Contrer le néolibéralisme

Qu’est-ce que le convivialisme ? (2). C’est une philosophie politique qui permet de contrer le néo-libéralisme, ce monstre enfanté, à son corps défendant peut-être, par la philosophie politique libérale. Pour ouvrir la voie à un monde post-néolibéral, le convivialisme propose donc un dépassement de l’hégémonie de la philosophie politique libérale.

Le second manifeste convivialiste indique en sous-titre quel est son objectif : faire naître « un monde post-néolibéral ». De fait nous prenons une posture d’opposition au monde actuel communément qualifié de néo-libéral par ses détracteurs. Il est usuel aussi de dire, et nous reprenons l’expression, que ce monde est caractérisé par un capitalisme rentier et spéculatif. Mais pour la rigueur du raisonnement il ne faut pas confondre deux plans différents d’analyse. Le convivialisme tente d’apporter une philosophie politique – on est dans le premier plan- pour guider la construction d’un monde différent – on est dans un deuxième plan- différent du monde actuel, qualifié de monde néo-libéral. 

Ce monde néolibéral est organisé par des acteurs, et des politiques dont les pratiques observées sont caricaturées en quelques traits : ils mettent l’individu avant la société, et louent sa recherche avide du profit, ils prétendent que les richesses ainsi gagnées ruisselleront vers le bas de l’échelle, ils ne jurent que par la libre concurrence non faussée, se défiant de l’Etat et refusent d’imposer des limites à l’initiative et à l’accumulation et finalement sont persuadés qu’il n’y a pas d’alternative[1] à ce monde car il leur semble le meilleur possible et que tous les autres sont insensés.

 

De la philosophie politique libérale aux pratiques néo-libérales pas très libérales

Il n’y a pas pour autant de philosophie politique néo-libérale et aucun des acteurs du monde actuel, auquel nous nous opposons, se réclame d’une telle philosophie, ils se réclament de la philosophie politique libérale[2], celle qui a permis d’engendrer, depuis le dix-neuvième siècle, avec le libéralisme économique des marchés et de la libre-entreprise, le formidable essor industriel capitaliste.

Le terme de néo-libéral avait été envisagé en 1938 lors du colloque autour de Walter Lippmann[3] à Paris. Y était posée la question de savoir s’il fallait repenser la doctrine du libéralisme qui paraissait en déclin face aux totalitarismes (annexion de l’Autriche, montée du nazisme planificateur), intervention croissante de l’Etat (New deal, Front populaire, montée de l’image du plan soviétique). Dans un contexte où le débat intellectuel était vivace sur la théorie de l’efficacité économique du socialisme par exemple entre Oskar Lange[4] et Friedrich Hayek. La réponse fut négative. Dans l’après-guerre, le libéralisme devint ordo-libéralisme en Allemagne de l’Ouest et, dans le reste du monde non-communiste dit libre, il devint « Keynésianisme ». C’est-à-dire presque socialiste aux yeux de Hayek qui tenta de remobiliser les troupes en 1947 en créant la société du Mont Pèlerin. Mais les gouvernements, même ceux des conservateurs américains, pratiquèrent des recettes keynésiennes, et lorsque Nixon prit des mesures pour accompagner la dévaluation du dollar en 1971, il souligna qu’il était Keynésien, comme tout le monde.

Pour nous mettre en opposition au néo-libéralisme, c’est à Santiago du Chili (à la CEPAL, en 2002) que nous avions choisi de lancer le projet PEKEA[5]. En réponse à ce qu’après l’assassinat d’Allende en 1973, Pinochet avait fait venir les Chicago Boys, les élèves de Milton Friedman, membre de la Société du Mont pèlerin pour réformer l’économie chilienne. Ce fut là le début de la résurgence de l’application des théories du libéralisme qui avaient été mises entre parenthèses depuis les années trente. Friedman a poussé au flottement généralisé des monnaies, à remplacer la politique budgétaire par la politique monétaire.

Le déclin de la croissance et l’incapacité économique du keynésianisme à nous sortir du couple chômage- inflation et des déficits extérieurs, ce qui nous mettait en crise permanente, a fait de Friedman un sauveur reconnu par Margaret Thatcher (1979) puis Reagan (1982) et peu à peu par tous les dirigeants sur la planète. L’Etat doit reculer, déréglementer, déréguler, privatiser pour libérer, l’offre compétitive en particulier. Et aussi supprimer les freins aux flux internationaux de capitaux et donner accès aux marchés financiers sans passer par les Banques. A l’échelon international les recommandations conjointes du FMI et de la Banque Mondiale pour les pays « en développement » ont été ramassées par John Williamson en 1989 dans une liste d’injonctions « libérales » qui sera par la suite qualifiée de fondamentalisme du marché ou de recette néo-libérale.

Ce monde actuel que nous voulons dépasser est, pour l’essentiel, un retour au libéralisme d’avant l’épisode New-Deal/Keynésianisme. Un libéralisme pas vraiment libéral, au sens notamment où il est loin d’un monde de libre concurrence et de libre entreprise. C’est le règne d’entreprises et de banques multinationales géantes qui en imposent même aux Etats. Elles échappent même aux lois de limitation qu’avait voulues le libéralisme, pour la concurrence et contre la concentration des monopoles. Elles ont certes toujours eu du mal à être appliquées[6]. Le dernier démantèlement d’une firme trop grande a été celui d’ATT en 1984. Ce monde néolibéral qui n’est plus le règne du capitalisme industriel mais celui du capitalisme financier où l’on fait de l’argent avec de l’argent, légalement, et illégalement, dans les paradis fiscaux. La finance dans ce monde fonctionne pour elle-même sans être au service de l’économie réelle. Un monde où l’extension de la compétition économique a effacé les frontières pour atteindre presque toutes les zones de la planète et presque toutes les activités humaines, avec des raffinements techniques perpétuellement renouvelés qui imposent un rythme accéléré[7]  de vie à toutes les sociétés, toutes à la poursuite de la croissance perpétuelle.

 

Au cœur du néo-libéralisme, la logique de la philosophie politique libérale

Il ne faut certes pas oublier que les pratiques économiques libérales, néo-libérales, sont issues de la modernisation du monde enfantée par les lumières et la philosophie politique libérale. C’est d’elle qu’est issue la révolution de la pensée économique et la naissance de la science économique moderne. Les acteurs du monde actuel continuent de célébrer aujourd’hui encore les pères de l’économie politique, Adam Smith et David Ricardo.

Il faut donc reconnaître que ce sont leurs préceptes, issus de la philosophie politique libérale, qui règnent en maîtres. Adam Smith, empruntant à Mandeville, expliquait que les vices privés font les vertus publiques et recommandait de ne pas attendre notre repas de la bienveillance du boulanger mais de ce qu’il poursuive son intérêt égoïste. Si tout le monde procède ainsi, la main invisible du libre marché concurrentiel nous promettait-il, permettra d’atteindre collectivement ce qui correspond à l’intérêt général. Et nous, en tant qu’économistes, nous nous devons de ne pas faire de la morale. Walras précisera que si une substance est convoitée à la fois par un assassin et un médecin, nous avons juste à nous préoccuper de savoir auquel des deux elle est la plus utile ce qui se verra au prix qu’il est prêt à payer pour l’obtenir. C’est le marché qui décide.

Cette logique libérale que rien n’arrête tend à faire qu’il n’y ait plus que les seuls marchés pour coordonner, relier les individus – et donc tend à faire disparaître ce que nous appelons société. Il n’y a plus que des individus qui ainsi calibrés sont dits du type « homo économicus », dont les mérites personnels – à égalité de chance et non en raison de leur différence de naissance (à voir…) - seront récompensés à leur juste prix sur ces marchés où ils sont en libre compétition. Mais l’appât du gain d’individus libérés de toute contrainte sociale et morale les pousse à exercer du pouvoir sur les marchés ce que les lois libérales n’interdisent pas vraiment. L’efficacité – plus ou moins démontrée- justifie les monopoles, les positions dominantes, si on n’en « abuse » pas[8]. Bref s’il y a plus de croissance à moindre coût qu’en concurrence. Et puis, qu’on se console : des miettes ruisselleront peut-être des premiers de cordée vers le bas de l’échelle. Le monde est peu à peu revenu à ces bases libérales à partir des années 1970 avec l’échec du Keynésianisme et a trouvé confirmation de la justesse de son choix au vu de l’effondrement du socialisme réel : la chute du mur de Berlin en 1989 et l’éclatement de l’URSS en 1991. Désormais, il n’y a plus d’alternative concrète aux pratiques néo-libérales, comme le disait Mme Thatcher[9].

Le convivialisme, pour éclairer la construction d’un monde meilleur se doit donc de proposer un dépassement de l’hégémonie de la philosophie politique libérale car elle a enfanté ce monstre, qu’est le monde néo-libéral. Comme il se doit aussi de se garder d’autres hégémonies de philosophies politiques, comme de celle de la philosophie politique du communisme qui enfanta en URSS le monstre totalitariste stalinien.

A suivre….

 

[1] Mme Thatcher qui a lancé cela en Grande Bretagne a été souvent dénommée TINA, parce que face à ses opposants elle répétait There Is No Alternative !

[2] Hormis en Chine où les dirigeants ont lancé peu à peu depuis1978 des pratiques économiques néo-libérales glorifiant l’enrichissement individuel mais encadrées par un système étatique politique totalitaire. Lénine voulait l’électrification et les soviets, Deng y a ajouté le marché avec la compétition interindividuelle profitable et l’ouverture économique internationale régulée. Bref ils copient ce qui leur semble « utile » des pratiques qui prévalent dans les pays capitalistes mais sans adopter la philosophie politique libérale.

[3] Walter Lippmann (1937), The Good Society, Boston, Little, Brown & Co.

[4] Oskar Lange (1936), « On the economic theory of socialism », Review of economic studies, vol. 4, n° 1).

Friedrich Hayek  (1935), Collectivist economic planning, Routledge, London.

[5] Voir « Qu’est-ce que le convivialisme ? (1), dans ce blog.

[6] Aux Etats-Unis, le Sherman Act de 1890 et le Clayton Act de 1914. En 2000, après ATT, il y a eu un épisode où Microsoft a faille être démantelé. Voir André Kaspi (2000) « Antitrust : l’Amérique s’attaque à la loi du plus fort – l’éclatement de Microsoft est une bonne chose », Les Echos, 1er juillet.

[7] Harmut Rosa (2005) Beschleunigung. Die Veränderung der Zeitstrukturen in der Moderne, Suhrkamp, Frankfurt am Main 2005, zugleich Habil.-Schrift, Univ. Jena 2004) Traduction française (2010) : Accélération : une critique sociale du temps, Paris, La Découverte. Et Harmut Rosa (2010)   Alienation and Acceleration:Towards a Critical Theory of Late-Modern Temporality, Nordic Summer University Press, Traduction française (2012) Aliénation et accélération : vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte.

[8] La loi sanctionne non pas la position dominante mais « l’abus de position dominante ».

[9] Pas d’alternative discutée et mise en exemple. Certes c’est vite oublier le cas « original » et terriblement pesant sur le monde de la Chine, et de quelques petits autres, Vietnam, Cuba, Bouthan…dont il y aurait à faire une analyse approfondie.

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