisme comme à la collaboration pétainiste. Après la guerre, le mouvement n’ayant plus de raison d’être, fut dissout par ses membres eux-mêmes. Puis, en 1972, l’extrême droite reprend le nom, en le détournant totalement, comme dans une bande de Moebius. Un procédé tristement habituel dans cette mouvance politique

3 – Jean Cassou était le beau-frère de Jankelevitch.

4 – Le 19 mars, ce jour même qui mit fin, en 1962, à la guerre sans nom, à la guerre d’Algérie, le Maire de Béziers a fait mettre les drapeaux en berne… Après avoir « effacé » l’histoire, en changeant le nom de la  « rue du 19 mars » pour le nom d’un ancien putschiste. Beaucaire va à son tour débaptiser une autre « rue du 19 mars. »

 

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