1938, Munich ou la paix pour cent ans

Si vous cherchez dans les programmes des médias, même avec une loupe, vous ne trouverez rien, aucune émission consacrée à la Conférence de Munich. Et si peu dans la presse, malgré un passionnant article dans l'Humanité Dimanche. C’était il y a 80 ans. Un anniversaire passé sous le tapis. Sauf dans le cadre de la rétrospective Marcel Ophuls donnée en ce moment au Mémorial de la Shoah…

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« Vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre. » Winston Churchill

Ce jeudi 27 septembre 2018, le Mémorial de la Shoah programmait, dans le cadre de son cycle Marcel Ophuls, « Munich ou la paix pour cent ans », son premier documentaire, datant de l’ORTF, en 1967. Je voulais revoir ce film dont il me restait de vagues images de Daladier, de Pierre Cot, des actualités d’époque, du noir et blanc. Et un vrai souvenir d’une tension. Munich, ce fut la porte ouverte à tout ce qui est venu ensuite…

Or ce jeudi d’une fin septembre estivale, je ne m’attendais pas à ce que le réalisateur du Chagrin et la Pitié (projeté d’ailleurs le dimanche précédent) soit là ! 91 ans, bon pied bon oeil et le verbe haut, la parole forte au point de faire ses propres commentaires à cerrtains moments de la projection : « C’est flou !… C’est chiant !… »

Trois heures d’un film en deux parties, présenté en quelques minutes par le réalisateur qui s’amuse à poser à la salle clairsemée (une quarantaine de personnes) une « question pour un champion » : « Quel est le film d’avant guerre le plus antifasciste ? » Amusé, sa réponse fuse : Hitchkock, avec A lady vanishes, tourné en 1938 Après la projection, à 22h30, pour le débat, Ophuls répond à une première question : « quand avez-vous pour la première fois entendu parler des camps de concentration ? » La mémoire est fulgurante et l’anecdote d’une grande force. C’était le 1er avril 1938. Il voulait faire un poisson d’avril à sa manière. Il avait un oncle que son père n’invitait pas assez à son goût. Alors, il inventa un faux télégramme, où il fit écrire : « Surprise : j’arrive ! » Lorsque le télégramme arrive chez lui ce 1er avril, sa mère l’ouvre et file dans la salle de bain où était son père. Marcel entend des cris de joie. Poisson d’avril ! Et ses parents de déchanter amèrement. C’est la première fois que Marcel entendit parler de Dachau…

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Ce qui est frappant dans ce précieux documentaire, c’est bien qu’il date d’une toute autre époque. Celle d’un passé encore très présent ; celle d’un double traumatisme vital (Munich et la débâcle, les deux indissociables). De ce fait, il y a beaucoup de non-dits dans l’organisation, le montage, le commentaire du film. Mais pour la première fois depuis la fin de la guerre, un documentaire donnait aussi la parole à Hitler, à travers un certain nombre d’extraits de ses discours, choisis avec acuité, essentiels dans l’appréhension historique de ce moment crucial. Son immense qualité et son apport inestimable tiennent dans les témoignages qu’il donne à voir des acteurs de Munich en personne. Ainsi interviennent : 

- Edouard Daladier, Président du Conseil, comme on disait alors pour désigner le chef de Gouvernement, le taureau du Vaucluse comme on le surnommait, mais « un taureau avec des cornes d’escargot » ainsi que l’écrivait, avec perfidie et réalisme, Winston Churchill.

- Georges Bonnet, Ministre des Affaires Etrangères au moment de Munich.

- André François-Poncet, l’Ambassadeur de France à Berlin de 1934 à 1938

- Hubert Beuve-Méry, alors correspondant du journal « Le temps » à Prague

- Pierre Cot, Ministre de l’air du Gouvernement Léon Blum.

- Anthony Eden, Ministre britannique des Affaires Etrangères, qui venait de démissionner en février, en opposition à la politique d’appeasement de Chamberlain

- Lady Asquith, proche de Winston Churchill.

- Le fils de Winston Churchill

- Paul Schmidt, le traducteur personnel d’Hitler de 1934 à 1944

- Le général de Walrimont, un temps conseiller militaire de Franco en 1936, adjoint de Wilhelm Keitel en 1938

Et bien d’autres témoins encore, allemands, français ou tchèques, parmi lesquels le seul représentant officiel accepté et humilié à la Conférence, admis dans la délégation britannique en tant qu’observateur réduit au silence après avoir été séquestré un temps dans sa chambre d’hôtel par la police nazie.

Ce qui frappe aussi dans le film, c’est le fait d’entendre parler français par autant de ces témoins, reflet d’un monde perdu où la langue française était prisée en Europe entière, pas seulement dans les sphères de la diplomatie.

On y entend donc un Daladier précis et le plus souvent pathétique, quand il évoque ses discussions personnelles avec Mussolini, le « beau visage » de Goering, ou quand il revient sur l’accueil de la foule allemande nazifiée dans les rues de Munich, dans la limousine qui le conduisait à son hôtel, aux côtés de Ribbentrop. Il déclare se sentir proche de ces gens « qui ne voulaient que la paix » en prononçant cette phrase : « Après tout, la Bavière, c'est le sud de l’Allemagne ; ils y ont comme des coutumes provençales ! » Consternante réflexion d’un homme politique qui tenait alors le sort de la paix entre ses mains. Si Daladier décline toute responsabilité personnelle, il y a un moment très étonnant, comme un blanc, un silence assourdissant : après avoir raconté que lors de la pause déjeuner, le 30 septembre, après de très pénibles « négociations » sous la pression colérique d’Hitler, il avertit ses collaborateurs qu’il est décidé à quitter les discussions si lui était soumis à nouveau le projet de dépecer la Tchécoslovaquie. Et puis… plus rien. Plus aucune allusion à sa décision ferme et définitive. Nous connaissons la suite : il resta à discuter le projet proposé par Mussolini. Puis il signa.

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Que dire de François Poncet (prénommé Henri dans le film…) déclarant « Que voulez-vous? C'est un trait du caractère français. Ne pas vouloir croire que des choses désagréables vont arriver », sorte de comble de cynisme d’un diplomate aristocrate qui fut amené, des années durant, à approcher très souvent les plus hauts dignitaires nazis, à commencer par Hitler. Et puis il y a l'absence de regrets de plusieurs des acteurs de cette mise en scène tragique, qui ouvrit grande la porte à l'horreur nazie.

Plus fort encore, s’affiche la bonne conscience accompagnée d’une morgue certaine d’un Georges Bonnet très imbu de lui-même, filmé chez lui au milieu de bustes de… Georges Bonnet ! Il va jusqu’à dire que le retour au Bourget avec Daladier les montre tous deux graves, lorsque les photos et actualités de l’époque font voir un Daladier renfrogné et un Bonnet tout sourire.

De l’autre côté de la Manche, Lady Asquith pointe très clairement que dans le monde huppé de la haute aristocratie britannique, il lui était explicitement demandé - y compris par courrier - de ne pas parler politique lorsqu’elle se rendait aux nombreux dîners et réceptions de l’été 38. Ses positions anti-nazies n’étaient absolument pas reçues, ni même tolérées. On ne saurait alors oublier les penchants pro-nazis, qui s’exprimaient jusqu’au plus haut sommet du pouvoir et de la royauté. Les relations chaleureuses entretenues par l’ex roi Edouard VIII avec les dignitaires hitlériens n’avaient pas été pour rien dans sa démission fin 1936, à peine un an après son accession au trône.

Munich 1938 se déroule pendant qu’en Espagne la guerre civile touche à sa fin, vers la défaite des Républicains écrasés par des troupes franquistes sur-armées par l’Italie fasciste et l’Allemagne hitlérienne. Munich 1938, c’est l’histoire vécue d’une faillite, celle des démocraties et de la paix, ce que montre le film, en croisant sans cesse documents d’époques et entretiens où les acteurs ont vraiment le temps de développer une idée, un point de vue (loin des rythmes actuels de documentaires et débats où tout doit sans cesse tenir en quelques phrases) Il reste que les deux parties sont inégales. D’abord par le manque de repères, de contextualisation et de précisions. La première partie gagnerait à être resserrée, particulièrement dans les passages montrant, en miroir des témoignages et actualités, tel spectacle de music-hall ou extrait de film de Fred Astaire : cela casse parfois le rythme. Et le nombre de passages non traduits, tant en allemand qu’en anglais, posent problème. La seconde partie est plus efficace par son découpage, depuis la conférence de Munich elle-même, jusqu’à ses lendemains, ses répercussions et aux questions qu’elle pose. Ce n’est en fait qu’au bout de près de deux heures et demi que la question centrale est posée. Après avoir précédemment souligné combien et de quelle manière infamante les tchèques avaient été écartés de ce qui se jouait - rien moins que le sort de leur pays - Ophuls pose la question de l’URSS. Il le fait par le biais d’un Jacques Duclos fidèle à sa légende de dirigeant communiste : précis, caustique et percutant. Lorsque Duclos détaille, témoignages d’époque précis à l’appui, le fait que les usines d’armement tournaient au ralenti, que les ouvriers se retrouvaient en sous travail, que la France préférait livrer le bauxite à l’Allemagne et laisser ses propres usines en manque… alors se dessine un tout autre film des évènements. Du fait de ce qui doit bien être nommé par son nom : ni dysfonctionnement ni mauvaise volonté, mais sabotage organisé. 

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Car la question de fond est bien celle qui se dessine en filigrane durant toute la projection : pourquoi la France et l’Angleterre ont-elles tenu à l’écart et l’URSS et la Tchécoslovaquie ? C’est le fameux mot d’ordre d’une très large partie de la droite française d’alors : « plutôt Hitler que le Front Populaire » qui explique bien des choses. Et donc avant tout la peur du communisme.

Le conseiller historique du film était Pierre Miquel. En 1998, il publia « Le piège de Munich » sur la quatrième de couverture duquel on peut lire : « Staline attend le bon moment pour s'allier avec Hitler et lui offrir le fer et le pétrole dont il a besoin pour gagner la guerre. » Ce qui est faux, absolument et totalement historiquement faux. Pourquoi ré-écrire l’histoire avec le Pacte germano-soviétique en ligne de mire ? Au moment de Munich, l’URSS est plus que disposée à venir en aide à la Tchécoslovaquie, avec lequel elle signa un apacte d’assistance mutuelle en 1935, au moment où se signait aussi un même type d’accord avec la France. Un tel pacte existait entre la France, seconde puissance coloniale du monde, et la Tchécoslovaquie depuis 1925. La responsabilité de la faillite apparaît clairement occidentale. C’est la fameuse phrase de Léon Blum sur « le lâche soulagement » Mais au moment du vote, ce sont, hormis un député de droite et un seul socialiste, les 73 députés communistes qui, seuls, votèrent contre les accords.

Comme le dit a un moment Pierre Cot, « on ne refait pas l’Histoire » Mais certains intervenants se prêtent au jeu du « et si ». A défaut, il suffit, comme le film  l’y invite, de récapituler certaines données tout à fait précises et tangibles :

- La fameuse ligne Siegfried n’en était qu’à ses balbutiements. Le général de Walrimont le confirme, lui qui avait en charge son inspection en 1938.

- Face à la mobilisation des 65 divisions françaises, suite à la mobilisation générale décrétée quelques jours avant Munich, l’Allemagne n’avait alors tout au plus que 8 divisions à aligner en face.

- Parce que l’essentiel de l’armée alors en voie accélérée de nazification accélérée depuis l’affaire Fritsch et Blomberg de février 38) était massée aux frontières de la Tchécoslovaquie : 800.000 hommes. 

- Mais de l’autre côté, c’est un million de soldats tchèques qui veillaient à l’intégrité de leur territoire, bien à l’abri d’une ligne Maginot tchèque très réelle quant à elle, initiée et installée sur les plans français. En la visitant, quelques jours après l’entrée de ses troupes dans le territoire des Sudètes, Hitler constata la puissance de ce dispositif réellement imprenable mais désormais inoffensif puisqu’entre ses mains. La France était par ailleurs très impliquée, depuis 1918, dans la formation et l’armement de cette armée qui était une des meilleurs d’Europe. Sans oublier que Renault avait installé des usines modernes en Tchécoslovaquie, lui fournissant des chars. 

- Quant à l'URSS, par la voix de Litvinov, son Commissaire du Peuple aux Affaires Etrangères, elle ne cessait de dire, à la Société des Nations comme ailleurs, qu'elle était prête à soutenir militairement les tchèques en cas de crise grave.

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Le film montre tout cela et bien d’autres choses. Pourtant, il y a aussi de vrais manques, qui ne tiennent pas seulement à l’éloignement temporel (1967), ni aux recherches historiques menées depuis lors. Mais bien à un choix éditorial. Car on ne trouve RIEN sur les enjeux économiques, sur le rôle des milieux d’affaires et leurs choix aussi idéologiques que politiques. 

- Rien n’est dit de François-Poncet qui était Ambassadeur, mais aussi un membre important et particulièrement influent au sein de l’UIMM, l’Union des Industries des Métiers de la Métallurgie, la très puissante et très réactionnaire association patronale. 

- Rien n’est dit des liens étroits entre Georges Bonnet et le Comité France-Allemagne dirigé par Fernand de Brinon et Otto Abbetz, ni de ses penchants si favorables à l’Allemagne. 

- Rien, ou si peu, n’est dit sur la politique d’appeasement de la Grande Bretagne et ses raisons. Ni sur le fait que si la France s’en trouve à la remorque, c’est fondamentalement pour des racines qui plongent dans l’été 1936, lorsque, pour financer les réformes sociales, Léon Blum a dû chercher le financement, l’argent, les prêts, du côté de la City. Dès lors, aucune politique indépendante n’était plus envisageable, surtout deux ans plus tard. 

Cinquante ans après, le documentaire reste pourtant d’une incroyable force. Pour ouvrir le débat, l’historien Olivier Wieviorka précisait que depuis son tournage, les historiens avaient avancé dans leur connaissance du drame. Le terme de tragédie conviendrait mieux tant la fin était écrite d’avance. Wieviorka va jusqu’à prétendre qu’Hitler était très mécontent des accords de Munich et que, face aux réactions des opinions publiques britanniques et françaises, enthousiastes à l’idée de la paix sauvée,  il rageait de ne pas pouvoir mener la guerre qu’il souhaitait. Wieviorka insiste aussi sur le fait que, contrairement à ce que les témoins convoqués en 1967 expliquent devant la caméra, il n’y eut pas machination hitlérienne concernant le texte que Mussolini sortit de sa vareuse l’après-midi du 30 septembre et qui servit de base en vue de l’accord final. Devant Ophuls se récriant « mais c’est un complot ! », l’historien affirma alors que « les témoins mentent ». C’est vrai pour ces sudètes interrogés qui racontaient qu’ils n’étaient ni armés, ni violents, ni nazis, mais opprimés par le régime le plus démocratique de toute l’Europe de l’est de l’entre deux guerres. Dans ce cas, le mensonge est l’évidence même. Alors que pour la machination hitlérienne, c’est faire peu de cas du machiavélisme politique et diplomatique de la machine nazie. Quoiqu’il en soit, qu’importe. Le résultat fut là : Munich fut une catastrophe. Malgré les terrifiants souvenirs de la guerre de 14, malgré le fait que la presse soit au moins à 90% favorable à la paix à tout prix, il est intéressant de constater que pour le premier sondage jamais réalisé en France, par l’institut Gallup, si 57% du panel était pour, il y avait tout de même 37% qui étaient contre. 

La Tchécoslovaquie fut vendue aux allemands « comme on vendait les nègres pour qu'ils deviennent esclaves en Amérique », ainsi que dit, le lendemain même des accords, son Président, Jan Masaryk, à Ivan Maïsky, ambassadeur de l’URSS à Londres. Ce jour là, 1er octobre, l’armée nazie annexait tranquillement le territoire des Sudètes. On sait moins que la Pologne, le même jour, en profitait pour faire main basse sur le territoire Teschen en Silésie tchèque. 

Quatre vingts ans ans après, nous n’avons pas fini de sonder les arcanes de cette trahison en rase campagne - ni ses conséquences. Le documentaire de Marcel Ophuls contribue toujours à en éclaicir des pans entiers.

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Rétrospective Marcel Ophuls au Mémorial de la Shoah :

- Ce dimanche, « L’Empreinte de la justice » (Sur le procès de Nuremberg - 1975)

- Dimanche prochain, « Hotel Terminus » (Sur Klaus Barbie- 1988)

- Renseignements ici : http://billetterie.memorialdelashoah.org/fr/evenements/Rétrospective%20autour%20de%20l’oeuvre%20documentaire%20de%20Marcel%20Ophuls 

 

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Bibliographie :

- J. Bouillon et G. Valette Munich 1938 (Armand Colin - 1986)

- Collectif Edouard Daladier, chef de Gouvernement (Presses de la Fondation internationale des sciences politiques - 1977)

- Annie Lacroix-Riz De Munich à Vichy (Armand Colin- 2008)

Liens :

- Deux articles sur la diffusion du documentaire sur Arte en 1998 :

https://www.liberation.fr/medias/1998/01/08/arte-20h50-munich-ou-la-paix-pour-cent-ans-documentaire-de-marcel-ophuls-les-lachetes-de-munich_544505

https://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/munich-ou-la-paix-pour-cent-ans/

- Un article d’Annie Lacroix-Riz sur les 80 ans de Munich :

http://www.librairie-tropiques.fr/2018/09/munich-et-les-munichois-80-ans-plus-tard-par-annie-lacroix-riz.html

 

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