Réflexions sur la « cuistrerie législative »

Cette nuit, à l'Assemblée Nationale, le président du groupe des députés du parti présidentiel, l'ex PS Richard Ferrand, a employé un terme plus révélateur qu’étrange. Ce fut sa façon de siffler la fin des débats autour de l'interdiction du glyphosate, âprement discutée, suite aux promesses du candidat Emmanuel Macron faites il y a un an.

 

Richard Ferrand et Emmanuel Macron Richard Ferrand et Emmanuel Macron

Donc, il n’y aura pas de législation contraignante. Car cet homme éclairé trouve que souhaiter une telle interdiction, c'est bien , mais que l'écrire dans la loi, c'est une « cuistrerie législative »… Ce qualificatif mérite vraiment que l’on y regarde de près :

- il révèle d’abord le peu de cas que les macronistes font de la représentation nationale, jusqu’au mépris du travail parlementaire et des textes de loi, qui sont ravalés à un simple « étalage de connaissances d'un ignorant », selon la définition du mot « cuistrerie ».

- il montre surtout la nature profonde de l’imposture Macron, celle du « en même temps. » En même temps les paroles, qui virevoltent, cajoleuses, souriantes, faites de bon sens près de chez vous, avant de se faire purement autoritaires. Et des actes qui se refusent tous à se mettre en conformité avec ces discours lénifiants. Il ne s’agit sûrement pas là de cuistrerie, mais bien de démagogie « disruptive » d’un très ancien monde. Et le contraire même de ce qu’est un homme de parole, qui se tient à ce qu’il dit et le met en pratique. 

Ceci est d’autant plus emblématique, que l’Assemblée vient de rejeter l’interdiction des publicités pour aliments trop gras et l’étiquetage nutritionnel obligatoire. Mais ce n’est pas tout. Un petit catalogue précis, joint ci-dessous, permet de comprendre que le diable se niche bien dans les détails de ce venimeux en même temps. Vous avez dit « écologie » ? Pour Monsieur Hulot, qui, de reniement en reniement, se promène avec ses états d’âme quand tout va de Travert, tout cela n’est sans doute qu’un détail de plus. Mais cette séquence met bien des choses à nu. 

Alors, où sont, qui sont les cuistres ? Richard Ferrand vient de donner une réponse claire sur un sujet empoisonné.

 

1/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction des cages pour les #poules pondeuses. Les oiseaux resteront dans des cages.

2/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction des cages pour les #lapins. Les lapins resteront dans des cages.
3/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction de broyer les #poussins mâles et les #canetons femelles. On continuera de broyer des individus vivants.
4/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction de limiter la durée de transport d’#animaux vivants.
5/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’encadrement de la durée de #transport maritime d’animaux vivants.
6/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction des #fermes-usines. Les animaux peuvent continuer à être entassés toujours plus nombreux dans les #élevages.
7/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction de l’étourdissement des #volailles par #électronarcose. Les animaux peuvent continuer à hurler de douleur.
8/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction de l’étourdissement des #cochons au dioxyde de carbone, ils peuvent donc continuer à suffoquer dans la #peur.
9/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction de castrer à vif les #porcelets. Les cochons peuvent donc continuer à hurler de #douleur.
10/ La majorité des députés ont voté CONTRE la mise en place du #ContrôleVidéo. L’@AssembleeNat préserve l’opacité des abattoirs.
11/ La majorité des députés ont voté CONTRE l’interdiction de l’abattage sans #étourdissement préalable. Les animaux pourront donc être #égorgés en pleine #conscience.
12/ La majorité des députés ont voté CONTRE l'utilisation du #sexage in ovo pour la filière ponte. On continue donc de faire naitre des individus pour les #broyer vivants.

Pour retrouver les déclarations de M Ferrand, c'est ici, en fin de débats : http://www.assemblee-nationale.fr/15/cri/2017-2018/20180234.asp#P1287040

Pour connaitre les députés qui ont voté contre l'interdiction du glyphosate (sachant que les absents ne se désintéressent pas pour autant du sujet - contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, un député travaille et ne peut pas être sans cesse sur les bancs de l'Assemblée !) https://trombi-glyphosate.agirpourlenvironnement.org

Et le commentaire de François Ruffin :   "Glyphosate: de Rugy sabote son Assemblée"

"Un seul député insoumis présent, sur 17, sur l'interdiction du glyphosate. Je suis trop déçue !" On a reçu un paquet de courriels comme ça, et des remarques sur Facebook.
Alors que répondre ? La vérité. Je vais parler pour moi, à la première personne : je suis un bleu à l'Assemblée, et ils m'ont blousé. Ils ont réussi, sur le glyphosate, un tour de force. Dans cette guérilla parlementaire, ils ont oeuvré pour bafouer la démocratie.
Qui ça, "ils"? C'est le président de Rugy, en première ligne.

Qu'on résume : depuis une semaine, sur le projet de loi agriculture, nous siégeons de 9 h 30 le matin à 1 h du matin suivant. Samedi et dimanche compris. Avec, en parallèle, les missions et les commissions. Dans ce tunnel continuel d'amendements, plus de deux mille au total, difficile de deviner quand vont passer les trucs importants. On fait le guet. On perd des centaines et des centaines de votes, à lever la main en cadence. Et après sept jours de cette guerre d'usure, ce mardi, à 1 h moins deux minutes, le président de Rugy décide, arbitrairement, de prolonger les débats. Comme si le glyphosate était un point anecdotique, ou justement parce qu'il ne l'est pas. Parce que, sinon, ça repoussait la discussion au mardi 16 h 30. Et alors, l'hémicycle serait plein, les débats animés sur cette promesse du président Macron, la passion soulèverait les rangs.
Et ça, il ne faudrait surtout pas.
Surtout pas.
Que la chambre d'enregistrement demeure froide et morte.
Que de Rugy veille sur elle comme un croque-mort sur un cadavre.

Oui, il faut accuser : le président de Rugy, qui organise lui-même le sabotage du parlement! Comment? Par ces prolongations nocturnes, certes, ces méthodes de cosaques. Mais au-delà: lui qui devrait nous protéger, lui qui devrait préserver le législatif contre l'exécutif, lui s'en fait le complice quotidien pour nous gaver de lois. Car, pour ce projet Agriculture, qui s'annonçait un marathon, de Rugy aurait pu bloquer deux semaines. On serait retournés chez nous le vendredi, en circo, les idées remises au clair. Mais non, il fallait faire vite. Au pas de charge. Parce que, derrière, arrive Elan, sur le logement, et là encore, on bouclera et bâclera en une semaine, samedi et dimanche compris. Et qu'on se souvienne, juste avant, du projet de loi "Asile et immigration", voté en catimini un dimanche soir ! C'est un dimanche, encore, ce dimanche dans la nuit, que fut rejetée la fin des poules en cages, autre engagement du candidat Macron.
Et qu'importe, ici, qu'on soit pour ou contre tout ça.
Qu'importe.
On voit bien que ces sujets mobilisent des citoyens, des pans de l'opinion.
Que les controverses et les décisions du Parlement sont attendues.
Le président de l'Assemblée fait tout, alors, non pour permettre le débat, mais au contraire, pour le miner, pour l'enterrer, pour l'amoindrir. Plutôt que de résister à la toute-puissance de l'Elysée, il agit en porte-flingue.

Répétons-le: c'est du sabotage législatif.
Conscient.
Volontaire.
De la maltraitance des députés. On s'en fiche, admettons.
De la maltraitance des salariés, aussi. Cette nuit, alors que les débats venaient de s'achever (à 3 h du matin!, la présidente de séance a d'ailleurs décidé, en dernière minute, de supprimer les "positions de vote" des députés), un copiste de l'Assemblée me chuchotait: "On en a marre. Ca fait onze jours sans pause, pour moi. Avec des horaires impossibles. On est épuisés. On n'a jamais vu ça."
Et surtout, de la maltraitance des citoyens, quand les lois sont ainsi passées, en vitesse, presque en clando, dans le dos de leurs représentants.

Alors, que Les Républicains soient plus aguerris à cet art du siège: on peut le dire. Qu'on manque d'expérience face à ces stratagèmes, et qu'il nous faille progresser: on peut le dire. Que le gouvernement, allié au président de l'Assemblée, nous ait efficacement dupés: on peut le dire.

On ne peut pas dire, en revanche, que les camarades Insoumis et moi-même soyons paresseux (matez les stats de nosdeputes.fr), ou qu'on s'en fiche du glyphosate (au contraire, c'est presque transformé en symbole identitaire), ou même, même, même, que l'amendement serait passé (un coup de sonnerie, une suspension de séance, et les presseurs de bouton de la majorité rappliquaient, bien plus plus nombreux que nous).

N'empêche que.
N'empêche que.
A ce jeu injuste, on va s'efforcer de progresser.

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