Grand écart et jeu d’ombres

Le plus frappant, au lendemain des élections européennes, est tout de même le grand écart entre la sombre réalité et les commentaires.

Les urnes ont parlé. En démocratie, c’est là le seul indicateur chiffré qui vaille concernant les choix politiques des citoyens. Or la première des surprises vient de tous les commentaires. Bien sûr, nul ne parle du simple fait que les véritables décisions, au niveau européen, ne se prennent pas au Parlement, mais bien au niveau de la Commission. Mais tous vantent de multiples façons une « participation record ». 

Ah bon ? Si c’est bien la première fois depuis 1994 que se constate une hausse sensible de la participation, si le terrible étiage de 40% en 2009 semble appartenir au passé, il est absurde de ne pas insister sur l’essentiel : un électeur sur deux ne s’est pas déplacé. Le malaise démocratique est donc toujours là, profondément installé. Que la moitié des citoyens boude les urnes ne fait que renforcer encore le constat des gilets jaunes : ils ne se reconnaissent pas en ces élections et n’en attendent rien. Dans ces conditions, par ce « simple » fait, l’essentiel des commentaires semble déconnectés. Or c’est bien cette immense abstention, dans un contexte sur-saturé d’invitations à voter (jusqu’à google qui nous y invitait sur les téléphones portables !) qui est le triste et véritable vainqueur.

- Où serait la victoire du RN ? L’ombre brune est bien là - et la France, avec l’Italie et la Hongrie, est bien dans le triste tiercé des pays où l’extrême droite se retrouve en tête. Pourtant, en 2014, le FN affichait 24,8% des voix. Cette fois, il en récolte 23,3%. Où serait donc le fait que l’extrême droite serait le « grand vainqueur » du mouvement des gilets jaunes ?

- A quoi peut bien correspondre la satisfaction auto-proclamée de LREM ? Car avec 22,4%, c’est bien loin d’être une victoire, encore moins un triomphe, pour un parti qui connait l’opposition frontale de toutes les autres listes et avait annoncé l’élection comme un match à deux dont les « progressistes » devaient sortir vainqueurs. El Pais, The Guardian ou Der Standard soulignent tous « l’échec personnel de Macron » qui s’est beaucoup impliqué dans la campagne. Mais pour Le Figaro, en revanche, c’est Macron qui a gagné. Parce qu’il a réussi à « ancrer le clivage entre populistes et progressistes » et que, « entre lui et Le Pen, il n’y a plus rien (…) La recomposition est en marche (…) C’est pour les batailles futures, et notamment l’élection présidentielle, la meilleure des garanties pour Emmanuel Macron ». Gravissime erreur (manipulation?) d’analyse. L’Obs, lui, va jusqu’à titrer absurdement « Macron, le vainqueur caché de l’élection européenne ». Or ces 22% n’existent que par l’hémorragie vécue par les Républicains. A droite toute, en toute logique, vers le nouveau parti de l’ordre, qui s’est empressé de redire que « les réformes ne sont pas remises en cause ».

- Les écologistes seraient les triomphateurs inattendus avec 13% ? Mais en 2009, ils obtenaient 20% des voix. Pas de quoi pavoiser en ces temps de crise climatique aigüe. Et parler, là aussi, de victoire ne fait que camoufler l’impéritie des sondages et plus encore la réelle faiblesse de la mobilisation écologique.

- Les Républicains connaissent une vraie déroute, avec à peine 8,5% actant le déplacement de cet électorat vers Macron et ses sbires, devenus le grand pôle de la droite libérale qui se profilait largement dès 2017. Ou vers le RN : car si vous avez lu la « profession de foi » de Bellamy et sa liste, on trouvait « Refonder l'Europe, rétablir la France », « instaurer une double protection de nos frontières », « une Europe qui défend nos frontières »... 

- Le PS respire encore - un peu. Mais à peine : 6,2% est une vraie claque.

- Le Parti Communiste, avec 2,5%, n’a plus un seul élu. C’est la première fois depuis la naissance de ce Parlement. C’est plus que la confirmation, là aussi, de la fin des partis anciens : le Parti animaliste avec 2,2% des voix, fait presque autant...

- Benoit Hamon est dans les limbes d’une Génération qui ne se reconnait pas dans son programme.

- Enfin, la France Insoumise connaît une vraie défaite, un terrible recul. La chute est d’autant plus sévère que l’écologie, la lutte contre l’évasion fiscale et le refus des traités actuels sont le coeur du programme. La crédibilité, l’avenir de tout le mouvement est en question. Un score deux fois moindre que celui d’EELV et à peine plus élevé que celui du PS n’augure mal d’une dynamique à créer pour les municipales - sans même songer à 2022.

- Enfin, si l’on y regarde d’une autre façon, ce sont plus de 90% des voix exprimées qui se sont portées sur des candidats défendant le libéralisme, certes avec de vraies nuances, mais sans aucune remise en cause d’un système économique de plus en plus violent et destructeur - de la planète comme de la société. L’extrême marché continue bien de faire la courte échelle à l’extrême droite.

On le voit, le tableau est sombre, avec des gauches multiples, éparpillées, rassemblant au mieux 30% des votes exprimés. Le jeu d’ombres continue de se projeter sur la caverne des illusions médiatiques et politiques. Jusqu’où ?

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