Marc Humbert
Professeur émérite d'économie politique, Vice-président de l'association des convivialistes
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Billet de blog 24 oct. 2021

L’indispensable alternative à l’hégémonie de la pensée libérale (4)

Si la philosophie libérale reste hégémonique, c’est aussi parce que l’opinion générale, fascinée par les merveilles de la civilisation industrielle,en espère des améliorations matérielles via la croissance. Mais l’ère de la machine entraîne vers l’abîme sans offrir à chacun une vie digne. Pour échapper à ces mirages il faut une alternative à l’hégémonie de la pensée libérale.

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L’insensé rêve prométhéen de toute puissance

Comme l’écrit Polanyi[1], « jamais avant le deuxième quart du 19ème siècle les marchés ne tiennent une place autre que subordonnée dans la société », mais, ensuite, un tournant a été pris. Peu à peu, et sous l’impulsion de l’esprit du capitalisme libéré, ils se sont taillés une place toujours plus grande de telle sorte que c’est le fonctionnement global de la société qui s’est retrouvé conditionné par la loi des marchés. Nous faisant vivre dans des sociétés de marché. Mais une autre rupture tout aussi radicale est survenue. L’Âge de la raison et l’injonction de Descartes de nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature ont ouvert selon Condorcet (1795), selon les philosophes et les politiques héritiers des lumières, la perspective d’un progrès infini des connaissances.

La mise en œuvre de ce projet s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui -, certes avec des à-coups, je vais y revenir – et le rêve prométhéen semble maintenant à la portée de l’humanité. Les physiciens prétendent avec le boson de Higgs avoir révélé la particule de Dieu ; la découverte de l’ADN et des possibilités d’interventions génétiques, les premières expériences de clonage, la perspective de la création de cyborg, mi-homme-mi-robot et de la colonisation d’autres planètes, pilotées par l’intelligence artificielle numérique semblent confirmer la prédiction de Condorcet et laissent attendre l’avènement du transhumanisme.

La rupture cartésienne a non seulement fait exploser l’univers des connaissances – sans que j’interroge ici les questions liées à la méthode de connaissance-, mais elle a bousculé celui des instruments de production et des produits. L’essor des connaissances a été transformé en progrès des techniques et des productions grâce à leur exploitation réalisée avec l’esprit du capitalisme par la bourgeoisie : elle « a créé des forces productives plus massives et plus colossales que ne l’avaient fait dans le passé toutes les générations dans leur ensemble » écrivent en 1848 Marx et Engels[2]. Ils soulignent[3] bien avant l’expression employée par Schumpeter (1942) « l’ouragan permanent de destruction créatrice » que fait souffler le capitalisme, et la fascination qu’il exerce. C’est ainsi qu’est née l’ère de la Machine encensée par une série d’expositions universelles, à la gloire de la civilisation industrielle. Lénine (1920) entend bien que la Russie anticapitaliste se construise sur le plan et non sur le marché, mais cependant avec la technologie du capitalisme : pour lui « le communisme c’est le gouvernement des Soviets et l’électrification ».

Polanyi (1947), soulignant que « l’industrialisme est un greffon tardif et fragile dans la longue histoire de l’humanité » nous avertit : « il est certes possible que la civilisation industrielle détruise l’homme[4] ». Pour lui « la science elle-même est menacée de folie […] la barbarie scientifique est à nos portes ». Il cite Hiroshima, depuis nous avons connu Tchernobyl et Fukushima, les manipulations génétiques et les nanotechnologies, l’épuisement des ressources naturelles, de la biodiversité et le réchauffement climatique. Tout confirme ses craintes, l’homme semble pouvoir se prendre pour Dieu mais il met l’humanité en péril. Elle dispose de la capacité de s’autodétruire et elle a tellement exploité son environnement que celui-ci est non seulement épuisé, mais menaçant.

La folle poursuite d’une croissance sans fin

L’humanité trouvera-t-elle le moyen de faire bifurquer sa trajectoire ? Dans le passé, quand l’évolution erratique du capitalisme amena à la Grande Crise de 1929, le New Deal et le Keynésianisme le mirent sous tutelle, certes une tutelle plus souple que le capitalisme d’Etat d’URSS mais efficace pour le progrès technique et permettre une croissance forte et poursuivie. Pour éviter la référence au capitalisme décrié, on lui substitua l’acceptation nécessaire des lois du marché (ou du plan). Cela fut facilité par la résorption du chômage et l’espoir que la croissance donna à tous de pouvoir en espérer des miettes par effet de ruissellement depuis les plus riches : pour tous demain sera mieux. Quarante ans plus tard, la civilisation industrielle menée par un capitalisme sous tutelle avait épuisé ses possibilités d’expansion, à l’Ouest comme à l’Est (l’Est a résisté jusque 1989-1991). Le Chili (1973) inaugure l’ère du néo-libéralisme, la dévaluation du dollar (1972) annonce le capitalisme financier et les deux vont façonner ensemble la globalisation, tandis que les premiers pas sur la lune (1969) ouvrent une « nouvelle frontière » avec l’aide du microprocesseur (1971) qui préfigure l’ère numérique du capitalisme de surveillance.

« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut se poursuivre indéfiniment dans un monde fini, est soit un fou soit un économiste » déclare alors Kenneth Boulding (1973) devant le Congrès américain suite au rapport international « Halte à la croissance ! » Pourtant, partout, tous essaient, aujourd’hui encore, de poursuivre la croissance, à tout prix. Il y a une addiction populaire à la croissance car tous ou presque, sans être pour autant dévorés par le désir de posséder plus, souhaitent améliorer leur condition matérielle. En France au moins les deux tiers des habitants ressentent la nécessité d’accroître leur pouvoir d’achat pour vivre un peu mieux. Dans le monde selon la FAO, 40% de la population n’a pas accès à une nourriture en qualité et quantité suffisante. En fait, la croissance se poursuit, lentement, mais surtout elle est devenue illusoire : elle ne répond pas aux vrais besoins des populations cherchant à améliorer leurs conditions de vie matérielle, elle a un contenu de plus en plus de gadgets, de services et même de finance et elle enrichit surtout les oligarchies capitalistes et leurs alliés objectifs ou passifs.

La civilisation industrielle repose sur des outils de production et des institutions gigantesques qui ont rendu nos vies de plus en plus animées, perpétuellement bousculées par des nouveautés technologies permanentes exigeant un rythme de vie accéléré comme le dénonce Rosa[5] (2010). Certes les populations sont fascinées et jusqu’à un certain point comme l’écrit Polanyi[6], il y a une « soumission volontaire et, il faut le dire enthousiaste de l’homme aux besoins de la machine ». Cela correspond selon lui à « l’idéal du Brave New World [d’Huxley[7], 1932] dans lequel l’individu est conditionné pour soutenir un ordre établi ». Il donne là une préfiguration de ce qui est maintenant en cours de réalisation à un niveau qu’il n’aurait pu imaginer, avec le capitalisme de surveillance qui s’installe aujourd’hui.

Il faut poser un regard objectif sur ces évolutions technologiques portées par le libéralisme : elles ne sont en presque rien émancipatrices. Penchée sur son smartphone, la moitié déjà de la population du monde espère des miettes de la civilisation numérique, en surfant sur les réseaux sociaux, postant ici ou là quelques phrases, quelques photos, réglant un achat, faisant quelques échanges qui peuvent certes bouleverser sa vie, mais, plus sûrement, qui vont permettre à des algorithmes d’influencer ses décisions et à des assoiffés de profit de poursuivre, grâce à cela, leur enrichissement privé. La montée en puissance de l’outillage artificiel créé par homo faber est remarquable, mais comme l’écrivait déjà Illich[8] (1973) : « l’esclavage humain n’a pas été aboli, mais en a reçu figure nouvelle. Car passé un certain seuil, l’outil de serviteur devient despote ».

« Laissez faire, laissez passer » tout cela est insensé. Citons à nouveau Polanyi : « Il n’est pas de société humaine possible sans pouvoir et contrainte », ils sont nécessaires et on ne peut se nourrir de l’illusion portée par la logique libérale qui fait croire que tout un chacun pourrait librement faire ce qu’il veut en disant « c’est mon choix ». C’est une illusion, c’est un mensonge qui cache quels sont les pouvoirs et les contraintes qui pèsent sur les uns plus que sur les autres.

Il est donc indispensable de mettre en œuvre les pouvoirs et les contraintes nécessaires en organisant des délibérations démocratiques, et en adoptant les principes qui guident la mise en œuvre de cette alternative à l’hégémonique pensée libérale. C’est notre seule chance de bifurquer sur une autre trajectoire, d’assurer à tous une vie digne dans l’interdépendance, de préserver nos communs, éviter la catastrophe écologique. Une alternative de promotion d’une éthique de la solidarité humaine et de la solidarité démocratique, bref il faut nous tourner vers le convivialisme.

Mais pour imaginer comment convaincre, il faut encore approfondir notre analyse de certains traits de la bifurcation des Lumières et en particulier montrer ce que sont les apories historiques auxquelles est confronté l'universalisme qu'elle proclame. A suivre...

[1] Karl Polanyi (2021)  La mentalité de marché est obsolète, Paris, Allia.

[2] Op.cit., p. 166.

[3] Marx et Engels, op.cit., p. 164- 165 « la bourgeoisie a montré ce que l’activité humaine est capable de réaliser. Elle a accompli des merveilles qui sont autre chose que les pyramides égyptiennes […elle] ne peut exister sans bouleverser constamment les instruments de production [et] grâce à l’amélioration incessante des communications la bourgeoisie précipite dans la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares ».

[4] Ibid., p. 9 et 10.

[5] Harmut Rosa (2010) Aliénation et accélération – Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte, traduction française en 2012.

[6] Ibid., p.7 et p. 46.

[7] Aldous Huxley (1932) Le Meilleur des mondes, Paris, Plon,1933, traduction de Jules Castier.

[8] Ivan Illich (1973) La convivialité, Paris, Editions du Seuil.

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