Marc Humbert
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Billet de blog 6 oct. 2021

L’indispensable alternative à l’hégémonie de la pensée libérale (3)

La pensée libérale a stimulé le capitalisme financiarisé qui exerce une telle prédation sur l’économie réelle, que la situation des masses populaires se dégrade, que la planète s’épuise. Sans provoquer de révoltes, car le discours dominant affirme qu’on ne peut échapper au marché et à ses lois. Il est plus que jamais indispensable de concevoir une alternative à l’hégémonie de la pensée libérale .

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L’imposture monstrueuse du marché anonyme déifié

S’il n’y a pas d’amples protestations populaires c’est en raison à la fois d’une imposture monstrueuse et d’un autre avatar du libéralisme, dont il faut rendre compte. Je commence par cette imposture qui consiste à faire croire à l’opinion publique que personne n’y est pour rien à tous ces problèmes, que tout cela vient de la loi, certes la dure loi, mais la loi indépassable des marchés. Le capitalisme en quelque sorte n’y serait pour rien. Cela mérite pourtant attention.

Le capitalisme financier et spéculatif semble autonome, il pressurise la sphère réelle, il endette les Etats – qui obligent leurs citoyens à l’austérité pour ne pas léguer la dette à leurs enfants. Dès leur essor libéral du 19ème siècle, les régimes capitalistes ont connu des crises récurrentes souvent déclenchées par la finance, une quinzaine de crises jusqu’à celle de 1929 qui a failli mettre fin au capitalisme. On sait que le New Deal puis le Keynésianisme lui ont permis de survivre. Mais ce qui l’a aidé à continuer ensuite son œuvre jusqu’à aujourd’hui, c’est cette terrible imposture qu’a dénoncée John Kenneth Galbraith[1].

Après 1929, le capitalisme fait peur dans l’opinion publique, il est devenu évident qu’il est dangereux pour l’intérêt général : la crise a été très longue, partout on cherche autre chose pour éviter une nouvelle crise qui mettrait à nouveau en péril l’existence de dizaines de millions de personnes. Le terme de capitalisme était devenu inacceptable écrit Galbraith. On a alors essayé libre entreprise aux Etats-Unis, en Europe il y eut social-démocratie, et finalement est apparue la formule économie de marché. « Avec cette expression, aucun pouvoir économique ne transparaît. Il ne reste aucune trace de Marx ou d’Engels. Il n’y a que le marché impersonnel. C’est une escroquerie. […] un voile d’absurdité trompeur : le pouvoir du producteur, qui influence et même qui dirige la demande du consommateur ».

Pourtant, lui évitant toute mention du capitalisme, l’opinion publique est abreuvée de louanges formulées à l’égard de l’économie de marché qu’ont rejointe les anciens dissidents des pays communistes à économie planifiée. L’économie de marché, comme la science économique l’aurait démontré, serait le mode d’organisation optimal et indépassable pour le bien être de tous et il faudrait en tout se soumettre à la loi des marchés. En cas de difficultés, tenter d’y échapper ne ferait qu’empirer les choses. Le marché anonyme, devenu divin[2], statufié, idôlatré, exerce une puissance de fascination qui a convaincu un large spectre des courants politiques. Le premier ministre socialiste Lionel Jospin n’a pas hésité à affirmer « oui à l’économie de marché, non à la société de marché[3] » énonçant une distinction fallacieuse, par naïveté ou turpitude. Comme Polanyi[4] l’a bien souligné « une économie de marché ne peut exister que dans une société de marché ». C’est-à-dire une société principalement mue par l’esprit du capitalisme et par les capitalistes et non pas organisée démocratiquement.

L’envahissement de nos vies personnelles par l’esprit du capitalisme

L’imposture du marché impersonnel sert en outre à étendre plus encore la domination de l’esprit du capitalisme qui continue à envahir ce qui dans notre vie sociale lui était resté inaccessible. On est bien au-delà des techniques de « propagande » mises au point par Edward Bernays[5] et qui lui ont permis d’imposer aux Américains, un American Breakfast consistant et aux Américaines d’adopter la cigarette. Il expliquait aux entreprises « il ne faut pas supplier le client d’acheter votre produit, mais l’amener à vous supplier de le lui vendre ». Aujourd’hui Soshana Zuboff[6] nous dit « L’industrie numérique prospère grâce à un principe presque enfantin : extraire les données personnelles et vendre aux annonceurs des prédictions sur le comportement des utilisateurs. Mais, pour que les profits croissent, le pronostic doit se changer en certitude. Pour cela, il ne suffit plus de prévoir : il s’agit désormais de modifier à grande échelle les conduites humaines[7] ». Ainsi les personnes reliées par internet – c’est-à-dire nous tous bientôt- sont devenues des ressources exploitées selon l’esprit du capitalisme et nous formons de par notre existence même et notre vie personnelle, la matière à profit des capitalistes.

Revendiquer la liberté, la liberté d’internet, ne rime plus à rien. Le capitalisme numérique travestit toute pseudo-liberté de choix, toute pseudo-gratuité, cookies acceptés ou pas. Nous ne pouvons rien au nom du libéralisme contre cet envahissement et cette exploitation de nos vies par l’esprit du capitalisme, car ils ont été permis par ce libéralisme et par la déification des marchés cachant les dangers du capitalisme. Mais il faut noter que cette déification n’aurait pu à elle seule éviter les révoltes si une autre ruse n’avait pas en quelque sorte endormi les populations…

A suivre…

[1] John Kenneth Galbraith (2004) Les mensonges de l’économie, Vérité pour notre temps, Paris, Bernard Grasset. Le texte cité est extrait des pages 20- 23.

[2] Dany-Robert Dufour (2007) Le divin marché – La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël.

[3] Propos prononcés en particulier lors de l’université d’été du parti socialiste, à la Rochelle, en août 1998.

[4] Karl Polanyi (1944) La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983, p. 106.

[5] Edward Bernays (1928) Propagande, Comment manipuler l’opinion en démocratie, Paris, Zones/La Découverte, 2007.

[6] Soshana Zuboff (2019) L’âge du capitalisme de surveillance, Paris, Zulma, 2020.

[7] Texte signé Shoshana Zuboff dans Le Monde Diplomatique, janvier 2019.

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